Péril sans précédent pour nos abeilles !

Tel est bien le sens du message que l’ONG Pollinis (https://www.pollinis.org/nous-connaitre/) qui combat depuis des années contre les constantes faiblesses des instances nationales, européennes et internationales face aux géants mondiaux de production des pesticides et fongicides rebaptisés par leurs puissants lobbys “produits phytosanitaires”.

A titre exceptionnel, nous reproduisons ci-après le dernier appel de Pollinis ainsi que la pétition qui l’accompagne.

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Il a fallu des années de bataille, les cris d’alarme d’apiculteurs, le soutien des meilleurs chercheurs et spécialistes de l’abeille en France et en Europe, et la mobilisation de centaines de milliers de citoyens…

…pour convaincre les députés européens d’adopter, en mars 2018, un texte réclamant la sauvegarde des abeilles locales européennes au patrimoine génétique si précieux, et la protection des conservatoires qui tentent de les préserver, dans l’intérêt de tous.

Mais depuis bientôt deux ans, la Commission européenne et les États membres, désormais en charge du dossier, refusent d’agir. 

À ce jour, nos abeilles locales sont extrêmement vulnérables. Elles ont besoin du soulèvement massif de toutes les personnes qui voudront bien prendre un petit peu de leur temps et agir pour les défendre.

 

La situation devient critique :

Installées depuis plus d’un million d’années sur tout le continent européen, les abeilles locales butinent sans relâche, saison après saison, siècle après siècle, les fleurs de nos campagnes, assurant la reproduction d’une grande partie des fruits et légumes consommés par des générations d’habitants.

C’est en partie grâce à leur travail acharné que nos paysages sont aujourd’hui riches de tant d’espèces et sous-espèces d’arbres, arbustes et autres plantes à fleurs qui forment les prairies d’Irlande, les forêts slovènes ou la garrigue typique des berges de la Méditerranée.

Aujourd’hui, ces pollinisateurs pourtant indispensables subissent de plein fouet le contrecoup des grands bouleversements contemporains…

Attaquées de toutes parts – par les pesticides déversés dans les champs qu’elles butinent, par la suppression au profit de la monoculture intensive des haies et des friches qui étaient autant de refuges et de réservoirs à fleurs sauvages, par les parasites et les agents infectieux qu’on retrouve désormais dans toutes les ruches de France et d’Europe (l’acarien Varroa destructor, le champignon Nosema ceranae, et d’autres virus, bactéries et champignons), par de nouvelles espèces prédatrices (comme le frelon asiatique) qu’elles ne savent pas combattre, par les changements climatiques –, nos abeilles sont vulnérables.

Mais ce n’est pas tout.

Pour faire face à la mortalité massive de leurs colonies et renouveler leurs cheptels disparus…

…un grand nombre d’apiculteurs désespérés ont recours à des reines importées de pays étrangers (Grèce, Malte, Chypre, mais aussi Chili, Argentine, Australie, Nouvelle-Zélande ou Chine…).

Voyageant par avion ou par camion sur de longues distances dans des petites boîtes, accompagnées de quelques ouvrières qui les assistent pour assurer leur survie, les reines arrivent fragilisées et affaiblissent la colonie sur laquelle elles sont appelées à régner.

Surtout, elles apportent avec elles un patrimoine génétique adapté à un environnement souvent très différent, à d’autres climats, d’autres fleurs et d’autres conditions de vie avec lesquelles elles ont co-évolué pendant des millénaires…

Ces abeilles ne sont pas adaptées à nos conditions locales, et naturellement décorrélées du calendrier des floraisons.

Elles nécessitent encore plus de soins et d’interventions de la part des apiculteurs, qui les nourrissent avec du sucre, ce qui ne permet pas à leur système immunitaire de se renforcer : aujourd’hui en France, la quantité de sucre utilisé pour le nourrissement des abeilles dépasse le poids de la récolte de miel.

C’est surréaliste !

Résultat : les colonies d’abeilles hybrides ou étrangères deviennent rapidement très fragiles, et résistent difficilement aux agressions extérieures – parasites, virus, produits chimiques, manque de diversité dans le pollen dont elles se nourrissent…

Il est probable que d’ici quelques années seulement, plus aucune abeille à miel ne soit capable de survivre sans intervention humainequ’on est loin des butineuses libres et sauvages, parfaitement autonomes, qu’elles ont été pendant des millénaires !

Peut-être pire encore :

Comme une reine abeille peut être fécondée dans la nature par au moins 15 ou 20 mâles qui n’hésitent pas pour cela à parcourir des dizaines de kilomètres pour la trouver, l’hybridation des abeilles locales avec des races d’abeilles importées s’accélère à une vitesse effrayante.

Dans certaines régions, les abeilles importées ou hybridées sont désormais majoritaires : vers les Pyrénées, en Alsace et en Bourgogne, dans le Jura…

Le phénomène touche tous les pays européens. Et le rythme des importations continue d’augmenter au fur et à mesure que les abeilles dépérissent plus rapidement : 5 % d’abeilles hybridées en 2007, 48 % en 2012… On atteint même 80 % dans certaines régions !

Une spirale infernale qui pourrait mener, selon les scientifiques, à une disparition irréversible de notre abeille locale d’ici 15 ans seulement.

Ce sont des millénaires d’adaptation génétique au climat local, aux plantes, aux fleurs des vergers et des potagers, aux parasites et aux prédateurs qui disparaîtraient avec elles…

Des abeilles irremplaçables, qui ont maintes fois révélé leurs capacités extraordinaires de résistance aux changements climatiques et au stress, et sur lesquelles nous devons pouvoir compter pour les générations futures…

…sont en train de succomber sous les coups répétés d’une agriculture toxique, d’une gestion des cultures aberrante, et des tentatives désespérées des apiculteurs pour sauver leur activité.

Nous avons vraiment BESOIN de nos abeilles locales.

L’abeille noire de Savoie, par exemple, sait particulièrement bien s’adapter aux conditions difficiles de la vie en montagne : rustique, économe, elle peut passer six mois sous la neige, quand les autres abeilles ont besoin d’être nourries artificiellement et en quantité avec des pains de sucre pour survivre à l’hiver.

L’abeille des Landes a adapté son cycle de butinage à l’apparition de la bruyère, au mois d’août, tandis que l’abeille normande butine les fleurs de pommier dès le mois d’avril…

Certains grands laboratoires se permettent déjà de séquencer ce capital génétique unique pour se l’approprier dans des banques génétiques, le breveter à leur avantage et le commercialiser le jour où l’on ne trouvera plus une seule abeille locale dans la nature ou dans nos ruches…

Cet intolérable accaparement de la nature au profit d’une poignée de grandes industries, ne peut être efficacement combattu qu’en protégeant à tout prix nos abeilles locales dans la nature, dans les milieux avec lesquels elles ont évolué !

C’est l’objectif de petits groupes d’apiculteurs engagés, de chercheurs et de passionnés de l’abeille de plus en plus nombreux, qui ont décidé d’agir pour protéger ce qu’il reste encore de colonies d’abeilles locales – en France, en Belgique, en Suisse, en Italie, au Royaume-Uni, au Danemark et un peu partout en Europe.

Ils ont monté des conservatoires, véritables sanctuaires où les abeilles locales peuvent continuer à évoluer et se reproduire naturellement, dans le respect de leur cycle de vie et de leur biologie, et dans la plus complète autonomie possible.

Dans ces conservatoires – que ce soit dans la vallée des Encombres en Savoie, au cœur des bocages de l’Orne, dans la forêt de Rambouillet en région parisienne, sur les monts rocheux des Cévennes ou près des volcans d’Auvergne en Combrailles, pour ne parler que de la France et des conservatoires soutenus et défendus par POLLINIS…

…les butineuses sont assurées de polliniser les plantes et fleurs locales avec lesquelles elles ont évolué depuis des millénaires.

Ces volontaires accomplissent au quotidien un travail magnifique, dramatiquement nécessaire pour TOUS : apiculteurs professionnels ou amateurs, naturalistes passionnés de « l’abeille pour l’abeille », ou simples citoyens.

À partir de ces petits paradis où l’abeille locale peut retrouver sa force et se reproduire, il sera peut-être possible de repeupler l’ensemble du territoire !

Mais ces conservatoires sont en danger : ils ont besoin de votre aide – et de celle du plus grand nombre de citoyens que nous arriverons à mobiliser à travers l’Europe.

Certains pays de l’UE ont déjà pris, à leur niveau, des mesures pour consacrer de petites zones de leur territoire à la protection de leurs précieuses abeilles locales. Mais en France, comme dans la plupart des pays européens… rien ou presque : il y a bien des arrêtés (communaux, ministériels, fédéraux…) qui listent les insectes protégés – on y trouve des papillons comme l’azuré du serpolet, l’apollon ou le sphinx de l’épilobe ; des coléoptères comme le grand capricorne ou la rosalie des Alpes ; une grande variété, hélas, de libellules (leucorrhines, cordulies…).

Mais pas d’abeilles.

Du fait de sa rencontre avec l’Homme, l’abeille qu’on trouvait pourtant à l’état naturel il y a quelques décennies encore, n’entre désormais plus dans la catégorie des espèces sauvages. 

Elle ne peut donc pas être protégée comme le sont les papillons par exemple…

Pour autant, elle n’entre pas non plus dans le cadre des animaux d’élevage protégés – comme le cabri créole, le porc de Bayeux ou la vache mirandaise par exemple.

Les abeilles locales sont victimes d’un vide administratif : elles n’entrent pas dans les cases des espèces considérées comme menacées.

Et il en va de même pour les conservatoires qui tentent coûte que coûte de les sauvegarder : aucun outil juridique ne leur permet de protéger leurs ruches contre l’intrusion d’abeilles importées et empêcher l’hybridation de leur cheptel.

C’est un combat de tous les jours pour ces apiculteurs courageux et déterminés à sauver ce qu’il reste encore d’abeilles locales sur le territoire.

À Belle-Île-en-mer, en Lozère, ou même dans les conservatoires d’Île-de-France ou d’Auvergne, soutenus par le CNRS, il ne se passe pas une année sans qu’une affaire d’intrusion de cheptel importé n’éclate :

il suffit de l’installation dans ces zones d’une seule ruche peuplée d’abeilles différentes pendant la période de fécondation pour anéantir tout ce travail de protection et de préservation.

Et à chaque fois, il faut se battre, essayer de convaincre les intrus de la nécessité de protéger l’écotype local…

Ce serait tellement plus facile si les conservatoires bénéficiaient tout simplement d’une protection juridique solide, comme c’est le cas pour les parcs nationaux, les espaces naturels sensibles, les réserves biologiques ou les aires marines protégées !

Suite à une première vague de mobilisation des citoyens et des apiculteurs en Europe, initiée par POLLINIS :

Les députés européens ont adopté en mars 2018 un texte salvateur qui prévoyait de « renforcer la protection juridique et le soutien financier accordés aux écotypes et populations locaux d’abeilles domestiques dans l’ensemble de l’Union européenne, y compris par la mise en place de zones de conservation, protégées par la loi, des abeilles domestiques endémiques ». (1)

Mais à ce jour, ces belles promesses sont restées lettre morte. 

Aucune suite n’a été donnée par la Commission européenne ou les États membres, chargés de la mise en œuvre concrète de ces recommandations…

Chaque année qui passe augmente pourtant davantage la menace d’extinction de nos précieuses pollinisatrices locales… 

…vulnérables dans leurs sanctuaires qui ne sont protégés que par la vigilance et la détermination d’une poignée de citoyens et d’apiculteurs volontaires !

C’est pourquoi notre association POLLINIS – qui est l’un des membres fondateurs de la Fédération européenne des Conservatoires de l’abeille noire (FEdCAN) – bat une nouvelle fois le rappel en Europe pour demander d’urgence la mise en place des mesures salutaires votées par les députés européens il y a presque deux ans déjà :

Ajoutez votre voix à celle des citoyens et des apiculteurs protecteurs de l’abeille noire et des abeilles locales européennes…

pour demander la protection juridique des conservatoires d’abeilles locales et pour faire reconnaître l’importance majeure des différentes variétés locales pour la biodiversité et l’avenir de l’apiculture en Europe !

 

Nous sommes en train de lancer une grande mobilisation des citoyens, des apiculteurs, des associations naturalistes et de défense des pollinisateurs, dans tous les pays d’Europe, pour obtenir l’adoption d’un statut d’urgence garantissant la protection par zones des différentes espèces locales d’abeilles.

Des dizaines d’associations a déjà rejoint notre coalition pour mener la bataille en Finlande, en Norvège, en Suède, en Belgique, dans les Balkans…

Il suffit parfois de seulement quelques essaims d’abeilles importées pour détruire tout un cheptel d’abeilles locales. Sans véritable protection officielle, les zones de sauvegarde sont à la merci de n’importe quel voisin qui déciderait de se lancer dans l’apiculture avec des colonies exotiques. Les conséquences sont potentiellement dramatiques pour l’abeille locale :

La disparition de ces petits insectes indispensables réduirait à néant tous les espoirs de repeupler les territoires avec les différents écotypes locaux d’abeilles naturellement adaptées et résistantes, et d’enrayer en Europe le déclin alarmant des abeilles et des pollinisateurs.

Vous le savez, ici chez POLLINIS, nous nous battons depuis des années contre les principaux facteurs de mortalité des abeilles – pesticides tueurs d’abeilles en tête…

Mais tout ce travail ne servirait à rien si nous laissions en parallèle le patrimoine génétique des abeilles se dégrader à force d’hybridations incontrôlées avec des abeilles moins adaptées.

Nous avons obtenu de haute lutte la prise en compte officielle de cette tragédie par les décideurs européens en 2018 : désormais, nous devons exiger la mise en place de mesures qui permettent réellement de protéger, de façon durable et naturelle, les races d’abeilles locales pour empêcher leur disparition !

Mais nous avons besoin pour y arriver d’une vaste mobilisation des citoyens européens pour faire pression sur les institutions européennes :

S’il vous plaît, rejoignez la mobilisation en cliquant ici, et aidez-nous à faire connaître l’histoire des abeilles locales et de leur extinction silencieuse à un maximum de personnes à travers l’Europe. C’est une catastrophe qui nous concerne tous, et qui est malheureusement ignorée de la plupart des gens.

 

Ne croyez surtout pas que le combat soit gagné d’avance.

En face de nous, des laboratoires se démènent pour décoder les précieux gènes de l’abeille locale et fabriquer des « super-abeilles », résistantes aux pesticides par exemple…

…pour breveter ce bien inestimable (qui devrait au contraire être protégé au titre de patrimoine commun de l’Humanité – et de la Nature !) et en faire une source de profit gigantesque en prenant toute l’humanité en otage. 

Ces géants de la biotechnologie espèrent, en « créant » de toutes pièces des abeilles « compatibles » avec les pesticides (comme ils le font déjà avec certaines cultures comme le maïs OGM), maintenir l’Europe dans la dépendance chimique où elle se trouve actuellement, et empêcher le passage urgent à une agriculture qui ne décime plus les pollinisateurs.

La préservation des différentes abeilles locales européennes est l’un des meilleurs moyens dont nous disposons aujourd’hui pour garantir aux générations futures des pollinisateurs naturellement résistants et adaptés à leurs environnements locaux.

Et pour espérer faire basculer rapidement l’Europe dans un système agricole respectueux des pollinisateurs et des écosystèmes, qui apprend à les utiliser plutôt que vouloir à tout prix les transformer.

Alors s’il vous plaît, signez au plus vite votre pétition pour obtenir la sauvegarde des abeilles locales et la protection juridique de leurs zones de conservation.

Et si vous le voulez bien, faites circuler largement ce message autour de vous, pour informer et alerter vos proches de ce gâchis gigantesque et encore méconnu, et les rallier à notre mouvement pour faire pression sur les institutions européennes et protéger véritablement les abeilles locales.

Merci par avance !

Bien cordialement,

Nicolas Laarman

Délégué général

Rapport d’initiative relatif aux Perspectives et défis pour le secteur apicole de l’Union européenne (2017/2115 (INI))

 

PETITION POUR LA SAUVEGARDE DES ABEILLES LOCALES EUROPEENNES ET LA PROTECTION JURIDIQUE DE LEURS ZONES DE CONSERVATION

ATTENDU QUEpartout en Europe, les écotypes locaux d’abeilles, présents depuis un million d’années sur notre continent, sont menacés de disparition par les pratiques de l’agriculture intensive et de l’apiculture industrielle ; 

ATTENDU QUE ces précieuses pollinisatrices, adaptées au climat, à la flore et aux conditions locales, et naturellement plus résistantes aux maladies, constituent un patrimoine naturel commun irremplaçable ;  

ATTENDU QU’aucun outil juridique ne protège actuellement au niveau européen ces races géographiques d’abeilles – pas plus que ne sont protégés les conservatoires qui se sont donnés pour mission de les sauvegarder ; 

ATTENDU QUEsous la pression des citoyens et d’apiculteurs, le Parlement européen a voté en mars 2018 un rapport d’initiative relatif aux Perspectives et défis pour le secteur apicole de l’Union européenne (2017/2115 (INI)) qui entend« renforcer la protection juridique et le soutien financier accordés aux écotypes et populations locaux d’abeilles domestiques dans l’ensemble de l’Union européenne, y compris par la mise en place de zones de conservation, protégées par la loi, des abeilles domestiques endémiques » – à ce jour non suivi d’effet.

NOUS, CITOYENS EUROPÉENS ALARMÉS PAR LE DÉCLIN MASSIF DES ABEILLES ET SES CONSÉQUENCES DRAMATIQUES SUR NOTRE ALIMENTATION ET NOTRE ENVIRONNEMENT, ET SOUCIEUX DE PRÉSERVER, POUR LES GÉNÉRATIONS FUTURES, CES INDISPENSABLES ABEILLES DE NOS RÉGIONS, NOUS EXHORTONS LA COMMISSION EUROPÉENNE ET LES ÉTATS MEMBRES À DONNER SUITE AUX RECOMMANDATIONS DU PARLEMENT, 

  • EN INSTAURANT D’URGENCE UNE PROTECTION JURIDIQUE DES ZONES CONSERVATOIRES DES SOUS-ESPÈCES ET ÉCOTYPES D’APIS MELLIFERA
  • ET EN IMPOSANT LA SAUVEGARDE DES ABEILLES MELLIFÈRES INDIGÈNES DU TERRITOIRE DE L’UNION, POUR LES INTÉRÊTS PATRIMONIAL, ÉCOLOGIQUE ET ÉCONOMIQUE QU’ELLES REPRÉSENTENT.

 

SOUTIENS DE LA PÉTITION

https://save-local-bees.org

Nicolas LAARMAN, Représentant de POLLINIS ; Lionel GARNERY, Représentant de la Fédération Européenne des Conservatoires d’Abeille Noire et enseignant – chercheur à l’Université de Versailles Saint Quentin, CNRS de Gif-sur-Yvette, en « Diversité génétique, histoire évolutive et conservation Chez Apis mellifera » ; Yves Elie LAURENT, Représentant du Conservatoire de l’Abeille Noire des Cévennes ; Christian BARGAIN, Représentant du Conservatoire de l’Abeille Noire de l’Île de Groix ; Raymond DAMAN, Représentant du Conservatoire de l’Abeille Noire/ du CETA de l’Orne ; Klébert SILVESTRE, Représentant du Conservatoire de l’Abeille Noire/ du CETA de Savoie ; Noël MALLET, Représentant du Conservatoire de l’Abeille Noire en Combrailles ; Jean Claude GUENNETEAU, Représentant du Conservatoire de l’Abeille Noire de Belle-île-en-Mer ; Vincent CANOVA, Représentant du Conservatoire de l’Abeille Noire des Boutières en Ardèche ; Philippe RUCHAT / Sébastien GRANGEON, Représentant du Conservatoire de l’Abeille Noire d’Île-de-France ; Hubert GUERRIAT, Représentant de Mellifica ASBL ; Dylan ELEN, Représentant de ZwarteBij.org / Conservation genetics ; Ingvar Arvidsson, Représentant de Projekt NordBi ; Loretta NEARY / Sean OSBORNE, Représentant de Native Irish Honey Bee Society ; Dr. Slađan RAŠIĆ, Représentant de la Faculty of Ecological Agriculture, University Educons from Sremska Kamenica, Serbia ; Lars Andreas KIRKERUD, Représentant de Norsk Brunbielag, Champ de recherche : Biology of honeybees, morphometrics ; Anja Laupstad VATLAND, Représentante de Norsk Brunbiesenter ; Bjørn DAHLE, Représentant de Norwegian Beekeepers Association ; Lassi KAUKO, Représentant de The Finnish Association of Dark Bee Keepers ; Nick BENTHAM-GREEN, Chairman de The Bee Improvement and Bee Breeding Association ; Fani HATJINA, Représentante de Hellenic Agricultural Organization « DEMETER » Division of Apiculture et Représentante de Commission sur la Santé de l’Abeille d’APIMONDIA ; Charalambos TOUMBEKIS, Représentant de MEEK-Apicultural Research Education Center ; Alessandro COLOMBO, Représentant de Beekeeping and Environmental Association of Saronikos ; Andrew BROWN, Représentant de B4 Project ; Francisco Javier HERNANDEZ NAVARRO, Représentant de Apigranca, Asociación de Apicultores de Gran Canaria ; Thomas GALEA, Représentant de Breeds of Origin Conservancy ; Alexei PACE, Représentant de Friends of the Earth Malta ;  Keith BROWN, Chercheur en Molecular evolution in honey bees à l’Université NUI Galway ; Fabrizio ZAGNI, Représentant de Apiliguria associazione Apicoltori ; Paolo FONTANA, Chercheur et Représentant de Fondazione Edmund Mach ; Padruot FRIED, Représentant de Conservatories for the Dark Bee in Switzerland 

 

Climat et biodiversité: passer à la vitesse supérieure

René Longet*

Source : AGEFI,

Genève, 5 novembre 2019

Ces derniers mois, tant le GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat) que l’IPBES (Plateforme intergouvernementale sur la biodiversité et les services écosystémiques)  ont publié des résultats qui font froid dans le dos. Côté biodiversité, l’IPBES classe un million d’espèces comme menacées… 3/4 des milieux terrestres et 2/3 des milieux marins sont fortement altérés, et un quart des espèces de vertébrés, d’invertébrés et de plantes risquent l’extinction. 

La forêt tropicale part en fumée pour l’élevage et les cultures industrielles de soja et d’huile de palme, afin de satisfaire notre appétit démesuré de viande nocif pour notre santé. Côté climat, l’augmentation de la température moyenne est de + 1°C (mais de 2°C en Suisse), entraînant une montée des mers de 0,4 cm/an. Avec 660 millions de personnes vivant à une altitude de moins de 10 m au-dessus du niveau de la mer, bonjour les dégâts.

La  dégradation des sols et de leur couvert végétal réduit les capacités d’absorption de CO2, la fonte des sols gelés libère des quantités importantes de méthane… avec en prime une empreinte écologique des pays industrialisés trois fois trop importante. Le changement climatique s’emballe et l’humanité file du bien mauvais coton.

Malgré ce diagnostic et ces dynamiques inquiétantes, à ce jour les Etats n’ont rien entrepris de bien substantiel qui conduirait à vraiment changer de cap, et comptent surtout sur des engagements volontaires. La célèbre phrase du président Chirac «Notre maison brûle et nous regardons ailleurs» prononcée au Sommet mondial du développement durable de 2002, mais suivie de pratiquement aucune action significative, illustre bien notre considérable capacité de repousser à plus tard les mesures incisives que la situation exige.

Si les scientifiques ont raison, il s’agit, par exemple, localement et globalement, de:

1) Rationner (c’est-à-dire fixer des priorités en fonction des besoins et de considérations d’équité) l’aviation, la voiture, les poids lourds…

2 Fermer les centrales électriques au charbon.

3) Réexaminer tous les produits chimiques en circulation et retirer ceux dont l’innocuité n’est pas établie.

4) Remplacer l’agriculture industrielle par l’agro-écologie, seule capable de nourrir les humains sans détruire les sols.

5) Interdire les plastiques, à moins d’une garantie d’un recyclage à 100%.

6) Replanter massivement des arbres et protéger les sols.

7) Interdire les chauffages à mazout et réduire notre consommation informatique.

8) Agir contre la surpêche.

9) Retirer du commerce tout objet non recyclable, non réparable ou non réutilisable.

10) Orienter les emplois, les modèles d’affaires et les investissements dans ces directions.

Vraiment difficile et douloureux, tout cela? Pour sauvegarder l’essentiel, nous n’avons pas d’autre choix que de corriger les habitudes que nous avons prises, de facilité, d’insouciance et de confort. Mais sortir de l’agro-industrie, du chauffage excessif de nos logements (chaque °C supplémentaire signifie 7% d’énergie en plus), de notre addiction aux véhicules surmotorisés et de la frénésie des loisirs énergivores nous fera le plus grand bien.

 

* Expert en développement durable

Climat, 10 mesures pour accélérer la transition

par René Longet

Ambassadeur des Cités de l’énergie

Source : Tribune de Genève 26.02.2019

 

Le contraste est saisissant entre le mouvement des jeunes pour le climat et le refus des citoyennes et citoyens bernois de la nouvelle loi sur l’énergie. Dure leçon pour celles et ceux qui, entrant dans l’âge de voter, voient l’écart entre ce qu’il faudrait faire et ce qui se fait ; encore de précieuses années de perdues alors que le temps presse !

Ce vote rappelle qu’on a beau dire « changer le système pas le climat », ce qui détermine la donne est bien la décision de chaque personne de se sentir ou non acteur de l’indispensable transition. Rappelons donc ce qu’on peut faire immédiatement soi-même par des gestes à la fois mobilisateurs et significatifs en termes de réduction de l’empreinte carbone, et dont le but est de déclencher une dynamique collective. Voici 10 mesures répondant à ces critères :

  • Combattre l’obsolescence, réparer et réutiliser les objets, n’acheter que ce qui est nécessaire et revendiquer une législation qui fasse de l’économie circulaire la règle : tout rejet est une ressource au mauvais endroit.
  • Boycotter le plastique tant que son recyclage à 100% n’est pas assuré et demander que cette exigence ait force de loi.
  • Réduire sa consommation de produits carnés d’au moins 50% et demander au secteur agro-alimentaire de faire de même.
  • Refuser tout produit comportant de l’huile de palme ou ayant nécessité du soja importé, si ces matières proviennent de la destruction de la forêt tropicale et revendiquer que ce critère soit imposé par la législation.
  • Soutenir le développement des énergies renouvelables et se réjouir de chaque éolienne, cellule solaire, installation géothermique ou valorisant la chaleur de l’environnement réalisées dans les règles de l’art et exiger le respect du vote populaire du 21 mai 2017 sur la stratégie énergétique.
  • Privilégier les produits bio et du commerce équitable et demander que leur promotion soit inscrite dans les lois et politiques d’achat publiques.
  • Renoncer à l’avion pour des distances de moins de 1000 km et aux véhicules surmotorisés ; réclamer une législation dans ce sens.
  • Demander que les flux financiers se conforment aux Objectifs de développement durable des Nations Unies et que ces objectifs s’imposent à tous les investisseurs privés et publics.
  • Favoriser la biodiversité locale et s’opposer aux abattages d’arbres, de haies ou à d’autres atteintes à la biodiversité sans compensation crédible à proximité, soutenir une politique de promotion de la biodiversité.
  • S’informer et pratiquer une éthique de l’information, combattre les préjugés et les approximations, vérifier ce que l’on entend avant de le répercuter, car l’engagement repose sur une pensée et une parole justes.

En attendant, les 5 plus grandes multinationales du pétrole ont fait en 2018 ensemble 80 milliards de $ de bénéfice. Ces bénéfices exorbitants, nous les payons chaque jour de notre santé et de celle de notre Terre.

Les urgences énergétiques et climatiques se précisent – où en est-on en Suisse deux ans après le vote de la stratégie énergétique 2050 ?

René Longet

Ambassadeur des Cités de l’énergie

Expert en développement durable

Source : Le Temps 21.05.2019

 

L’humanité consomme à un rythme accéléré les ressources du monde, comme le souligne le «jour du dépassement» global avancé en dix ans de début septembre à début août – et qui pour nous a été atteint le 7 mai. »A partir de ce jour, nous vivons donc aux frais des pays plus pauvres ainsi que des générations futures», commente le WWF suisse. En effet, comme beaucoup de pays industrialisés, notre pays présente une empreinte écologique du triple de l’acceptable et les émissions de CO2 générées hors du pays par nos importations constituent les deux tiers de notre empreinte carbone.

Ce facteur 3 est précisément à la base du modèle de la Société à 2000 Watts proposé en 1996 par l’EPFZ (1): une division par 3 de notre consommation d’énergie, à assurer aux ¾ par des énergies renouvelables (atteignant actuellement 22%). A ce jour, tout cela n’a pas préoccupé outre mesure les décideurs ou les citoyennes et citoyens, ni fait substantiellement évoluer un concept économique fondé sur l’illusion de capacités illimitées de la nature à nous pourvoir en ressources et à gérer nos rejets.

Pourtant, réparer plutôt que jeter, fournir des énergies renouvelables plutôt que du fissile et du fossile, généraliser les bâtiments positifs, remplacer l’obsolescence organisée par la mise en valeur de la durée de vie sont autant des sources de rentabilité que les pratiques impliquant une fragilisation écologique et sociale.

Mais pour généraliser ces orientations, il faut modifier les conditions cadre des activités économiques afin d’internaliser les externalités négatives et favoriser les externalités positives, et assurer la prise en compte des services écosystémiques fournis par la nature. Or, intervenir sur l’économie, fâcher les lobbies du court terme, est ce que beaucoup de politiques, englués dans le dogme de la « main invisible », ont bien de la peine à faire. Dans ce contexte, l’adoption par le peuple suisse, voici exactement deux ans, de la stratégie 2050 constituait une avancée importante.

Le 21 mai 2017, un tournant ?

Mais que s’est-il passé depuis ? Parmi les bonnes nouvelles, notons un fort engagement en matière de recherche et d’optimisation des technologies, par exemple sur l’hydrogène, la mobilité électrique ou le stockage ; des cantons comme le Valais qui entendent se libérer à terme de l’énergie fossile ; l’essor de la finance verte ; une approche comme éco21 des SIG (2), reprise à Lausanne et à Yverdon, qui a permis à Genève d’économiser l’équivalent de la consommation d’électricité de 60’000 ménages et de créer 500 emplois durables ; l’engagement de nombreuses entreprises ; un intérêt croissant pour l’économie circulaire…

Mais il y a aussi les moins bonnes nouvelles. L’opposition de principe aux éoliennes et dans une moindre mesure à la géothermie; le fait que 50% de nos bâtiments soient toujours chauffés au pétrole ; un taux de renouvellement du parc immobilier qui plafonne à 0,9% par an et des subventions à la rénovation insuffisamment utilisées ; la surmotorisation du parc automobile; le rejet de la loi bernoise sur l’énergie début 2019…

Dans ce chassé-croisé d’informations contradictoires, où en sommes-nous sur le chemin que nous nous sommes fixés voici 2 ans d’une réduction – encore bien modeste – de la consommation d’énergie de 43% d’ici 2035? Nul ne peut vraiment le dire, personne ne compile les actions ni n’active un compte à rebours : au pays des horlogers, pas de gardien du temps énergétique! N’y aurait-il pas les manifestations de jeunes sur le climat, nous risquerions bien de retomber dans le « business as usual ».

La clé reste comme toujours la volonté politique – et notre prise de responsabilité personnelle dans nos rôles respectifs. A part l’UDC (3) qui s’oriente sur l’irresponsable mode de vie américain et qui célèbre notre dépendance de ressources étrangères, personne n’est vraiment contre, mais l’engagement reste mou ; le sentiment d’urgence reste insuffisamment partagé, et nous continuons à fonder notre approvisionnement en énergie à 78% sur des ressources non disponibles dans le pays, particulièrement toxiques et non renouvelables.

Toutefois, il pourrait revenir au PLR (4) de jouer en matière climatique le rôle qu’a joué le PDC (5) sous Doris Leuthard en matière énergétique, ce qui, avec les formations porteuses de l’exigence climatique et énergétique, pourrait changer la donne. En attendant, 16 milliards de francs sortent chaque année du pays pour se procurer ce fossile dont nous pourrions largement nous passer…

 

Les notes ne sont pas de l’auteur mais du blog Fondation Biosphère et Société.

(1) EPFZ, Ecole polytechnique de Zurich.

(2) SIG, Services Industriels de Genève.

(3) UDC, parti agrarien, conservateur et souverainiste.

(4) PLR, parti de droite.

(5) parti centriste.

 

 

 

 

Négationnisme nucléaire et climat, concurrence des catastrophismes

par Annie Péguin, Professeur de sciences physiques retraitée

et Pierre Péguin, Docteur en physique, Maître de conférence retraité.

juin 2019

Deux risques catastrophiques menacent le vivant et sollicitent notre engagement. Mais, si un nombre croissant de personnes se mobilisent pour « sauver le climat et la planète », ce n’est pas le cas pour l’arrêt du nucléaire civil et militaire. Est-ce justifié ? Tout se passe comme si le risque climatique est utilisé pour faire écran au risque nucléaire dont le négationnisme se perpétue depuis son origine….

Manifestations pour le climat, grèves des élèves, communiques d’ONG, etc., il apparait que la population (et en particulier les jeunes), est de plus en plus sensible aux conséquences du bouleversement climatique attribué aux activités humaines. Dès maintenant il est rendu responsables de désordres inquiétants annonciateurs d’un «effondrement » inévitable.

Tandis que le lobby pétrolier américain dépense des sommes considérables pour jeter le doute sur les travaux du GIEC* et soutenir les « climato-sceptiques », le lobby français et international du nucléaire se frotte les mains. Il soutient bien sûr le GIEC en prétendant que l’énergie nucléaire est non seulement décarbonée mais également « propre », deux allégations bien sûr contestables.

Quant au risque terrible que fait courir l’armement atomique mondial, et la production nucléaire d’électricité, il n’en est pas vraiment question. Nous sommes donc de toutes faç̧ons manipulés et il peut être utile de prendre en compte des réflexions décalées par rapport à l’idéologie dominante.

Ainsi J.-P. Dupuy, proche de Ivan Illich, auteur de « pour un catastrophisme éclairé » Seuil, 2002, estime que l’humain a des capacités étonnantes d’adaptation aux bouleversements de ses conditions de vie, comme l’histoire l’a montré. Mais Il dénonce « l’aveuglement face à l’apocalypse » atomique (pour reprendre les termes de Günther Anders) et l’incapacité à envisager le pire engendré par la guerre nucléaire que provoqueront les migrations massives. L’auteur lie donc les deux menaces climatique et nucléaire à combattre…

(lire à ce sujet dans le mensuel « La Décroissance » N°159 de mai 2019 l’article « Ne pas oubier la bombe », interview de Jean-Pierre Dupuy).

J’y ajouterais que la catastrophe nucléaire généralisée qu’elle soit due à la guerre atomique ou à un enchaînement domino d’explosions de réacteurs est d’une autre nature que la catastrophe climatique à laquelle l’humain aura à s’adapter, fusse dans la douleur. L’apocalypse nucléaire touche au génétique du vivant et donc de l’humain, ses dégâts sont transmissibles et irréversibles à notre échelle car couvrant des centaines de milliers d’années.

Face à cela, l’aveuglement de la population est entretenu soigneusement depuis le début de l’ère nucléaire, alors que les risques pour le vivant en ont été perçus très rapidement. Mais Il fallait les cacher pour ne pas entraver le développement de cette énergie colossale source de pouvoir illimité.

Le négationnisme nucléaire

C’est dès le début du nucléaire, au lancement du projet Manhattan que le négationnisme nucléaire a été institué. Il fallait que les moyens considérables mis en œuvre aux US pour aboutir à l’arme atomique ne soient pas remis en cause par l’opinion publique nationale et internationale. Les graves conséquences de la radioactivité sur le vivant devaient être cachées, y compris les horribles injections d’uranium ou de plutonium à des patients à leur insu, ou le silence acheté des familles de travailleurs victimes de contaminations, ou encore les territoires du Nevada rendus radioactifs.

De la même manière il fallait que les US ne soient pas accusés de crimes contre l’humanité pour avoir sacrifié les populations d’Hiroshima et Nagasaki. On sait maintenant qu’il a fallu prolonger la guerre et retarder la capitulation du Japon pour avoir le temps d’expérimenter cruellement in situ l’efficacité de cette nouvelle arme montrant la supériorité des USA dans la guerre froide amorcée. L’occupant américain a interdit tout accès journalistique ou scientifique étranger sur les sites martyrs et il a confisqué tous les témoignages japonais. Il fallait prétendre qu’il n’y avait pas de dangerosité durable une fois les bombes atomiques explosées !

(voir l’excellent livre de Jean-Marc Royer « Le monde comme projet Manhattan », le Passager Clandestin 2017. L’auteur développe les racines du négationnisme nucléaire avec toutes ses horreurs telles que l’évocation des 9’000 cobayes humains, ou la gestion criminelle post Hiroshima et Nagasaki. De plus il relie cette barbarie du mépris de la vie humaine à celle qui s’est imposée à notre époque).

De nos jours la même stratégie continue. Ainsi,

– Officiellement, Tchernobyl n’aurait fait qu’un nombre limité de victimes, suivant les sources, de quelques dizaines à quelque milliers passant sous silence le calvaire des centaines de milliers de liquidateurs et la contamination des populations voisines. Mais une équipe de l’Académie de médecine de New York, compilant en 2010, quelque 5’000 documents d’URSS ont estimé à près d’un million le nombre de morts….

– A la demande de députés écologiques européens, un cabinet d’étude, le CERI,* a évalué la mortalité liée au nucléaire à 61 millions de victimes, et c’était en 2003. Combien aujourd’hui car l’épidémie de cancers et leucémies sensible depuis les années 60 et 70 perdure, épidémie liée essentiellement au nucléaire militaire et civil, et à la chimie (pesticides auxquels s’attaque le mouvement des « Coquelicots »). Dans leur travail les experts du CERI ont pris en compte non seulement la mortalité directe, mais aussi les dégâts sur la santé dus à de

faibles et même de très faibles doses de contamination et leur transmissibilité aux générations suivantes scientifiquement prouvée.

– Enfin, le public sait-il qu’après les catastrophes de Tchernobyl et de Fukushima, les populations sont contraintes de vivre en zone contaminée. La dangerosité étant niée, il leur est refusé que soient distribués les soins qui pourraient alléger les souffrances, celle des enfants en particulier (c’est le programme « Ethos/Core** »).

En effet pour les nucléocrates, vivre dans le « jardin nucléaire » est un
« challenge » bénéfique, c’est la peur du nucléaire, la nucléophobie, qui rend tout le monde malade! Pas question donc de soigner tous les enfants accablés de maladies de vieux (4 enfants sur 5 des zones contaminées) puisque c’est psychologique : ils ressentent l’angoisse des parents. Seuls les militants de l’institut Belrad, soutenus par l’ETB*, ayant établi un lien direct entre la contamination par le Césium 137, et les atteintes à la santé s’obstinent à proposer des cures de pectine. Mais cet institut est asphyxié, neutralisé, on lui retire les moyens de travailler, l’horreur nucléaire ne tolère pas la vérité…

A ces manœuvres on trouve nos nucléocrates investis de responsabilités nationales et internationales, Jacques Lochard récemment décédé, et Gilles Dubreuil de Mutadis Consultant. Leurs actions criminelles sont faites en notre nom.

Le négationisme évite la prise de conscience et voila pourquoi nous n’entendons pas davantage parler du risque de catastrophe nucléaire qu’elle soit d’origine militaire ou civile. Et pourtant nous sommes menacés par des équipements vieillissants, équipés de pièces défectueuses, entretenus avec des budgets réduits impliquant la sous-traitance.

Mais les partis de gouvernement, les grands médias, s’en remettent à nos
« experts » du Corps des Mines chargés depuis de Gaulle de promouvoir le nucléaire militaire et donc aussi son utilisation civile au nom de la « grandeur de la France», quel qu’en soit le prix et les conséquences pour la population. Ne resterait-il à la France que les industries liées à la guerre, avec aussi la vente d’armes aux dictatures ?

Il apparaît alors une grande différence entre la prise de conscience du risque climatique et celle du risque nucléaire occulté: Le risque climatique est largement médiatisé et bien pris en charge par les écologistes associatifs et politiques. Rien de comparable pour dénoncer les mensonges et les horreurs du nucléaire civil et militaire, cette tâche incombe aux groupes spécifiquement antinucléaires qui n’accèdent pas aux grands médias et peinent à toucher un large public au-delà des cercles militants.

Et pendant que l’opinion se focalise sur le climat, l’Etat peut consacrer au sauvetage du nucléaire des sommes considérables sans pour autant engager les mesures nécessaires à la réduction de la pollution atmosphérique.

Ainsi 8 milliards d’euros ont été engagés pour sauver Areva (devenue Orano) et EDF de la faillite, et ce en plus des budgets consacrés annuellement au nucléaire (force de frappe pour laquelle un plan pluriannuel vient de prévoir 35 milliards pour la rajeunir, gestion des déchets, recherches du CEA, construction d’ITER….). La « grandeur de la France » et notre siège au Conseil de Sécurité, justifient-ils ces énormes sacrifices ?

Au nom du « rayonnement de la France » (voir le livre de Gabrielle Hecht, éd. Amsterdam, 2014) seule la France s’obstine dans la politique de l’électricité nucléaire et de l’armement atomique, se gardant bien de consulter la population. Dans les pays voisins, des processus démocratiques ont permis un désengagement au bénéfice des renouvelables.

Au niveau mondial le déclin de cette technologie obsolète est largement amorcé**, elle n’assure plus que 2 % de l’énergie totale utilisée. Même la Chine développe beaucoup plus le solaire et l’éolien que le nucléaire.

Face à la barbarie du nucléaire et en dépit de son négationnisme comment sensibiliser le public et l’amener à exiger :

– L’arrêt du nucléaire civil qui ne sert finalement qu’à faire bouillir de l’eau pour produire de l’électricité,

– La destruction de l’armement nucléaire, dont l’horrible perspective de son utilisation, la guerre nucléaire est humainement insupportable.

* GIEC, Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat.

CERI, Comité Européen sur le Risque de l’Irradiation, recommandations 2003.

ETB, Enfants Tchernobyl Belarus, créé par Solange et Michel Fernex après Tchernobyl .

** – https://apag2.wordpress.com/2016/11/21/vivre-dans-le-jardin-nucleaire-avec-ethos-un- crime-contre-lhumanite/

https://apag2.wordpress.com/2017/09/26/un-rapport-sur-le-declin-irreversible-de-lindustrie- nucleaire-a-lechelle-mondiale/

Bibliographie sommaire :

Jean-Luc Pasquinet, Considérations sur l’arrêt de nucléaire et sur la destruction du climat, à paraître 2019.

Thierry Gadault et Hugues Demeude, Nucléaire danger immédiat, Flammarion 2018.

Erwan Benezet, Nucléaire une catastrophe francçaise, Fayard 2018.
Yves Lenoir, La comédie atomique, La découverte 2016.

A. Yablokov, V. Nesterenko, A. Nesterenko, Chernobyl: Consequences of the Catastrophe for People and the Environment, Annal of the New York Academy of Sciences, 2010.

Anthropocène, dis-moi, combien tu t’appelles ?

Vincent Devictor

Source : Terrestres, Revue des livres, des idées et des écologies
https://www.terrestres.org/2019/05/26/anthropocene-dis-moi-combien-tu-tappelles/

26 mai 2019

Avec le temps qui passe, les rapports alarmants se succèdent, nourrissant autant tribunes inquiètes et promesses satisfaites. Mais que cache cette volonté de toujours mieux quantifier le ravage écologique en cours ? Quelle politique cette quantification peut-elle servir ?

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C’est l’histoire d’un homme qui tombe d’un immeuble de 50 étages. Le mec au fur et à mesure de sa chute, il se répète sans cesse pour se rassurer : «  Jusqu’ici, tout va bien. Jusqu’ici, tout va bien. Jusqu’ici, tout va bien.  » Mais l’important, c’est pas la chute. C’est l’atterrissage…

Hubert dans La Haine, 1995
L’Anthropocène et les récits d’effondrement contemporains pourraient s’écrire comme la somme d’une suite de chiffres, eux-mêmes issus d’une suite de rapports, à leur tour issus d’une suite de conférences et de sommets internationaux. L’Anthropocène, c’est aussi l’histoire d’une quantité de quantités décrivant que tout va très mal et que ce sera bientôt pire. Les organisations comme la FAO, le GIEC, le WWF et l’UICN nous informent régulièrement sur « l’état » de la Terre et sur sa « trajectoire ». Les grands journaux scientifiques participent à cette accumulation par des synthèses, des modèles ou des observations inédites et « avertissent l’humanité » de la gravité de la situation générale1.
Les observations satellites et les technologies dites « embarquées » permettent d’établir des cartographies précises du moindre recoin de la Terre et de nos productions multiples qu’il s’agisse de gaz, de particules fines, de lumière, de bruit, de routes, d’huile de palme ou de bois issu de la déforestation.
Cette actualité de chiffres et ces images d’une terre « en observation » aussi grandiose que difficile à se représenter sont saisissantes, révoltantes, ou démotivantes. C’est selon.
Mais qui ou quoi observe la chute ? Et la chute de quoi et de qui au juste ? Et pour dire quoi ?

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Succession des rapports « planète vivante  » accumulés par le WWF depuis 1998 (https://www.wwf.fr/champs-daction/rapport-planete-vivante).

Un inventaire à la pervers
Chacun peut, à la rubrique nécrologie des récits sur l’Anthropocène, faire sa propre composition. Voici l’une d’entre elle, construite en juxtaposant des chiffres glanés dans les rapports et les publications de hauts rangs. Chaque chiffre pétrifie (littéralement « change en pierre » ou pourrait-on dire « change en Terre ») et renvoie à d’autres chiffres, qui malgré la prudence avec laquelle il faut les mobiliser au regard de la difficulté technique de leur établissement2, sont toujours plus sidérants :
Les trois quart des terres sont profondément affectés par les activités humaines3. La conquête spatiale de la terre ne ralentit pas, elle s’emballe. Rien que depuis 1990 un dixième des habitats intacts de la terre a été définitivement détruit4. À ce rythme, c’est 90% de la surface des terres qui sera sous influence humaine directe en 2050. Et c’est un carnage : 72% des espèces menacées ou quasi-menacées d’extinction le sont sous l’effet de la surexploitation, du commerce et de l’agriculture intensive qui causent et résultent de cette transformation des terres 5. Cette conversion s’accompagne d’un dopage chimique et hydrique : une hausse de 700% de l’utilisation globale d’engrais en 40 ans et de 70% de l’irrigation6. Entendons-nous. La conséquence de cette conversion massive n’est pas la disparition de quelque espèces déjà rares.C’est l’hécatombe : on a mesuré le déclin de 60% d’un indice qui reflète l’effectif des populations de vertébrés sauvages en 40 ans7. Au bilan, seulement 4% de la biomasse de vertébrés terrestres est encore représenté par des espèces sauvages. 60% de cette biomasse correspond aux animaux d’élevage et 36% à la biomasse de la seule espèce humaine. Désormais, le poulet à lui seul représente 70% de la biomasse des oiseaux8.
En dehors des vertébrés c’est le même tableau. On parle d’une « apocalypse » pour les insectes de certaines régions : en Allemagne on observe par exemple une chute de plus de 75% de la biomasse des insectes ces 30 dernières années. Et encore, ce sont dans les zones dites « protégées ». A l’échelle globale, le déclin des insectes se généralise9.
L’état des mers est tout aussi éloquent avec une dégradation massive des récifs coralliens (-40% depuis 1990) ou des mangroves (-20%)10. Quant aux poissons, nous les pêchons trop et trop vite. La plupart sont largement surexploités depuis plusieurs décennies11. Le changement climatique vient s’ajouter aux causes de cette mortification de l’océan12 déjà saturée par le trafic maritime.

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Cartographie des routes maritimes et de leurs impacts. Issue des travaux de Pirotta et al. 201813

Les scientifiques qui synthétisent ces chiffres au niveau global ont d’ores et déjà qualifié la situation de « défaunation  »14 ou d’ « annihilation »15. Pour le déclin des insectes c’est un « Armageddon écologique » qui est employé pour qualifier le phénomène16.
Les humains, certains plus que d’autres, ne sont pas épargnés : les maladies provoquées par les pollutions ont causé environ 9 millions de décès en 2015. C’est bien plus que l’alcool, les accidents de la route, la malnutrition infantile et maternelle. C’est trois fois plus que les décès attribués au SIDA, la tuberculose et le paludisme combinés. C’est près de 15 fois plus de morts que la guerre et toutes les formes de violence17.
Trop c’est trop. Cette fois « le compte est bon ».
Et pourtant, ces chiffres ont ceci de pervers qu’ils nourrissent – au lieu de questionner – deux antichambres de l’Anthropocène. Deux lieux d’attente contemplative d’une quelconque transformation profonde des causes de la situation et d’une décision politique miracle. L’une de ces chambres fait figure de chambre froide, l’autre de bouillon de culture de l’Anthropocène.

Les deux antichambres de l’Anthropocène
La première antichambre, froide, est « l’entrepôt » de l’Anthropocène. Entrepôt dans lequel nouveaux rapports, nouveaux chiffres, nouvelles cartes, s’accumulent depuis près d’un demi-siècle. Il y a quelque chose de glacial dans cette accumulation de chiffres qui pointent tous dans la même direction depuis des décennies. Étrange situation que de créer de l’oubli et de l’ignorance en accumulant un savoir. Savoir auquel nous avons du mal à croire. Cela fait au moins 40 ans que les alertes sur le changement climatique, les pesticides et la destruction d’habitat sont formulées, chiffres à l’appui18. Les chercheurs Français qui ont signalé que le printemps 2018 était bel et bien silencieux tant le chant des oiseaux communs se faisait rare19 n’ont fait que réactualiser, plus de 50 ans plus tard, la prophétie de Rachel Carson de 1962.
L’histoire des sciences nous apprend pourtant le rôle déterminant des chiffres comme outil de re-politisation d’un problème. Trust in numbers20. C’est le mot d’ordre que l’on pourrait retenir pour caractériser comment le chiffre a pu servir d’arme de riposte face à l’affaiblissement politique. La création des statistiques et des sondages en fut la conséquence. Pour le meilleur (pour dénoncer une situation) comme pour le pire (pour manipuler une information à des fins de propagande).
Mais les chiffres de notre entrepôt sont devenus autres. Ils nous montrent un état des lieux d’autant plus vertigineux que le diagnostic d’une chute accélérée est émis depuis nulle part et se borne à des analyses quantitatives. Car enfin, quel est ce monde dont la Terre se résume en quelques chiffres ? Ces chiffres sédimentaires laissent en suspens leur sens matériel et politique. Tous les énoncés chiffrés deviennent dès lors possibles : les objectifs de « ralentir [ou stopper] d’ici 2010 la perte de biodiversité » ; « de baisser la température de la terre ».
Avec de telles formules, l’échec est contenu dans l’énoncé pourtant censé fixer un cap. Ces mêmes chiffres peuvent être utilisés avec la même force pour dire à peu près n’importe quoi. Par exemple « la protection de la nature est un succès avec un doublement du nombre d’aires protégées depuis 1990 ». À ce titre, le terme même de biodiversité est convoqué pour désigner un vivant vague, des objectifs abstraits et invérifiables. Un signifiant devenu insignifiant. À ce compte-là, il y aura toujours quelque chose de pourri au royaume de l’Anthropocène : son chiffrage contribue à nous faire rater son déchiffrage.
Une manière de repolitiser la question consiste à se demander qui « entrepose » ces chiffres et dans quel but ? Quel est l’agenda implicite de ces quantifications ?
Dans le dernier rapport du WWF, comme dans les précédents, les choses sont claires. Ce rapport « informe sur la dégradation grandissante de nos écosystèmes et indique la marche à suivre pour rendre notre planète durable ». Sauf que. La marche à suivre est, dans ce même rapport, celle d’un cadrage systématique de la crise de la biodiversité en termes de services écosystémiques et de recherche de bien-être d’une humanité prétendument unifiée21, tournant le dos à l’analyse lucide des injustices, des inégalités et des responsabilités. La remise en question du modèle économique dominant, les approches non instrumentales de la nature, les injustices environnementales ou les relations de pouvoirs, ne font pas parties de la marche à suivre.
Politique de rapports, politique du report. Report dans le temps et report de responsabilités. L’entrepôt est construit sur le mode de la sobriété politique, tout juste destinée à faire les vagues qu’il faut pour que l’on s’imagine que « la terre » et « l’humanité » sont surveillées constamment et correctement.
La deuxième antichambre, bouillonnante, correspond en somme au cabinet des curiosités qui tiennent lieu de « solutions ». Dès lors que je peux quantifier l’état du « système terre », je me donne la possibilité de le traiter en système clos, contrôlable. Cette antichambre fait figure de moteur, de réacteur d’un vaisseau piloté. On y développe les espoirs les plus fous de régler les problèmes par des technologies ou des changements de comportements miraculeux. C’est l’image que l’UICN utilise pour décrire l’utilité d’un « baromètre du vivant ». C’est aussi l’image que le Millenium Ecosystem Assessment utilise pour symboliser le scénario « Technogarden », société de contrôle de la nature à grand renfort de technologies. C’est curieusement la même image que Francis Bacon utilise dans sa Nouvelle Atlantide pour y développer son idéal du progrès en 1627. « Scientia potentia est » disait Francis Bacon pour caractériser le tournant d’une science moderne. Comprendre et mesurer, c’est pouvoir.
Le pouvoir de l’homme mâle et blanc en particulier, qui figure, au passage, toujours aux commandes dans ces tours de contrôle et en surplomb, au-dessus du monde matériel et biologique (comme l’illustre la figure ci-dessous). Autrement dit, les mesures de la démesure que l’on peut piocher dans l’entrepôt appellent machinalement à voir grand et fort lorsqu’il s’agit de chercher des « solutions ».

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L’image du pilote au sommet : A) Tenant dans sa main le baromètre du vivant (IUCN), B) planifiant l’occupation de l’espace (issu de MEA22), ou C) Dans une gravure de Francis Bacon réalisée en 1627, au sommet de la connaissance, dominant ce qui se passe sur terre et dans le ciel.

C’est là que l’esthétique du sublime, telle que la caractérise Jean-Baptiste Fressoz, exprime toutes ses fantaisies23. Car les « solutions », grisantes, s’inscrivent de facto dans la lignée des grands projets de développement qui reconnaissent et investissent le système terre comme une machine à piloter24. C’est cette nouvelle politique des grands nombres qui assure le lien entre les deux antichambres.
Si l’on en croit ce récit et le programme correspondant, nous pouvons et devons « guider la trajectoire de la terre »25 puisque nous sommes devenus à la fois les « navigateurs »26 et les « capitaines du navire » Anthropocène. Climat ou biodiversité se conçoivent comme deux variables à ajuster d’un gigantesque baromètre : « Et 2 degrés de plus pour 2030, 2 ! Qui dit mieux ? 1.5 à droite ? 2.5 à gauche ?  ». Rien ne va plus. Nous voici dans la salle de la machine infernale dont il faut reprendre le contrôle. La dimension politique se trouve ici sublimée par ces mêmes chiffres englobants ainsi décrits par Fressoz : « les statistiques globales de consommation et d’émissions compactent les mille manières d’habiter la terre en quelques courbes, effaçant par la même l’immense variation des responsabilités entre les peuples et les classes sociales »27.
Le projet politique n’est plus celui de la sobriété passive mais celui des promesses salvatrices de la géoingénieurie ou de la vertu des « petits gestes » individuels accumulés de recyclage et d’énergie « propre ». Mais pourquoi, justement, tant de promesses, pourrait-on s’écrier en reprenant l’interrogation que provoque tant de récits technophiles28 ?
Sublime, donc, mais aussi ridicule.
Nous voici pris au piège : le chiffrage de l’Anthropocène est absolument nécessaire. La situation écologique, quel que soit son nom, n’est pas qu’une construction sociale proposée par des universitaires alarmistes. Et certaines ONG productrices de ces chiffres ont aussi un rôle d’alertes salutaires sur lequel les médias et la société civile peuvent s’appuyer.
Mais s’ils ont pour vocation de devenir une fin en soi, ces exercices de quantification semblent seulement nous autoriser à regarder la chute en répétant “Jusqu’ici, tout va bien.” “Jusqu’ici, tout va bien.” “Jusqu’ici, tout va bien.” Soit depuis l’entrepôt désincarné qui ne fait qu’accumuler froidement ces chiffres, soit depuis la tour de contrôle d’on ne sait quel destin.
Dans une lecture plus poétique, il devient alors presque doux de contempler la catastrophe…notamment celle des « autres ». Choses, vivants, humains – ou non – sont dans une tourmente qui ne me concerne pas, voir qui me réjouit, tel que Lucrèce nous invite à le méditer dans son De rerum natura…. Suave mari magno… « Il est doux, lorsque les vents troublent les flots sur la grande mer, de regarder depuis la terre les rudes épreuves d’autrui… ».

A l’ombre des nombres
Parlons-en, de ces naufragés. Il y a bel et bien un monde, des mondes, dans lesquels ces myriades de choses en pierre, en air, en eau et ces myriades de vivants en feuille, en chair ou en os ont été détruits, modifiés ou s’accumulent. Les victimes humaines des injustices environnementales ne sont pas non plus épargnées. Les réalités humaines et biophysiques doivent être connues, montrées. Les chiffres globaux devraient faire éclater et non gommer le sens d’une telle réalité.
Ces chiffres devraient donc expliciter leur contenu, ne pas rester à l’état de contenant dépolitisé. Il y a, comme pour les mots, un euphémisme sournois du chiffre, un oubli et un non-dit qui l’accompagne.
Il est facile de réécrire certains mots communs pour expliciter ce qui est implicite dans l’Anthropocène29:
• Déclin de la biodiversité ? Tir, empoisonnement, noyade, étranglement, délits.
• Transformation des terres ? Prédation. Conquête. Profit. Impérialisme.
• Pilotage de la terre ? Arrogance. Domination. Mépris.
• Développement durable ? Hypocrisie. Idéologie capitaliste. Croissance infinie. Technophilie.
Certes, les chiffres se réécrivent moins facilement. Mais comme les mots, ils cachent des choses et des vivants qui ont un lieu et une histoire que leur regroupement en quantité globale laisse de côté. Une copie abstraite purement quantitative du monde s’est ainsi trouvée forgée. Simulacre d’un réel qui brouille les causes du désastre écologique dont nous sommes les témoins mais dont les effets et les responsabilités ne sont pas partagés.
« Déclin de 3% des populations d’oiseaux et impact de l’urbanisation et des pesticides sur les oiseaux ? » comprendre et imaginer « tas de cadavres de milliards d’individus qui s’assomment sur les vitres et s’empoisonnent dans les champs ».

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Montage réalisé par l’association FLAP (Fatal Light Awarness Program) qui cherche avec un suport concret à attirer l’attention sur les dégâts causés par les constructions urbaines sur les oiseaux, https://www.flap.org/who-we-are.php

Re-politiser les chiffres peut démarrer par approfondir leurs significations matérielle et biologique. Mais qu’il s’agisse de la construction d’un barrage, d’un aéroport, d’une zone commerciale ou d’un programme politique englobant, demandons-nous quel est l’agenda politique qui motive la destruction ou le dénie qui en résulte ? Il est temps de sortir de l’ombre des nombres. L’analyse des rapports de force, des relations de pouvoir, des lobbys et des idéologies aveuglantes demeurent un rempart à l’objectivisme déclamé et intimidant des chiffres.
Remerciements
Je remercie très chaleureusement Virginie Maris, Maxime Chédin, Pierre de Jouvencourt, Denis Chartier et Aurélien Gabriel Cohen pour leurs précieuses relectures et suggestions

Notes
1. Ripple, W.J. et al. (2017) World Scientists’ Warning to Humanity: A Second Notice. Bioscience XX, 1–9
2. Nous n’abordons pas ici les multiples difficultés techniques à l’établissement de ces chiffres, ni les extrapolations et exagérations qui les accompagnent souvent. Il s’agit par exemple non pas « des vertébrés » mais « des vertébrés pour lesquels des données sont disponibles ». Les publications de situations de stabilité ou de croissance de populations sont également bien moins courantes que celles qui concernent les déclins. Certaines de ces études repose sur des quantités de données phénoménales d’autres sur des données parcellaires, les incertitudes varient considérablement et sont rarement discutées. Mais ces nuances n’occultent ni la gravité de la situation, ni la multiplication avérée des extinctions et des déclins de nombreuses espèces. La progression du nombre et de la qualité des observations depuis les années 80 se double d’une confirmation du statut de crise et du déclin de la biodiversité mais aussi des causes anthropogéniques de cette situation. Godet, L. and Devictor, V. (2018) What Conservation Does. Trends Ecol. Evol. In press,
3.IPBES (2018) Summary for policymakers of the thematic assessment report on land degradation and restoration of the Intergovernmental Science-Policy Platform on Biodiversity and ecosystem Services
4. Watson, J.E.M. et al. (2016) Report Catastrophic Declines in Wilderness Areas Undermine Global Environment Targets. Curr. Biol. 26, 2929–2934
5. Maxwell, S. et al. (2001) The ravages of guns, nets and bulldozers. Nature 536, 144–145
6. Foley, J.A. et al. (2005) Global consequences of land use. Science (80-. ). 309, 570–574
7. WWF (2018) WWF. rapport planète vivante 2018
8. Bar-On, Y.M. et al. (2018) The biomass distribution on Earth. Proc. Natl. Acad. Sci. 115, 6506–6511
9. Sánchez-bayo, F. and Wyckhuys, K.A.G. (2019) Worldwide decline of the entomofauna : A review of its drivers. Biol. Conserv. 232, 8–27
10. Mccauley, D.J. et al. (2015) Marine defaunation : Animal loss in the global ocean. Science (80-. ). 347, 247–256
11. Pauly, D. et al. (1998) Fishing Down Marine Food Webs. Science (80-. ). 279, 860–863
12. Cheung, W.W.L. et al. (2013) Signature of ocean warming in global fisheries catch. Nature 497, 365–368
13. Pirotta, V. et al. (2018) Consequences of global shipping traffic for marine giants. Front. Ecol. Environ. DOI: 10.1002/fee.1987
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15. Ceballos, G. et al. (2017) Biological annihilation via the ongoing sixth mass extinction signaled by vertebrate population losses and declines. Proc. Natl. Acad. Sci. DOI: 10.1073/pnas.1704949114
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20. Porter, T.M. (1996) Trust in Numbers, Princeton University Press.
21. La notion de service écosystémique comme celle de « bien-être » sont devenus les mots clés d’une vision instrumentale et anthropocentrée des problèmes écologiques et de leurs résolution. L’écosystème et ses composantes sont interprétés dans cette approche comme autant de « services » rendus gratuitement aux « sociétés humaines » ou à « l’humanité » dans son ensemble. Cette vision a été proposée dans les années 1990 comme un levier politique par des écologues. Elle a ensuite été largement reprises en écologie scientifique, en économie de l’environnement ou par les décideurs. Le concept de service écosystémique comme celui de « bien-être » ou « d’humanité » impose une approche normative et pose des difficultés éthiques, scientifiques et pratiques majeures rarement explicités. Maris, V. (2014) Nature à vendre, Quae
22. MEA (2005) Ecosystem and Human Well-being: Synthesis, Island Press
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