Climat et biodiversité: passer à la vitesse supérieure

René Longet*

Source : AGEFI,

Genève, 5 novembre 2019

Ces derniers mois, tant le GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat) que l’IPBES (Plateforme intergouvernementale sur la biodiversité et les services écosystémiques)  ont publié des résultats qui font froid dans le dos. Côté biodiversité, l’IPBES classe un million d’espèces comme menacées… 3/4 des milieux terrestres et 2/3 des milieux marins sont fortement altérés, et un quart des espèces de vertébrés, d’invertébrés et de plantes risquent l’extinction. 

La forêt tropicale part en fumée pour l’élevage et les cultures industrielles de soja et d’huile de palme, afin de satisfaire notre appétit démesuré de viande nocif pour notre santé. Côté climat, l’augmentation de la température moyenne est de + 1°C (mais de 2°C en Suisse), entraînant une montée des mers de 0,4 cm/an. Avec 660 millions de personnes vivant à une altitude de moins de 10 m au-dessus du niveau de la mer, bonjour les dégâts.

La  dégradation des sols et de leur couvert végétal réduit les capacités d’absorption de CO2, la fonte des sols gelés libère des quantités importantes de méthane… avec en prime une empreinte écologique des pays industrialisés trois fois trop importante. Le changement climatique s’emballe et l’humanité file du bien mauvais coton.

Malgré ce diagnostic et ces dynamiques inquiétantes, à ce jour les Etats n’ont rien entrepris de bien substantiel qui conduirait à vraiment changer de cap, et comptent surtout sur des engagements volontaires. La célèbre phrase du président Chirac «Notre maison brûle et nous regardons ailleurs» prononcée au Sommet mondial du développement durable de 2002, mais suivie de pratiquement aucune action significative, illustre bien notre considérable capacité de repousser à plus tard les mesures incisives que la situation exige.

Si les scientifiques ont raison, il s’agit, par exemple, localement et globalement, de:

1) Rationner (c’est-à-dire fixer des priorités en fonction des besoins et de considérations d’équité) l’aviation, la voiture, les poids lourds…

2 Fermer les centrales électriques au charbon.

3) Réexaminer tous les produits chimiques en circulation et retirer ceux dont l’innocuité n’est pas établie.

4) Remplacer l’agriculture industrielle par l’agro-écologie, seule capable de nourrir les humains sans détruire les sols.

5) Interdire les plastiques, à moins d’une garantie d’un recyclage à 100%.

6) Replanter massivement des arbres et protéger les sols.

7) Interdire les chauffages à mazout et réduire notre consommation informatique.

8) Agir contre la surpêche.

9) Retirer du commerce tout objet non recyclable, non réparable ou non réutilisable.

10) Orienter les emplois, les modèles d’affaires et les investissements dans ces directions.

Vraiment difficile et douloureux, tout cela? Pour sauvegarder l’essentiel, nous n’avons pas d’autre choix que de corriger les habitudes que nous avons prises, de facilité, d’insouciance et de confort. Mais sortir de l’agro-industrie, du chauffage excessif de nos logements (chaque °C supplémentaire signifie 7% d’énergie en plus), de notre addiction aux véhicules surmotorisés et de la frénésie des loisirs énergivores nous fera le plus grand bien.

 

* Expert en développement durable

Climat, 10 mesures pour accélérer la transition

par René Longet

Ambassadeur des Cités de l’énergie

Source : Tribune de Genève 26.02.2019

 

Le contraste est saisissant entre le mouvement des jeunes pour le climat et le refus des citoyennes et citoyens bernois de la nouvelle loi sur l’énergie. Dure leçon pour celles et ceux qui, entrant dans l’âge de voter, voient l’écart entre ce qu’il faudrait faire et ce qui se fait ; encore de précieuses années de perdues alors que le temps presse !

Ce vote rappelle qu’on a beau dire « changer le système pas le climat », ce qui détermine la donne est bien la décision de chaque personne de se sentir ou non acteur de l’indispensable transition. Rappelons donc ce qu’on peut faire immédiatement soi-même par des gestes à la fois mobilisateurs et significatifs en termes de réduction de l’empreinte carbone, et dont le but est de déclencher une dynamique collective. Voici 10 mesures répondant à ces critères :

  • Combattre l’obsolescence, réparer et réutiliser les objets, n’acheter que ce qui est nécessaire et revendiquer une législation qui fasse de l’économie circulaire la règle : tout rejet est une ressource au mauvais endroit.
  • Boycotter le plastique tant que son recyclage à 100% n’est pas assuré et demander que cette exigence ait force de loi.
  • Réduire sa consommation de produits carnés d’au moins 50% et demander au secteur agro-alimentaire de faire de même.
  • Refuser tout produit comportant de l’huile de palme ou ayant nécessité du soja importé, si ces matières proviennent de la destruction de la forêt tropicale et revendiquer que ce critère soit imposé par la législation.
  • Soutenir le développement des énergies renouvelables et se réjouir de chaque éolienne, cellule solaire, installation géothermique ou valorisant la chaleur de l’environnement réalisées dans les règles de l’art et exiger le respect du vote populaire du 21 mai 2017 sur la stratégie énergétique.
  • Privilégier les produits bio et du commerce équitable et demander que leur promotion soit inscrite dans les lois et politiques d’achat publiques.
  • Renoncer à l’avion pour des distances de moins de 1000 km et aux véhicules surmotorisés ; réclamer une législation dans ce sens.
  • Demander que les flux financiers se conforment aux Objectifs de développement durable des Nations Unies et que ces objectifs s’imposent à tous les investisseurs privés et publics.
  • Favoriser la biodiversité locale et s’opposer aux abattages d’arbres, de haies ou à d’autres atteintes à la biodiversité sans compensation crédible à proximité, soutenir une politique de promotion de la biodiversité.
  • S’informer et pratiquer une éthique de l’information, combattre les préjugés et les approximations, vérifier ce que l’on entend avant de le répercuter, car l’engagement repose sur une pensée et une parole justes.

En attendant, les 5 plus grandes multinationales du pétrole ont fait en 2018 ensemble 80 milliards de $ de bénéfice. Ces bénéfices exorbitants, nous les payons chaque jour de notre santé et de celle de notre Terre.

Les urgences énergétiques et climatiques se précisent – où en est-on en Suisse deux ans après le vote de la stratégie énergétique 2050 ?

René Longet

Ambassadeur des Cités de l’énergie

Expert en développement durable

Source : Le Temps 21.05.2019

 

L’humanité consomme à un rythme accéléré les ressources du monde, comme le souligne le «jour du dépassement» global avancé en dix ans de début septembre à début août – et qui pour nous a été atteint le 7 mai. »A partir de ce jour, nous vivons donc aux frais des pays plus pauvres ainsi que des générations futures», commente le WWF suisse. En effet, comme beaucoup de pays industrialisés, notre pays présente une empreinte écologique du triple de l’acceptable et les émissions de CO2 générées hors du pays par nos importations constituent les deux tiers de notre empreinte carbone.

Ce facteur 3 est précisément à la base du modèle de la Société à 2000 Watts proposé en 1996 par l’EPFZ (1): une division par 3 de notre consommation d’énergie, à assurer aux ¾ par des énergies renouvelables (atteignant actuellement 22%). A ce jour, tout cela n’a pas préoccupé outre mesure les décideurs ou les citoyennes et citoyens, ni fait substantiellement évoluer un concept économique fondé sur l’illusion de capacités illimitées de la nature à nous pourvoir en ressources et à gérer nos rejets.

Pourtant, réparer plutôt que jeter, fournir des énergies renouvelables plutôt que du fissile et du fossile, généraliser les bâtiments positifs, remplacer l’obsolescence organisée par la mise en valeur de la durée de vie sont autant des sources de rentabilité que les pratiques impliquant une fragilisation écologique et sociale.

Mais pour généraliser ces orientations, il faut modifier les conditions cadre des activités économiques afin d’internaliser les externalités négatives et favoriser les externalités positives, et assurer la prise en compte des services écosystémiques fournis par la nature. Or, intervenir sur l’économie, fâcher les lobbies du court terme, est ce que beaucoup de politiques, englués dans le dogme de la « main invisible », ont bien de la peine à faire. Dans ce contexte, l’adoption par le peuple suisse, voici exactement deux ans, de la stratégie 2050 constituait une avancée importante.

Le 21 mai 2017, un tournant ?

Mais que s’est-il passé depuis ? Parmi les bonnes nouvelles, notons un fort engagement en matière de recherche et d’optimisation des technologies, par exemple sur l’hydrogène, la mobilité électrique ou le stockage ; des cantons comme le Valais qui entendent se libérer à terme de l’énergie fossile ; l’essor de la finance verte ; une approche comme éco21 des SIG (2), reprise à Lausanne et à Yverdon, qui a permis à Genève d’économiser l’équivalent de la consommation d’électricité de 60’000 ménages et de créer 500 emplois durables ; l’engagement de nombreuses entreprises ; un intérêt croissant pour l’économie circulaire…

Mais il y a aussi les moins bonnes nouvelles. L’opposition de principe aux éoliennes et dans une moindre mesure à la géothermie; le fait que 50% de nos bâtiments soient toujours chauffés au pétrole ; un taux de renouvellement du parc immobilier qui plafonne à 0,9% par an et des subventions à la rénovation insuffisamment utilisées ; la surmotorisation du parc automobile; le rejet de la loi bernoise sur l’énergie début 2019…

Dans ce chassé-croisé d’informations contradictoires, où en sommes-nous sur le chemin que nous nous sommes fixés voici 2 ans d’une réduction – encore bien modeste – de la consommation d’énergie de 43% d’ici 2035? Nul ne peut vraiment le dire, personne ne compile les actions ni n’active un compte à rebours : au pays des horlogers, pas de gardien du temps énergétique! N’y aurait-il pas les manifestations de jeunes sur le climat, nous risquerions bien de retomber dans le « business as usual ».

La clé reste comme toujours la volonté politique – et notre prise de responsabilité personnelle dans nos rôles respectifs. A part l’UDC (3) qui s’oriente sur l’irresponsable mode de vie américain et qui célèbre notre dépendance de ressources étrangères, personne n’est vraiment contre, mais l’engagement reste mou ; le sentiment d’urgence reste insuffisamment partagé, et nous continuons à fonder notre approvisionnement en énergie à 78% sur des ressources non disponibles dans le pays, particulièrement toxiques et non renouvelables.

Toutefois, il pourrait revenir au PLR (4) de jouer en matière climatique le rôle qu’a joué le PDC (5) sous Doris Leuthard en matière énergétique, ce qui, avec les formations porteuses de l’exigence climatique et énergétique, pourrait changer la donne. En attendant, 16 milliards de francs sortent chaque année du pays pour se procurer ce fossile dont nous pourrions largement nous passer…

 

Les notes ne sont pas de l’auteur mais du blog Fondation Biosphère et Société.

(1) EPFZ, Ecole polytechnique de Zurich.

(2) SIG, Services Industriels de Genève.

(3) UDC, parti agrarien, conservateur et souverainiste.

(4) PLR, parti de droite.

(5) parti centriste.

 

 

 

 

Négationnisme nucléaire et climat, concurrence des catastrophismes

par Annie Péguin, Professeur de sciences physiques retraitée

et Pierre Péguin, Docteur en physique, Maître de conférence retraité.

juin 2019

Deux risques catastrophiques menacent le vivant et sollicitent notre engagement. Mais, si un nombre croissant de personnes se mobilisent pour « sauver le climat et la planète », ce n’est pas le cas pour l’arrêt du nucléaire civil et militaire. Est-ce justifié ? Tout se passe comme si le risque climatique est utilisé pour faire écran au risque nucléaire dont le négationnisme se perpétue depuis son origine….

Manifestations pour le climat, grèves des élèves, communiques d’ONG, etc., il apparait que la population (et en particulier les jeunes), est de plus en plus sensible aux conséquences du bouleversement climatique attribué aux activités humaines. Dès maintenant il est rendu responsables de désordres inquiétants annonciateurs d’un «effondrement » inévitable.

Tandis que le lobby pétrolier américain dépense des sommes considérables pour jeter le doute sur les travaux du GIEC* et soutenir les « climato-sceptiques », le lobby français et international du nucléaire se frotte les mains. Il soutient bien sûr le GIEC en prétendant que l’énergie nucléaire est non seulement décarbonée mais également « propre », deux allégations bien sûr contestables.

Quant au risque terrible que fait courir l’armement atomique mondial, et la production nucléaire d’électricité, il n’en est pas vraiment question. Nous sommes donc de toutes faç̧ons manipulés et il peut être utile de prendre en compte des réflexions décalées par rapport à l’idéologie dominante.

Ainsi J.-P. Dupuy, proche de Ivan Illich, auteur de « pour un catastrophisme éclairé » Seuil, 2002, estime que l’humain a des capacités étonnantes d’adaptation aux bouleversements de ses conditions de vie, comme l’histoire l’a montré. Mais Il dénonce « l’aveuglement face à l’apocalypse » atomique (pour reprendre les termes de Günther Anders) et l’incapacité à envisager le pire engendré par la guerre nucléaire que provoqueront les migrations massives. L’auteur lie donc les deux menaces climatique et nucléaire à combattre…

(lire à ce sujet dans le mensuel « La Décroissance » N°159 de mai 2019 l’article « Ne pas oubier la bombe », interview de Jean-Pierre Dupuy).

J’y ajouterais que la catastrophe nucléaire généralisée qu’elle soit due à la guerre atomique ou à un enchaînement domino d’explosions de réacteurs est d’une autre nature que la catastrophe climatique à laquelle l’humain aura à s’adapter, fusse dans la douleur. L’apocalypse nucléaire touche au génétique du vivant et donc de l’humain, ses dégâts sont transmissibles et irréversibles à notre échelle car couvrant des centaines de milliers d’années.

Face à cela, l’aveuglement de la population est entretenu soigneusement depuis le début de l’ère nucléaire, alors que les risques pour le vivant en ont été perçus très rapidement. Mais Il fallait les cacher pour ne pas entraver le développement de cette énergie colossale source de pouvoir illimité.

Le négationnisme nucléaire

C’est dès le début du nucléaire, au lancement du projet Manhattan que le négationnisme nucléaire a été institué. Il fallait que les moyens considérables mis en œuvre aux US pour aboutir à l’arme atomique ne soient pas remis en cause par l’opinion publique nationale et internationale. Les graves conséquences de la radioactivité sur le vivant devaient être cachées, y compris les horribles injections d’uranium ou de plutonium à des patients à leur insu, ou le silence acheté des familles de travailleurs victimes de contaminations, ou encore les territoires du Nevada rendus radioactifs.

De la même manière il fallait que les US ne soient pas accusés de crimes contre l’humanité pour avoir sacrifié les populations d’Hiroshima et Nagasaki. On sait maintenant qu’il a fallu prolonger la guerre et retarder la capitulation du Japon pour avoir le temps d’expérimenter cruellement in situ l’efficacité de cette nouvelle arme montrant la supériorité des USA dans la guerre froide amorcée. L’occupant américain a interdit tout accès journalistique ou scientifique étranger sur les sites martyrs et il a confisqué tous les témoignages japonais. Il fallait prétendre qu’il n’y avait pas de dangerosité durable une fois les bombes atomiques explosées !

(voir l’excellent livre de Jean-Marc Royer « Le monde comme projet Manhattan », le Passager Clandestin 2017. L’auteur développe les racines du négationnisme nucléaire avec toutes ses horreurs telles que l’évocation des 9’000 cobayes humains, ou la gestion criminelle post Hiroshima et Nagasaki. De plus il relie cette barbarie du mépris de la vie humaine à celle qui s’est imposée à notre époque).

De nos jours la même stratégie continue. Ainsi,

– Officiellement, Tchernobyl n’aurait fait qu’un nombre limité de victimes, suivant les sources, de quelques dizaines à quelque milliers passant sous silence le calvaire des centaines de milliers de liquidateurs et la contamination des populations voisines. Mais une équipe de l’Académie de médecine de New York, compilant en 2010, quelque 5’000 documents d’URSS ont estimé à près d’un million le nombre de morts….

– A la demande de députés écologiques européens, un cabinet d’étude, le CERI,* a évalué la mortalité liée au nucléaire à 61 millions de victimes, et c’était en 2003. Combien aujourd’hui car l’épidémie de cancers et leucémies sensible depuis les années 60 et 70 perdure, épidémie liée essentiellement au nucléaire militaire et civil, et à la chimie (pesticides auxquels s’attaque le mouvement des « Coquelicots »). Dans leur travail les experts du CERI ont pris en compte non seulement la mortalité directe, mais aussi les dégâts sur la santé dus à de

faibles et même de très faibles doses de contamination et leur transmissibilité aux générations suivantes scientifiquement prouvée.

– Enfin, le public sait-il qu’après les catastrophes de Tchernobyl et de Fukushima, les populations sont contraintes de vivre en zone contaminée. La dangerosité étant niée, il leur est refusé que soient distribués les soins qui pourraient alléger les souffrances, celle des enfants en particulier (c’est le programme « Ethos/Core** »).

En effet pour les nucléocrates, vivre dans le « jardin nucléaire » est un
« challenge » bénéfique, c’est la peur du nucléaire, la nucléophobie, qui rend tout le monde malade! Pas question donc de soigner tous les enfants accablés de maladies de vieux (4 enfants sur 5 des zones contaminées) puisque c’est psychologique : ils ressentent l’angoisse des parents. Seuls les militants de l’institut Belrad, soutenus par l’ETB*, ayant établi un lien direct entre la contamination par le Césium 137, et les atteintes à la santé s’obstinent à proposer des cures de pectine. Mais cet institut est asphyxié, neutralisé, on lui retire les moyens de travailler, l’horreur nucléaire ne tolère pas la vérité…

A ces manœuvres on trouve nos nucléocrates investis de responsabilités nationales et internationales, Jacques Lochard récemment décédé, et Gilles Dubreuil de Mutadis Consultant. Leurs actions criminelles sont faites en notre nom.

Le négationisme évite la prise de conscience et voila pourquoi nous n’entendons pas davantage parler du risque de catastrophe nucléaire qu’elle soit d’origine militaire ou civile. Et pourtant nous sommes menacés par des équipements vieillissants, équipés de pièces défectueuses, entretenus avec des budgets réduits impliquant la sous-traitance.

Mais les partis de gouvernement, les grands médias, s’en remettent à nos
« experts » du Corps des Mines chargés depuis de Gaulle de promouvoir le nucléaire militaire et donc aussi son utilisation civile au nom de la « grandeur de la France», quel qu’en soit le prix et les conséquences pour la population. Ne resterait-il à la France que les industries liées à la guerre, avec aussi la vente d’armes aux dictatures ?

Il apparaît alors une grande différence entre la prise de conscience du risque climatique et celle du risque nucléaire occulté: Le risque climatique est largement médiatisé et bien pris en charge par les écologistes associatifs et politiques. Rien de comparable pour dénoncer les mensonges et les horreurs du nucléaire civil et militaire, cette tâche incombe aux groupes spécifiquement antinucléaires qui n’accèdent pas aux grands médias et peinent à toucher un large public au-delà des cercles militants.

Et pendant que l’opinion se focalise sur le climat, l’Etat peut consacrer au sauvetage du nucléaire des sommes considérables sans pour autant engager les mesures nécessaires à la réduction de la pollution atmosphérique.

Ainsi 8 milliards d’euros ont été engagés pour sauver Areva (devenue Orano) et EDF de la faillite, et ce en plus des budgets consacrés annuellement au nucléaire (force de frappe pour laquelle un plan pluriannuel vient de prévoir 35 milliards pour la rajeunir, gestion des déchets, recherches du CEA, construction d’ITER….). La « grandeur de la France » et notre siège au Conseil de Sécurité, justifient-ils ces énormes sacrifices ?

Au nom du « rayonnement de la France » (voir le livre de Gabrielle Hecht, éd. Amsterdam, 2014) seule la France s’obstine dans la politique de l’électricité nucléaire et de l’armement atomique, se gardant bien de consulter la population. Dans les pays voisins, des processus démocratiques ont permis un désengagement au bénéfice des renouvelables.

Au niveau mondial le déclin de cette technologie obsolète est largement amorcé**, elle n’assure plus que 2 % de l’énergie totale utilisée. Même la Chine développe beaucoup plus le solaire et l’éolien que le nucléaire.

Face à la barbarie du nucléaire et en dépit de son négationnisme comment sensibiliser le public et l’amener à exiger :

– L’arrêt du nucléaire civil qui ne sert finalement qu’à faire bouillir de l’eau pour produire de l’électricité,

– La destruction de l’armement nucléaire, dont l’horrible perspective de son utilisation, la guerre nucléaire est humainement insupportable.

* GIEC, Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat.

CERI, Comité Européen sur le Risque de l’Irradiation, recommandations 2003.

ETB, Enfants Tchernobyl Belarus, créé par Solange et Michel Fernex après Tchernobyl .

** – https://apag2.wordpress.com/2016/11/21/vivre-dans-le-jardin-nucleaire-avec-ethos-un- crime-contre-lhumanite/

https://apag2.wordpress.com/2017/09/26/un-rapport-sur-le-declin-irreversible-de-lindustrie- nucleaire-a-lechelle-mondiale/

Bibliographie sommaire :

Jean-Luc Pasquinet, Considérations sur l’arrêt de nucléaire et sur la destruction du climat, à paraître 2019.

Thierry Gadault et Hugues Demeude, Nucléaire danger immédiat, Flammarion 2018.

Erwan Benezet, Nucléaire une catastrophe francçaise, Fayard 2018.
Yves Lenoir, La comédie atomique, La découverte 2016.

A. Yablokov, V. Nesterenko, A. Nesterenko, Chernobyl: Consequences of the Catastrophe for People and the Environment, Annal of the New York Academy of Sciences, 2010.

Anthropocène, dis-moi, combien tu t’appelles ?

Vincent Devictor

Source : Terrestres, Revue des livres, des idées et des écologies
https://www.terrestres.org/2019/05/26/anthropocene-dis-moi-combien-tu-tappelles/

26 mai 2019

Avec le temps qui passe, les rapports alarmants se succèdent, nourrissant autant tribunes inquiètes et promesses satisfaites. Mais que cache cette volonté de toujours mieux quantifier le ravage écologique en cours ? Quelle politique cette quantification peut-elle servir ?

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C’est l’histoire d’un homme qui tombe d’un immeuble de 50 étages. Le mec au fur et à mesure de sa chute, il se répète sans cesse pour se rassurer : «  Jusqu’ici, tout va bien. Jusqu’ici, tout va bien. Jusqu’ici, tout va bien.  » Mais l’important, c’est pas la chute. C’est l’atterrissage…

Hubert dans La Haine, 1995
L’Anthropocène et les récits d’effondrement contemporains pourraient s’écrire comme la somme d’une suite de chiffres, eux-mêmes issus d’une suite de rapports, à leur tour issus d’une suite de conférences et de sommets internationaux. L’Anthropocène, c’est aussi l’histoire d’une quantité de quantités décrivant que tout va très mal et que ce sera bientôt pire. Les organisations comme la FAO, le GIEC, le WWF et l’UICN nous informent régulièrement sur « l’état » de la Terre et sur sa « trajectoire ». Les grands journaux scientifiques participent à cette accumulation par des synthèses, des modèles ou des observations inédites et « avertissent l’humanité » de la gravité de la situation générale1.
Les observations satellites et les technologies dites « embarquées » permettent d’établir des cartographies précises du moindre recoin de la Terre et de nos productions multiples qu’il s’agisse de gaz, de particules fines, de lumière, de bruit, de routes, d’huile de palme ou de bois issu de la déforestation.
Cette actualité de chiffres et ces images d’une terre « en observation » aussi grandiose que difficile à se représenter sont saisissantes, révoltantes, ou démotivantes. C’est selon.
Mais qui ou quoi observe la chute ? Et la chute de quoi et de qui au juste ? Et pour dire quoi ?

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Succession des rapports « planète vivante  » accumulés par le WWF depuis 1998 (https://www.wwf.fr/champs-daction/rapport-planete-vivante).

Un inventaire à la pervers
Chacun peut, à la rubrique nécrologie des récits sur l’Anthropocène, faire sa propre composition. Voici l’une d’entre elle, construite en juxtaposant des chiffres glanés dans les rapports et les publications de hauts rangs. Chaque chiffre pétrifie (littéralement « change en pierre » ou pourrait-on dire « change en Terre ») et renvoie à d’autres chiffres, qui malgré la prudence avec laquelle il faut les mobiliser au regard de la difficulté technique de leur établissement2, sont toujours plus sidérants :
Les trois quart des terres sont profondément affectés par les activités humaines3. La conquête spatiale de la terre ne ralentit pas, elle s’emballe. Rien que depuis 1990 un dixième des habitats intacts de la terre a été définitivement détruit4. À ce rythme, c’est 90% de la surface des terres qui sera sous influence humaine directe en 2050. Et c’est un carnage : 72% des espèces menacées ou quasi-menacées d’extinction le sont sous l’effet de la surexploitation, du commerce et de l’agriculture intensive qui causent et résultent de cette transformation des terres 5. Cette conversion s’accompagne d’un dopage chimique et hydrique : une hausse de 700% de l’utilisation globale d’engrais en 40 ans et de 70% de l’irrigation6. Entendons-nous. La conséquence de cette conversion massive n’est pas la disparition de quelque espèces déjà rares.C’est l’hécatombe : on a mesuré le déclin de 60% d’un indice qui reflète l’effectif des populations de vertébrés sauvages en 40 ans7. Au bilan, seulement 4% de la biomasse de vertébrés terrestres est encore représenté par des espèces sauvages. 60% de cette biomasse correspond aux animaux d’élevage et 36% à la biomasse de la seule espèce humaine. Désormais, le poulet à lui seul représente 70% de la biomasse des oiseaux8.
En dehors des vertébrés c’est le même tableau. On parle d’une « apocalypse » pour les insectes de certaines régions : en Allemagne on observe par exemple une chute de plus de 75% de la biomasse des insectes ces 30 dernières années. Et encore, ce sont dans les zones dites « protégées ». A l’échelle globale, le déclin des insectes se généralise9.
L’état des mers est tout aussi éloquent avec une dégradation massive des récifs coralliens (-40% depuis 1990) ou des mangroves (-20%)10. Quant aux poissons, nous les pêchons trop et trop vite. La plupart sont largement surexploités depuis plusieurs décennies11. Le changement climatique vient s’ajouter aux causes de cette mortification de l’océan12 déjà saturée par le trafic maritime.

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Cartographie des routes maritimes et de leurs impacts. Issue des travaux de Pirotta et al. 201813

Les scientifiques qui synthétisent ces chiffres au niveau global ont d’ores et déjà qualifié la situation de « défaunation  »14 ou d’ « annihilation »15. Pour le déclin des insectes c’est un « Armageddon écologique » qui est employé pour qualifier le phénomène16.
Les humains, certains plus que d’autres, ne sont pas épargnés : les maladies provoquées par les pollutions ont causé environ 9 millions de décès en 2015. C’est bien plus que l’alcool, les accidents de la route, la malnutrition infantile et maternelle. C’est trois fois plus que les décès attribués au SIDA, la tuberculose et le paludisme combinés. C’est près de 15 fois plus de morts que la guerre et toutes les formes de violence17.
Trop c’est trop. Cette fois « le compte est bon ».
Et pourtant, ces chiffres ont ceci de pervers qu’ils nourrissent – au lieu de questionner – deux antichambres de l’Anthropocène. Deux lieux d’attente contemplative d’une quelconque transformation profonde des causes de la situation et d’une décision politique miracle. L’une de ces chambres fait figure de chambre froide, l’autre de bouillon de culture de l’Anthropocène.

Les deux antichambres de l’Anthropocène
La première antichambre, froide, est « l’entrepôt » de l’Anthropocène. Entrepôt dans lequel nouveaux rapports, nouveaux chiffres, nouvelles cartes, s’accumulent depuis près d’un demi-siècle. Il y a quelque chose de glacial dans cette accumulation de chiffres qui pointent tous dans la même direction depuis des décennies. Étrange situation que de créer de l’oubli et de l’ignorance en accumulant un savoir. Savoir auquel nous avons du mal à croire. Cela fait au moins 40 ans que les alertes sur le changement climatique, les pesticides et la destruction d’habitat sont formulées, chiffres à l’appui18. Les chercheurs Français qui ont signalé que le printemps 2018 était bel et bien silencieux tant le chant des oiseaux communs se faisait rare19 n’ont fait que réactualiser, plus de 50 ans plus tard, la prophétie de Rachel Carson de 1962.
L’histoire des sciences nous apprend pourtant le rôle déterminant des chiffres comme outil de re-politisation d’un problème. Trust in numbers20. C’est le mot d’ordre que l’on pourrait retenir pour caractériser comment le chiffre a pu servir d’arme de riposte face à l’affaiblissement politique. La création des statistiques et des sondages en fut la conséquence. Pour le meilleur (pour dénoncer une situation) comme pour le pire (pour manipuler une information à des fins de propagande).
Mais les chiffres de notre entrepôt sont devenus autres. Ils nous montrent un état des lieux d’autant plus vertigineux que le diagnostic d’une chute accélérée est émis depuis nulle part et se borne à des analyses quantitatives. Car enfin, quel est ce monde dont la Terre se résume en quelques chiffres ? Ces chiffres sédimentaires laissent en suspens leur sens matériel et politique. Tous les énoncés chiffrés deviennent dès lors possibles : les objectifs de « ralentir [ou stopper] d’ici 2010 la perte de biodiversité » ; « de baisser la température de la terre ».
Avec de telles formules, l’échec est contenu dans l’énoncé pourtant censé fixer un cap. Ces mêmes chiffres peuvent être utilisés avec la même force pour dire à peu près n’importe quoi. Par exemple « la protection de la nature est un succès avec un doublement du nombre d’aires protégées depuis 1990 ». À ce titre, le terme même de biodiversité est convoqué pour désigner un vivant vague, des objectifs abstraits et invérifiables. Un signifiant devenu insignifiant. À ce compte-là, il y aura toujours quelque chose de pourri au royaume de l’Anthropocène : son chiffrage contribue à nous faire rater son déchiffrage.
Une manière de repolitiser la question consiste à se demander qui « entrepose » ces chiffres et dans quel but ? Quel est l’agenda implicite de ces quantifications ?
Dans le dernier rapport du WWF, comme dans les précédents, les choses sont claires. Ce rapport « informe sur la dégradation grandissante de nos écosystèmes et indique la marche à suivre pour rendre notre planète durable ». Sauf que. La marche à suivre est, dans ce même rapport, celle d’un cadrage systématique de la crise de la biodiversité en termes de services écosystémiques et de recherche de bien-être d’une humanité prétendument unifiée21, tournant le dos à l’analyse lucide des injustices, des inégalités et des responsabilités. La remise en question du modèle économique dominant, les approches non instrumentales de la nature, les injustices environnementales ou les relations de pouvoirs, ne font pas parties de la marche à suivre.
Politique de rapports, politique du report. Report dans le temps et report de responsabilités. L’entrepôt est construit sur le mode de la sobriété politique, tout juste destinée à faire les vagues qu’il faut pour que l’on s’imagine que « la terre » et « l’humanité » sont surveillées constamment et correctement.
La deuxième antichambre, bouillonnante, correspond en somme au cabinet des curiosités qui tiennent lieu de « solutions ». Dès lors que je peux quantifier l’état du « système terre », je me donne la possibilité de le traiter en système clos, contrôlable. Cette antichambre fait figure de moteur, de réacteur d’un vaisseau piloté. On y développe les espoirs les plus fous de régler les problèmes par des technologies ou des changements de comportements miraculeux. C’est l’image que l’UICN utilise pour décrire l’utilité d’un « baromètre du vivant ». C’est aussi l’image que le Millenium Ecosystem Assessment utilise pour symboliser le scénario « Technogarden », société de contrôle de la nature à grand renfort de technologies. C’est curieusement la même image que Francis Bacon utilise dans sa Nouvelle Atlantide pour y développer son idéal du progrès en 1627. « Scientia potentia est » disait Francis Bacon pour caractériser le tournant d’une science moderne. Comprendre et mesurer, c’est pouvoir.
Le pouvoir de l’homme mâle et blanc en particulier, qui figure, au passage, toujours aux commandes dans ces tours de contrôle et en surplomb, au-dessus du monde matériel et biologique (comme l’illustre la figure ci-dessous). Autrement dit, les mesures de la démesure que l’on peut piocher dans l’entrepôt appellent machinalement à voir grand et fort lorsqu’il s’agit de chercher des « solutions ».

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L’image du pilote au sommet : A) Tenant dans sa main le baromètre du vivant (IUCN), B) planifiant l’occupation de l’espace (issu de MEA22), ou C) Dans une gravure de Francis Bacon réalisée en 1627, au sommet de la connaissance, dominant ce qui se passe sur terre et dans le ciel.

C’est là que l’esthétique du sublime, telle que la caractérise Jean-Baptiste Fressoz, exprime toutes ses fantaisies23. Car les « solutions », grisantes, s’inscrivent de facto dans la lignée des grands projets de développement qui reconnaissent et investissent le système terre comme une machine à piloter24. C’est cette nouvelle politique des grands nombres qui assure le lien entre les deux antichambres.
Si l’on en croit ce récit et le programme correspondant, nous pouvons et devons « guider la trajectoire de la terre »25 puisque nous sommes devenus à la fois les « navigateurs »26 et les « capitaines du navire » Anthropocène. Climat ou biodiversité se conçoivent comme deux variables à ajuster d’un gigantesque baromètre : « Et 2 degrés de plus pour 2030, 2 ! Qui dit mieux ? 1.5 à droite ? 2.5 à gauche ?  ». Rien ne va plus. Nous voici dans la salle de la machine infernale dont il faut reprendre le contrôle. La dimension politique se trouve ici sublimée par ces mêmes chiffres englobants ainsi décrits par Fressoz : « les statistiques globales de consommation et d’émissions compactent les mille manières d’habiter la terre en quelques courbes, effaçant par la même l’immense variation des responsabilités entre les peuples et les classes sociales »27.
Le projet politique n’est plus celui de la sobriété passive mais celui des promesses salvatrices de la géoingénieurie ou de la vertu des « petits gestes » individuels accumulés de recyclage et d’énergie « propre ». Mais pourquoi, justement, tant de promesses, pourrait-on s’écrier en reprenant l’interrogation que provoque tant de récits technophiles28 ?
Sublime, donc, mais aussi ridicule.
Nous voici pris au piège : le chiffrage de l’Anthropocène est absolument nécessaire. La situation écologique, quel que soit son nom, n’est pas qu’une construction sociale proposée par des universitaires alarmistes. Et certaines ONG productrices de ces chiffres ont aussi un rôle d’alertes salutaires sur lequel les médias et la société civile peuvent s’appuyer.
Mais s’ils ont pour vocation de devenir une fin en soi, ces exercices de quantification semblent seulement nous autoriser à regarder la chute en répétant “Jusqu’ici, tout va bien.” “Jusqu’ici, tout va bien.” “Jusqu’ici, tout va bien.” Soit depuis l’entrepôt désincarné qui ne fait qu’accumuler froidement ces chiffres, soit depuis la tour de contrôle d’on ne sait quel destin.
Dans une lecture plus poétique, il devient alors presque doux de contempler la catastrophe…notamment celle des « autres ». Choses, vivants, humains – ou non – sont dans une tourmente qui ne me concerne pas, voir qui me réjouit, tel que Lucrèce nous invite à le méditer dans son De rerum natura…. Suave mari magno… « Il est doux, lorsque les vents troublent les flots sur la grande mer, de regarder depuis la terre les rudes épreuves d’autrui… ».

A l’ombre des nombres
Parlons-en, de ces naufragés. Il y a bel et bien un monde, des mondes, dans lesquels ces myriades de choses en pierre, en air, en eau et ces myriades de vivants en feuille, en chair ou en os ont été détruits, modifiés ou s’accumulent. Les victimes humaines des injustices environnementales ne sont pas non plus épargnées. Les réalités humaines et biophysiques doivent être connues, montrées. Les chiffres globaux devraient faire éclater et non gommer le sens d’une telle réalité.
Ces chiffres devraient donc expliciter leur contenu, ne pas rester à l’état de contenant dépolitisé. Il y a, comme pour les mots, un euphémisme sournois du chiffre, un oubli et un non-dit qui l’accompagne.
Il est facile de réécrire certains mots communs pour expliciter ce qui est implicite dans l’Anthropocène29:
• Déclin de la biodiversité ? Tir, empoisonnement, noyade, étranglement, délits.
• Transformation des terres ? Prédation. Conquête. Profit. Impérialisme.
• Pilotage de la terre ? Arrogance. Domination. Mépris.
• Développement durable ? Hypocrisie. Idéologie capitaliste. Croissance infinie. Technophilie.
Certes, les chiffres se réécrivent moins facilement. Mais comme les mots, ils cachent des choses et des vivants qui ont un lieu et une histoire que leur regroupement en quantité globale laisse de côté. Une copie abstraite purement quantitative du monde s’est ainsi trouvée forgée. Simulacre d’un réel qui brouille les causes du désastre écologique dont nous sommes les témoins mais dont les effets et les responsabilités ne sont pas partagés.
« Déclin de 3% des populations d’oiseaux et impact de l’urbanisation et des pesticides sur les oiseaux ? » comprendre et imaginer « tas de cadavres de milliards d’individus qui s’assomment sur les vitres et s’empoisonnent dans les champs ».

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Montage réalisé par l’association FLAP (Fatal Light Awarness Program) qui cherche avec un suport concret à attirer l’attention sur les dégâts causés par les constructions urbaines sur les oiseaux, https://www.flap.org/who-we-are.php

Re-politiser les chiffres peut démarrer par approfondir leurs significations matérielle et biologique. Mais qu’il s’agisse de la construction d’un barrage, d’un aéroport, d’une zone commerciale ou d’un programme politique englobant, demandons-nous quel est l’agenda politique qui motive la destruction ou le dénie qui en résulte ? Il est temps de sortir de l’ombre des nombres. L’analyse des rapports de force, des relations de pouvoir, des lobbys et des idéologies aveuglantes demeurent un rempart à l’objectivisme déclamé et intimidant des chiffres.
Remerciements
Je remercie très chaleureusement Virginie Maris, Maxime Chédin, Pierre de Jouvencourt, Denis Chartier et Aurélien Gabriel Cohen pour leurs précieuses relectures et suggestions

Notes
1. Ripple, W.J. et al. (2017) World Scientists’ Warning to Humanity: A Second Notice. Bioscience XX, 1–9
2. Nous n’abordons pas ici les multiples difficultés techniques à l’établissement de ces chiffres, ni les extrapolations et exagérations qui les accompagnent souvent. Il s’agit par exemple non pas « des vertébrés » mais « des vertébrés pour lesquels des données sont disponibles ». Les publications de situations de stabilité ou de croissance de populations sont également bien moins courantes que celles qui concernent les déclins. Certaines de ces études repose sur des quantités de données phénoménales d’autres sur des données parcellaires, les incertitudes varient considérablement et sont rarement discutées. Mais ces nuances n’occultent ni la gravité de la situation, ni la multiplication avérée des extinctions et des déclins de nombreuses espèces. La progression du nombre et de la qualité des observations depuis les années 80 se double d’une confirmation du statut de crise et du déclin de la biodiversité mais aussi des causes anthropogéniques de cette situation. Godet, L. and Devictor, V. (2018) What Conservation Does. Trends Ecol. Evol. In press,
3.IPBES (2018) Summary for policymakers of the thematic assessment report on land degradation and restoration of the Intergovernmental Science-Policy Platform on Biodiversity and ecosystem Services
4. Watson, J.E.M. et al. (2016) Report Catastrophic Declines in Wilderness Areas Undermine Global Environment Targets. Curr. Biol. 26, 2929–2934
5. Maxwell, S. et al. (2001) The ravages of guns, nets and bulldozers. Nature 536, 144–145
6. Foley, J.A. et al. (2005) Global consequences of land use. Science (80-. ). 309, 570–574
7. WWF (2018) WWF. rapport planète vivante 2018
8. Bar-On, Y.M. et al. (2018) The biomass distribution on Earth. Proc. Natl. Acad. Sci. 115, 6506–6511
9. Sánchez-bayo, F. and Wyckhuys, K.A.G. (2019) Worldwide decline of the entomofauna : A review of its drivers. Biol. Conserv. 232, 8–27
10. Mccauley, D.J. et al. (2015) Marine defaunation : Animal loss in the global ocean. Science (80-. ). 347, 247–256
11. Pauly, D. et al. (1998) Fishing Down Marine Food Webs. Science (80-. ). 279, 860–863
12. Cheung, W.W.L. et al. (2013) Signature of ocean warming in global fisheries catch. Nature 497, 365–368
13. Pirotta, V. et al. (2018) Consequences of global shipping traffic for marine giants. Front. Ecol. Environ. DOI: 10.1002/fee.1987
14. Dirzo, R. et al. (2014) Defaunation in the Anthropocene. Science (80-. ). 345, 401–406
15. Ceballos, G. et al. (2017) Biological annihilation via the ongoing sixth mass extinction signaled by vertebrate population losses and declines. Proc. Natl. Acad. Sci. DOI: 10.1073/pnas.1704949114
16. Leather, S.R. (2018) “Ecological Armageddon” – more evidence for the drastic decline in insect numbers : Insect declines. Ann. Appl. Biol. DOI: 10.1111/aab.12410
17. Landrigan, P.J. et al. (2018) The Lancet Commissions The Lancet Commission on pollution and health. Lancet 391, 462–512
18. Santer, B.D. et al. (2019) Celebrating the anniversary of three key events in climate change science. Nat. Clim. Chang. 9, 180–182
19. https://lejournal.cnrs.fr/articles/ou-sont-passes-les-oiseaux-des-champs
20. Porter, T.M. (1996) Trust in Numbers, Princeton University Press.
21. La notion de service écosystémique comme celle de « bien-être » sont devenus les mots clés d’une vision instrumentale et anthropocentrée des problèmes écologiques et de leurs résolution. L’écosystème et ses composantes sont interprétés dans cette approche comme autant de « services » rendus gratuitement aux « sociétés humaines » ou à « l’humanité » dans son ensemble. Cette vision a été proposée dans les années 1990 comme un levier politique par des écologues. Elle a ensuite été largement reprises en écologie scientifique, en économie de l’environnement ou par les décideurs. Le concept de service écosystémique comme celui de « bien-être » ou « d’humanité » impose une approche normative et pose des difficultés éthiques, scientifiques et pratiques majeures rarement explicités. Maris, V. (2014) Nature à vendre, Quae
22. MEA (2005) Ecosystem and Human Well-being: Synthesis, Island Press
23, 27. Fressoz, J.-B. http://mouvements.info/sublime-anthropocene/
24. Griggs, D. et al. (2015) Sustainable development goals for people and planet. Nature 495, 305–307
25. Steffen, W. et al. (2018) Trajectories of the Earth System in the Anthropocene. Proc. Natl. Acad. Sci. United States Am. 115, 8252–8259
26. Biermann, F. et al. (2015) Navigating the Anthropocene : Improving Earth System Governance. DOI: 10.1126/science.1217255
28. Audétat, M. (2015) Sciences et technologies émergentes : pourquoi tant de promesses?, Herman.
29. Johns, D. and DellaSala, D.A. (2017) Caring, killing, euphemism and George Orwell: How language choice undercuts our mission. Biol. Conserv. 211, 174–176

La part sauvage du monde. Penser la nature dans l’Anthropocène

Virginie Maris, Seuil, 259 pages
Compte rendu par Jean-Claude Génot

Source : Naturalité. La lettre de Forêts sauvages. No 20. Mai 2019, p. 21.

Le monde de la conservation s’est déjà transformé puisque l’on est passé de la protection de la nature à la gestion de la biodiversité sans que certains ne se soient vraiment rendus compte des implications de ce changement de sémantique. Le livre de la philosophe Virginie Maris arrive bien à propos pour nous mettre en garde contre les discours actuels des tenants de l’anthropocène. Ces derniers que les écologistes américains nomment les « neo greens » s’appuient sur la crise écologique pour dire qu’il est temps de gérer le système Terre de façon globale et de modifier nos approches et nos sciences de la nature, car pour eux il n’y a plus de nature. La situation du réchauffement climatique appelle des solutions radicales comme la géo ingénierie, ce qui ressemble fort à une fuite en avant technologique. Pour l’auteure : « Un tel programme signe ainsi non seulement la n de la nature, mais également la n de la culture, ou en tout cas la n des sociétés telles que nous les connaissons ». La philosophe met aussi en garde les conversationnistes contre le recours extrême à l’artifice et au contrôle pour reconstituer des écosystèmes et appelle à « résister aux sirènes de la technologie ». L’auteure critique également la marchandisation de la nature et toutes ces notions de « services écosystémiques », de « compensation écologique » et « d’évaluation monétaire de la nature »
qui visent à absorber la nature dans la logique de marché. Alors que Virginie Maris a bien identifié les menaces sans précédent qui pèsent sur la nature, elle relève le dé de défendre plus que jamais la nature sauvage en tant qu’extériorité à l’homme car : « Penser l’extériorité de la nature, c’est accepter de se donner des limites, de borner notre empire » et nous rappelle fort justement que : « c’est encore 90 % de l’histoire de notre espèce qui relèvent de la vie sauvage ». L’auteure souligne l’importance de considérer la nature sauvage comme une altérité à respecter et une autonomie dont l’homme peut s’inspirer. En n, outre le fait que Virginie Maris arrive à rendre son livre de philosophie d’une lecture agréable, elle nous livre un « kit » de défense intellectuelle du sauvage face aux nombreuses critiques qui sont faites à ses défenseurs. Pour l’auteure, la défense de la part sauvage du monde n’est pas une démarche fixiste, elle n’est ni un signe de misanthropie, ni une démarche néo- coloniale. En guise de conclusion elle souligne : « il est également urgent de préserver des espaces et des territoires où les êtres de nature peuvent faire sans nous » : un conseil que les gens de Forêts sauvages ont déjà mis en pratique.

Fondements et enjeux bioéconomiques de la durabilité : l’apport de Nicholas Georgescu-Roegen

Sylvie Ferrari

Université de Bordeaux,

GREThA – UMR CNRS 5113

 

 

Abstract 

The aim of this paper is to discuss some major issues of Georgescu-Roegen’s work for Economic science with a special emphasis on the connection between the economic process and the entropy law. The flow-found approach is presented and some possible implementations are proposed to measure the sustainability of the economic process.

 

Résumé

L’objectif de ce travail est d’analyser les dimensions spatiales et temporelles du développement durable en s’appuyant sur les travaux de N. Georgescu-Roegen. En particulier, la place du temps et le rôle de la durée dans l’analyse des phénomènes économiques sont ici étudiés à partir des implications de la loi d’entropie. L’approche fond-flux est présentée et discutée dans la perspective de formuler une mesure de la durabilité du processus économique.

 

 

Introduction

 

L’œuvre de Georgescu-Roegen est très dense et les apports féconds pour la science économique sont nombreux. Seuls sont pris en compte ici les développements appartenant à une période de la vie de l’auteur où des interrogations épistémologiques le conduisent vers l’élaboration d’un nouveau paradigme. Dès la fin des années 60, se construit peu à peu la bioéconomie dont les fondations résident dans l’introduction de la loi d’entropie dans l’économie. De nombreux écrits rendent compte des fondements biophysiques de l’économie (1971, 1976, 1978). Dans une première partie, les implications de la loi d’entropie seront présentées. L’intérêt de la loi pour la compréhension du processus économique sera abordé dans une deuxième partie. L’approche fond-flux de Georgescu-Roegen permet d’éclairer l’acte de production en fournissant une grille d’analyse originale du processus économique. Enfin, dans une dernière partie, l’analyse entropique de Georgescu-Roegen est développée afin de proposer une mesure de la durabilité du processus économique.

 

  1. Georgescu-Roegen et la loi d’entropie

 

La loi d’entropie est une loi générale d’évolution en physique et constitue une véritable révolution dans cette discipline. En effet, elle traduit une rupture radicale avec la reconnaissance de changements qualitatifs dans l’univers et l’introduction de l’irréversibilité. « The material universe ( … ) continuously undergoes a qualitative change, actually a qualitative degradation of energy » (1971, p.129). La loi d’entropie signifie que, dans un système isolé[1], l’énergie évolue d’un état ordonné vers un état de désordre. Autrement dit, deux états qualitatifs distincts doivent être distingués : l’énergie libre ou disponible d’une part, et l’énergie dissipée ou liée d’autre part. L’énergie libre est l’énergie susceptible d’être transformée en travail mécanique. Cependant, elle ne peut être totalement transformée en travail : une partie sera irréversiblement dissipée. L’entropie apparaît alors comme une mesure ordinale de l’énergie dissipée dans un système isolé.

 

Une loi d’évolution « à sens unique »

 

En introduisant la loi d’entropie dans le champ de l’économie, Georgescu-Roegen considère de manière explicite l’irréversibilité. Chez lui, la loi d’entropie est à la fois une loi d’évolution et une loi temporelle. C’est une loi d’évolution où l’attribut ordinal du système est l’entropie: l’évolution de l’entropie dans le temps permet de caractériser le système considéré. « An evolutionary law is a proposition that describes an ordinal attribute E of a given system (or entity) and also states that if El<E2 then the observation of E2 is later in Time than E1, and conversely. That is, the attribute E is an evolutionary index of the system in point » (1971, p.128). Et d’ajouter : « Still more important is the fact that an ordinal measure of any such E can tell even an « objective » mind (…) the direction in which Time flows. Or to use the eloquent term introduced by Eddington, we can say that E constitutes a « time’s arrow » ».

 

C’est aussi une loi temporelle: elle est fonction du temps historique noté T, c’est à dire du temps qui contient la conscience de l’humanité[2]; T est une succession continue de moments. Cela signifie que la loi d’entropie n’a de sens que si l’écoulement du temps est considéré dans la conscience de l’observateur. L’entropie de l’univers augmente parce que nous en avons conscience. « Let E(T1) and E(T2) be the entropies of the universe at two different moments in time, T1 and T2 respectively; if E(T1) <E(T2) then T2 is later than T1 -and conversely. ( … ) The full meaning of the law is that the entropy of the universe increases as Time flows through the observer’s consciousness. Time derives from the stream of consciousness, not from the change in entropy » (1971, p.133).

Ainsi, il apparait une rupture totale avec les représentations traditionnelles s’appuyant sur le paradigme de la mécanique classique (Newton). Ce dernier se fonde sur deux piliers : l’absence de changement qualitatif et la réversibilité du temps. Dès lors, réversibilité et conservation coïncident. Le paradigme de Newton ne peut cependant pas rendre compte du phénomène de la dissipation de la chaleur, phénomène irréversible par excellence.

 

Le processus économique : un processus entropique

 

Généralement, le processus économique est représenté par un mouvement circulaire entre la production et la consommation. Les agents, guidés par des préoccupations hédonistes, satisfont mutuellement leurs besoins grâce au libre fonctionnement du marché. Celui-ci fonctionne au gré des mouvements réversibles de l’offre et de la demande. Le processus économique est statique et se reproduit à l’identique.

Cette approche, relevant du paradigme de la mécanique classique, est reconsidérée par Georgescu-Roegen à la lumière des enseignements de la thermodynamique. Ainsi, l’enracinement matériel, physique, du processus économique dans l’environnement traduit l’existence d’une relation dialectique entre le processus économique et la nature, relation exprimée par la loi d’entropie. « It is because of the entropy law that between the economic process and the environment there is a dialectical nexus. The economic process irrevocably changes the environment and is changed, in turn, by that very change also irrevocably » (1977a, p.16). Le processus économique est unidirectionnel et non circulaire.

 

Du point de vue économique, il existe une différence entre les éléments qui entrent dans le processus économique et ceux qui en sortent : des éléments de valeur -ressources naturelles – entrent dans le processus économique tandis que des éléments sans valeur -les déchets – en sortent. “From the viewpoint of thermodynamics, matter-energy enters the economic process in a state of low entropy and comes out of it in a state of high entropy” (1976, p.54). Dans ces conditions, du point de vue physique, le processus économique est entropique : la matière et l’énergie y sont irrévocablement dissipées. Le processus ne crée ni ne détruit de la matière ou de l’énergie. L’entropie est une mesure de la différence qualitative qui existe entre des ressources utiles et des déchets inutiles. Le flux entropique est irréversible et inhérent à tout processus économique. Cependant, la raison d’être du processus économique n’est pas la production d’un flux de déchets mais celle d’un flux immatériel : « la joie de vivre ». Considérer le processus économique dans son ensemble se traduit donc par un point majeur : l’existence de ce flux immatériel est liée au prélèvement de la basse entropie dans l’environnement par le processus.

 

La loi d’entropie oriente donc le processus économique. Tout prélèvement de basse entropie dans l’environnement par le processus économique implique un accroissement de l’entropie de l’environnement. Considérons par exemple le cuivre et le minerai dont il est extrait : l’entropie du cuivre est plus basse que celle du minerai. Mais, cette diminution de l’entropie du métal est obtenue au prix d’un accroissement de l’entropie de l’environnement qui contient le minerai. De plus, la loi d’entropie permet de distinguer l’énergie disponible de l’énergie accessible afin de rendre compte de l’efficacité technique de la technologie. Toute l’énergie disponible ne peut pas être utilisée par l’homme. Seule une fraction de celle-ci est accessible. L’accessibilité peut être mesurée à l’aide du rendement thermodynamique de Carnot[3], lequel est d’ailleurs toujours strictement inférieur à un. L’efficacité du progrès technique est donc limitée par la loi d’entropie.

C’est la distinction économique entre les éléments dotés d’une valeur et ceux qui en sont dépourvus qui a suggéré la distinction thermodynamique de basse et haute entropie. Aussi, Georgescu-Roegen écrit : « Thermodynamics is at bottom a physics of economic value and the entropy law is the mast economic in nature of all natural laws » (1976, p.8).

 

De la même manière, le processus économique ne peut perdurer sans puiser dans l’environnement des objets ordonnés -de basse entropie- et dotés d’une valeur économique non nulle, et, simultanément, rejeter des éléments sans valeur et inorganisés. Cette interdépendance conduit à une relation particulière entre la valeur économique et l’entropie : la basse entropie est une condition nécessaire mais non suffisante pour qu’un objet ait une valeur économique. « An object can have a price only if it bas economic value, and it can have economic value only if its entropy is low. But the converse is not true » (1976, p.60).

 

Dans ces conditions, deux implications essentielles pour l’économie doivent être retenues :

 

1- « The first lesson is that man’s economic struggle centers on environmental low entropy » (1971, p.56). Comme toutes les espèces biologiques, l’homme a toujours utilisé ses organes biologiques afin de puiser la basse entropie de l’environnement. De tels organes propres à chaque espèce vivante sont, selon la terminologie de A. Lotka, les instruments endosomatiques. Mais, progressivement, l’homme a fait appel à d’autres instruments qualifiés d’exosomatiques : outils, équipements techniques. Ainsi, le processus économique apparaît comme une extension de l’évolution endosomatique, comme la continuation de l’évolution biologique. Ce point est fondamental car il est à l’origine de l’approche bioéconomique du processus économique[4]. « The term is intended to make us bear in mind continuously the biological origin of the economic process and thus spotlights the problem of mankind’s existence with a limited store of accessible resources, unevenly located and unequally appropriated » (1977b, p.361).

L’évolution exosomatique de l’humanité s’accompagne de la production croissante de technologies à partir de quantités d’énergie et de matière puisées dans les entrailles de la terre. Or, les quantités d’énergie et de matière accessibles sont nécessairement finies en vertu des principes de la thermodynamique. Dans ces conditions, les activités industrielles participent à la raréfaction absolue des dotations terrestres de basse entropie.

 

2- « Second, environmental low entropy is scarce in a different sense than Ricardian land » (1971, p.56). Certes, à la fois la terre « ricardienne » et les réserves de charbon existent en quantités limitées. Mais il existe une différence entre les deux : le charbon extrait ne peut être utilisé qu’une seule fois. L’idée essentielle ici est donc que la quantité de basse entropie disponible dans l’environnement ne peut être utilisée qu’une seule fois par l’homme. Du fait de la loi d’entropie, tout outil va nécessairement s’user et devoir être remplacé, ce qui s’accompagne d’une augmentation du prélèvement de basse entropie dans l’environnement.

 

Généralisation de la loi d’entropie ou la « quatrième loi »

 

  1. Georgescu-Roegen n’a pas seulement introduit la loi d’entropie dans l’économie. Il a aussi procédé à une généralisation de cette loi en démontrant qu’elle s’appliquait aussi à la matière. Ce point est fondamental pour comprendre la portée de la bioéconomie chez cet auteur (1978, 1982, 1986). La célèbre équivalence d’Einstein E =mc2 a contribué à renforcer deux idées fausses : (1) la matière est une forme d’énergie et, (2), la conversion de l’énergie en matière[5] est possible. L’énergie et la matière ne peuvent pas cependant être ramenées à un dénominateur commun. L’une et l’autre ne sont pas interchangeables et il y a complémentarité entre les deux.

« The rub is that unlike mass and energy, matter is a highly heterogeneous category. Every chemical element has at least one property that characterizes it completely and hence renders it indispensable in some technical recipes. We must therefore expect that, in contrast with the general theory of energy (thermodynamics), the study of transformations of matter in bulk should be hard going » (cité in Mirowski, 1988, p.822).

L’origine de cette mystification réside dans la thermodynamique. En s’intéressant aux systèmes fermés, la thermodynamique a ignoré l’aspect matériel des systèmes : seuls les échanges d’énergie avec l’environnement sont importants. La conséquence majeure est d’avoir laissé de côté les phénomènes de dissipation par friction, phénomènes qui rendent compte de la participation de la matière[6] à tout processus réel. Or, « Matter matters too« . Tout comme l’énergie se dissipe irrévocablement, la matière passe d’un état disponible à un état dissipé. L’une et l’autre ne peuvent être utilisées qu’une seule fois. Le processus économique est donc irrévocablement traversé par des flux d’énergie et des flux de matière. Georgescu-Roegen formule alors une nouvelle loi de la thermodynamique: « In a closed system, available matter continuously and irrevocably dissipates, thus becoming unavailable« [7] (1981, p.61). Cette loi implique qu’un système clos ne peut produire indéfiniment du travail mécanique à taux constant. Cela signifie que le processus économique ne peut pas se maintenir dans un état stationnaire indéfiniment. Georgescu-Roegen démontre que le stock de capital ne peut pas être maintenu constant du fait de la dissipation de la matière dans le processus économique (1976, 1979). Une implication directe de cette loi concerne le mythe du recyclage total de la matière. A l’échelle humaine, un tel recyclage de la matière supposerait un processus réversible : toutes les molécules dissipées pourraient être récupérées et assemblées de sorte que l’objet matériel retrouverait son état initial. Or, en physique, les processus réversibles s’opèrent à une vitesse très lente, ce qui permet d’éviter tout frottement. Un tel mouvement prend un temps presque infini. C’est pourquoi dans la réalité le recyclage ne peut être que partiel : il existe des molécules qui sont irréversiblement perdues, dissipées, et qui représentent la matière non disponible. Les implications de la loi d’entropie peuvent être transcrites au niveau du processus économique à l’aide d’une grille d’analyse particulière : l’approche fonds-flux.

 

Processus économique et approche fonds-flux

 

Une approche analytique du processus économique est développée par Georgescu¬-Roegen dans un premier article en 1965 « Process in farming versus process in manufacturing« . Elle est généralisée en 1969, puis en 1971, dans « Process analysis and the neoclassical theory of production ». Cette approche est importante chez Georgescu-Roegen car elle permet de rendre compte, d’une part, des changements qualitatifs qui s’opèrent dans la sphère de la production et, d’autre part, des interdépendances qui existent entre l’environnement et la production.

 

Représentation analytique du processus de production

La représentation analytique d’un processus quelconque suppose de séparer celui-ci de son environnement par une frontière analytique. Cette frontière est double : elle est spatiale et temporelle. La frontière spatiale isole physiquement le processus de son environnement. La frontière temporelle détermine une durée ou intervalle de temps en ponctuant le début et la fin du processus : c’est la période de production. La frontière est essentielle dans la représentation analytique de tout processus. Elle contribue à identifier le processus : « No analytical boundary, no analytical process » (1976, p.62).

 

Une fois établie la frontière, l’analyse du processus consiste à appréhender ce que fait le processus et comment il le fait. Cela conduit à l’étude des éléments qui traversent sa frontière pendant la durée du processus. Le processus est représenté par une séquence d’opérations qui sont ordonnées dans le temps. Cette représentation permet de définir l’échelle de production à partir des deux caractéristiques suivantes : la période de production et l’organisation des opérations. L’échelle de production est déterminée par le nombre d’unités produites pendant un intervalle de temps donné. Prendre en compte l’échelle de production suppose donc d’analyser les différents éléments qui « traversent la frontière analytique » du processus de production. Définissant l’output comme tout élément traversant la frontière de l’intérieur vers l’extérieur du processus et l’input comme tout élément traversant la frontière de l’extérieur vers l’intérieur, la représentation analytique d’un processus quelconque est donnée par la relation :

1(1)

avec 0 ≤ t ≤ T, où T est la durée du processus qui, par hypothèse commence en t = 0. Les fonctions In(t) et Ok(t) sont définies sur l’intervalle [0,T]. Elles représentent respectivement les quantités cumulées importées (de l’environnement) et exportées (vers l’environnement) d’éléments au sein du processus. Les éléments qui traversent la frontière du processus relèvent de trois configurations particulières. On distingue des éléments qui entrent dans le processus et n’en sortent pas, des éléments qui sortent du processus dans le même état qu’ils y sont entrés, et des éléments qui sortent du processus et n’y sont jamais entrés.

 

Afin d’analyser ces éléments, Georgescu-Roegen propose de distinguer deux catégories distinctes et complémentaires d’éléments appelées les flux et les fonds. Flux et fonds ne jouent pas le même rôle dans le processus et sont inséparables: « No picture of a process -wether static or dynamic -is complete if it does not include both categories of elements » (1976, p.61).

 

Les fonds (capital, travail et terre) sont les agents de la production ou facteurs de production selon la terminologie classique. Ils entrent et sortent du processus et, par conséquent, sont à la fois inputs et outputs. Ce sont des éléments durables parce que leur utilisation nécessite une quantité de temps, c’est à dire une durée[8]. Ils ne sont donc pas consommés (ou détruits) par le processus mais ont pour fonction de produire des services. Une quantité de services s’exprime par la relation: (quantité en unité physique) x (unité de temps). Ainsi, par exemple, dans une usine qui emploie 10 ouvriers sur une durée de 8 heures, le total des services employés est égal à (80 ) hommes-heure.

Les flux sont les autres éléments intervenant dans le processus. Ils sont soit des inputs soit des outputs, au sens classique du terme, mais jamais les deux à la fois. Ils sont transformés par les fonds « travail, capital et terre ». Les inputs-flux ou « inflows » sont les éléments qui après être entrés dans le processus sont assimilés par le processus ; ce sont les ressources naturelles et les inputs provenant d’autres processus de production (biens intermédiaires). Les output-flux ou « outflows » sont les éléments libérés hors de la frontière par le processus : ce sont les produits fabriqués et les déchets. Une quantité de flux est exprimée en unités physiques de l’élément considéré (tonnes, litres… ). Les flux témoignent ainsi d’une destruction et d’une création d’éléments qui participent au processus de production et traduisent l’existence de changements qualitatifs au sein de ce dernier.

 

Compte tenu de la distinction fonds/flux, l’expression du processus de production peut s’écrire via la relation suivante :

 

2(2)

 

avec, pour les fonds, L : la terre; K : le capital; H: les hommes et, pour les flux, Q: la quantité de produit; R: ressources naturelles; I: inputs intermédiaires; M : maintenance du capital; W : les déchets.

 

La relation (2) décrit le processus de production à partir d’un vecteur de fonctions combinant fonds et flux sur une durée ou période de production T. Elle implique une utilisation particulière des inputs-flux et des services procurés par les fonds dans le temps. Georgescu-Roegen applique cette représentation du processus à un processus particulier : le processus élémentaire.

 

Comme toute production peut être réalisée par plusieurs processus élémentaires distincts et différents, tout processus de production peut être décomposé en plusieurs processus partiels ou élémentaires. Georgescu-Roegen définit le processus élémentaire comme « the process defined by a boundary such that only one unit or only one normal batch is produced » (1984, p.25). Le processus élémentaire est une séquence d’inputs-flux, pour un niveau de fonds donné, qui sont nécessaires pour obtenir une unité de produit à la fin de la période.

Pour un processus élémentaire donné, la fonction de production s’écrit :

 

[𝑄,𝑡.]-0-𝑇.=𝜀,[𝑅,𝑡., 𝐼,𝑡., 𝑀,𝑡., 𝑊,𝑡.;𝐿,𝑡., 𝐾,𝑡., 𝐻(𝑡)]-0-𝑇.

 

D’un point de vue mathématique, cette fonction est une fonctionnelle : tandis que la fonction de production standard met en relation des quantités de facteurs de production avec une quantité d’output, la fonctionnelle met en relation des qualités de fonds et de flux d’une part et, d’autre part, caractérise un processus de production particulier et unique. La durée du processus notée T est déterminée par la nature physique du processus élémentaire ; elle constitue donc une caractéristique fondamentale du processus.

Selon la manière dont les fonds et les flux sont combinés – et donc selon la forme des fonctions qui leur sont associées-, il est possible de différencier les processus élémentaires entre eux et d’apprécier le degré d’utilisation des fonds sur la période de production considérée (Georgescu-Roegen, 1974). Les processus de production se différencient entre eux par la manière dont les processus élémentaires sont organisés durant la période de production. Par exemple, une utilisation en continu des fonds dans le processus de production implique un arrangement en chaîne et une répartition uniforme dans le temps des processus élémentaires (cas de l’organisation de la production en usine).

 

Etude d’un processus de production à l’état stationnaire

A présent, considérons un processus de production qui se reproduit à l’identique (processus stationnaire). Tous les facteurs de production sont donc utilisés à un taux constant dans le temps. Ces différents taux sont présentés dans la colonne (A) du tableau (1) et sont exprimés par unité de temps. Ils traduisent donc des vitesses de circulation des flux (« rate of flow ») dans le processus de production. Pour l’output « produit », le taux indique le nombre d’unités produites pendant un intervalle de temps particulier noté t (journée de travail par exemple). Cet intervalle de temps est donc arbitraire et n’est pas défini par la nature physique du processus étudié.

 

Le processus de production est reproductible. Un processus reproductible est défini comme suit: « In a reproductible process, the fund elements are the immutable agents that transform some input flows into output flows » (1976, p.61). Dans ces conditions, les fonds apparaissent comme des « stocks » particuliers dont les quantités et les qualités sont maintenues constantes. A l’état stationnaire, les fonds sont maintenus intacts par le processus de sorte qu’à la fin de la période de production, le processus peut recommencer à l’identique, à supposer que les flux d’inputs soient disponibles aux mêmes taux.

Tableau 1 – Fonds et flux dans le cas d’un processus de production à l’état stationnaire

 

Facteurs (A) B
Flux    
Provenant de la nature – r -R(t) = -r.t
Provenant d’autres processus -i -I(t) = -i.t
Produits +q +Q(t) = q.t
Déchets +w +W(t) = w.t
Fonds    
Travail H H(t) = H.t
Capital K K(t) = K.t
Terre L L(t) = L.t

 

Source : d’après Georgescu-Roegen (1984)

 

La colonne (A) du tableau (1) indique ce que peut faire le processus si les fonds sont disponibles et si les flux entrent dans le processus aux taux appropriés. On peut remarquer que les variables H, K et L mesurent des taux de service procurés par les fonds et ne dépendent pas du facteur temps. Le processus de production est alors décrit par la relation suivante :

 

4(3)

 

La relation (3) indique une possibilité de production. En effet, elle indique les quantités de fonds nécessaires pour mettre en œuvre un processus de production particulier. Cependant, un ensemble d’inputs-flux est nécessaire pour produire l’output « produit ». La nature de ces flux détermine aussi le taux du flux de déchets. Tout processus de production nécessite une combinaison particulière de flux et de fonds dont les dimensions sont d’ailleurs distinctes : les flux sont des vitesses alors que les fonds sont des quantités physiques. Les fonds et les flux ne peuvent donc pas être substitués entre eux.

 

Dans la colonne (B), l’activité du processus de production sur l’intervalle de temps t est décrite. Les flux sont exprimés par des quantités en unités physiques tandis que les fonds sont exprimés par des quantités de services. Une quantité de services est exprimée par : (quantité en unité physique)x(unité de temps). Le temps intervient ici comme un facteur dans la fonction de production. Le processus de production est alors décrit par la fonction de production suivante :

 

Capture d’écran 2019-05-06 à 18.21.56(4)

 

C’est cette relation fonctionnelle (4) qui permet de décrire correctement le processus de production à l’état stationnaire. Ainsi, à l’état stationnaire, la relation (3) qui indique une possibilité de production doit être remplacée par la relation (4) afin d’appréhender le fonctionnement du processus de production. La représentation analytique d’un processus sur un intervalle de temps t fait intervenir le temps comme une variable explicite dans la fonction de production. La fonction Q est, par hypothèse, une fonction homogène de degré un par rapport à toutes les variables, y compris la variable t. L’homogénéité de la fonction Q traduit le fait que, par exemple, les flux et les services émanant des fonds sur un intervalle de temps t = 7 heures sont 7 fois plus grands que s’ils s’écoulaient sur un intervalle de temps t = 1. Dans ces conditions, le niveau de l’output Q est multiplié par 7. Il s’agit là d’une traduction des lois de conservation de l’énergie et de la matière au niveau macroscopique. La relation (4) est vérifiée quelque soit t.

A partir des relations (3) et (4), il vient l’identité :

6 (5)

Si on pose t = 1, alors les deux fonctions q et Q sont identiques. Dans ce cas, il vient:

 

Capture d’écran 2019-05-06 à 18.22.47

Cette relation n’est vraie que pour t =1.

 

Cependant, la signification de l’équivalence est trompeuse car elle implique de considérer que le processus de production est indifférent à l’échelle de production. L’hypothèse d’équivalence entre j et Q implique que les rendements d’échelle sont constants. Or, le doublement de l’output quand les facteurs de production doublent suppose de modifier la taille de l’unité de production. Autrement dit, une autre combinaison de fonds-flux est nécessaire. Et, dans ce cas, il n’est pas sûr que les fonds varient dans la même proportion que l’output « produit ».

Cela revient à considérer que les seules variables dépendantes sont les « inputs » et les « outputs » et que la variable t est in fine un paramètre indépendant de la fonction de production (puisque t = 1).

Si la relation (3) indique une possibilité de production – l’échelle de la production-, la relation (4) fournit une description complète du fonctionnement du processus de production pour une période de temps donnée. Ainsi, ce n’est pas parce que la fonction Q est homogène de degré 1 que la fonction j l’est aussi.

 

  1. Georgescu-Roegen a ainsi proposé une analyse originale du processus de production à partir d’une nouvelle formulation de la fonction de production. Les deux apports essentiels pour l’analyse économique sont :

 

– L’analyse en termes de fonds-flux qui autorise une différenciation qualitative des éléments participant à la production. La production est appréhendée comme une transformation de flux par des fonds. La fonction décrite par la relation Capture d’écran 2019-05-06 à 18.24.19 indique ce que peut faire le processus de production à partir des fonds mis en œuvre et des taux de flux qui leur sont associés en régime stationnaire. Cette relation est propre au processus considéré et repose sur la complémentarité des facteurs de production utilisés, complémentarité qui repose sur leurs caractéristiques qualitatives.

 

La complémentarité entre les deux éléments est fondamentale. La relation qui existe entre ces deux composantes du processus de production caractérise un processus thermodynamique. Ce sont les transformations opérées à l’intérieur du système qui fournissent une lecture entropique du processus : plus le flux de rejets est grand et plus l’entropie du processus est élevée.

 

– La propriété d’homogénéité de degré 1 par rapport au temps de la fonction de production en terme d’input-output conduit à évacuer le temps de l’analyse et constitue un cas particulier (t = 1). Or, la durée du processus de production est essentielle. Sans la frontière temporelle, le processus n’existe pas. Ce point conduit à s’interroger sur la pertinence de la fonction de production standard vis à vis de la représentation du processus de production qu’elle soutient : elle ne serait valide que dans le cas où une parfaite synchronisation des différentes étapes des processus de production serait effective et où l’organisation de la production serait parfaitement maîtrisée (Gaffard, 1997). Or, cette perspective n’est pas tenable dès lors que la durée réelle des processus de production est considérée : l’irréversibilité qui s’accompagne de changements qualitatifs ne peut être écartée dans l’étude du fonctionnement des processus de production.

 

 

Le modèle fonds-flux : Une représentation analytique des relations entre le processus économique et l’environnement

 

La représentation analytique du processus économique s’appuie sur la construction d’un modèle fonds-flux. Son enseignement majeur est le suivant : le processus économique n’est plus circulaire mais unidirectionnel. En effet, le processus prélève dans l’environnement les dotations de basse entropie et libère un flux de déchets de manière irréversible. Plus précisément, la production de déchets est irrévocable[9]. Il apparaît donc un changement qualitatif au sein du processus économique observé, changement gouverné par la loi d’entropie.

 

Nous pouvons analyser ces propriétés en adoptant la représentation qui suit.

Soit un processus économique composé des six sous-processus suivants:

 

– P: transforme la matière in situ MS en matière contrôlée MC.

– P: transforme l’énergie in situ ES en énergie contrôlée EC. Les processus P0 et P1 relèvent du secteur primaire.

– P2 : produit le capital de remplacement MK.

– P3 : produit les biens de consommation C.

– P4 : recycle les déchets ou « garbojunks » notés GJ[10]. Seule la matière RM est recyclée.

– P5 : maintient la population H. C’est l’économie domestique.

 

Le processus économique est à l’état stationnaire. Les vitesses d’écoulement des flux sont supposées constantes dans le temps. La durée durant laquelle le processus économique fonctionne est égale à une année. Les fonds fournissent des services mesurés en unités physiques sur la période considérée (nombre de travailleurs H employés sur une année). Les relations entre le processus et l’environnement sont présentées sous forme matricielle dans le tableau (2) suivant (Georgescu-Roegen, 1984) :

Avec: DM : la matière dissipée ; DE : l’énergie dissipée ; R, les rebuts. Le symbole –xij, représente la quantité de substance i consommée par le processus j rapportée à la durée t (pour i¹ j). Ici, il s’agit de la quantité annuelle d’input i consommée par le processus j.

 

 

Tableau 2 : Processus économique et environnement naturel

 

Eléments P0 P1 P2 P3 P4 P5
Flux            
ES   -e1        
             
MS -M0          
             
MC +x00   -x02 -x03 -x04  
             
EC -x10 +x11 -x12 -x13 -x14 -x15
MK -x20 -x21 +x22 -x23 -x24 -x25
C       +x33   -x35
RM     -x42 -x43 +x44  
             
GJ +w0 +w1 +w2 +w3 -w4 +w5
DE +d0 +d1 +d2 +d3 +d4 +d5
DM +s0 +s1 +s2 +s3 +s4 +s5
R +r0 +r1 +r2 +r3 +r4 +r5
Fonds            
Capital K0 K1 K2 K3 K4 K5
Population H0 H1 H2 H3 H4 H5
Terre L0 L1 L2 L3 L4 L5

 

 

L’élément H5 représente la population totale. Cependant, une partie de cette population n’est pas encore employée dans les processus de production, ou bien n’y est plus employée. Par conséquent, la population active employée dans les processus de production est strictement inférieure à la population totale de l’économie : ,i=1i=4Hi<H5..

A l’état stationnaire, les conditions physiques de viabilité du processus économique se traduisent par le respect des lois de conservation de l’énergie et de la matière. Les flux sont caractérisés par les relations physiques suivantes :

Capture d’écran 2019-05-06 à 18.27.05

Ainsi, ce qui sort d’un processus entre nécessairement dans un autre processus : les flux internes au processus (intra-consommations) ne sont pas considérés ici.

Le processus économique est un processus entropique. En effet, la loi d’entropie est explicitement considérée à travers la présence de trois éléments : l’énergie dissipée, la matière dissipée et l’existence d’un rebut. Plus précisément, le processus économique prélève dans l’environnement respectivement de l’énergie el et de la matière M0. La transformation par les processus de production de ces deux inputs en produits finis ainsi que leur consommation libère dans l’environnement à la fois de l’énergie et de la matière dissipée notées respectivement DE et DM, des déchets GJ et des rebuts R. L’énergie el et la matière M0 sont donc irréversiblement transformées par le processus économique. L’élément R contient de l’énergie et de la matière sous une forme non utilisable compte tenu de l’état de la technologie. C’est le cas par exemple des déchets nucléaires. La matière dissipée étant irréversiblement perdue, le processus P4 ne recycle que la matière encore disponible sous une forme inutilisable, c’est à dire les « garbojunks ». Les éléments DM, DE et R ne peuvent donc pas être recyclés.

 

Dans ces conditions, la loi d’entropie indique non seulement qu’il n’est pas possible d’utiliser plusieurs fois l’énergie et la matière disponibles, mais encore que l’énergie et la matière sont irréversiblement dégradées par le processus économique. C’est ce qui explique l’existence d’éléments « +di » et « +si » dans le tableau (2). Par ailleurs, le maintien du fonds Ki suppose l’existence d’un flux x22 produit par P2. Cela signifie que, même à l’état stationnaire, des inputs « énergie » et « matière » sont nécessaires. Ainsi, les services émanant du fonds capital ne peuvent être maintenus constants que si l’output x22 est lui-même maintenu constant, ce qui suppose que le processus P2 continue à prélever –x02 et –x12. Or, ces deux éléments sont maintenus si et seulement si la production des processus primaires P0 et P1 est, elle aussi, maintenue. Une production aux mêmes taux « x00«  et « x11«  n’est possible qu’en prélevant -M0 et –e1 dans l’environnement. Autrement dit, le maintien du processus économique dans des conditions inchangées ne peut pas être assuré si les prélèvements d’énergie et de matière ne sont pas réalisés aux taux figurant dans la matrice. Mais de tels prélèvements impliquent une dissipation irréversible de la matière et de l’énergie exprimée par les termes DE, DM et R.

 

Enfin, le même raisonnement peut être fait pour la population. La population totale, H5 est maintenue grâce aux flux xi5. Ce flux se décompose en trois éléments:

– « -x15« , consommation d’énergie,

– « -x25« , consommation de biens d’équipement,

– « -x35« , consommation de biens de consommation.

La population ne peut être maintenue à un niveau constant que si les taux de prélèvement sur les dotations de basse entropie sont eux aussi maintenus inchangés dans le temps.

 

Par ailleurs, le modèle fonds-flux ainsi présenté ne considère que les coordonnées matérielles et énergétiques du processus de production. Or, le bien qui est réellement produit par le processus P5 est un bien immatériel appelé par Georgescu-Roegen « la joie de vivre » ! C’est la raison pour laquelle x55 n’apparait pas dans la représentation du processus économique (cf. tableau (2)).

 

Les principaux enseignements de cette approche du processus économique sont les suivants.

 

– premièrement, le fonctionnement entropique du processus économique s’accompagne irréversiblement de deux mouvements inséparables qui participent à l’accroissement de l’entropie de la biosphère : des prélèvements et des rejets.

 

– deuxièmement, l’état stationnaire constitue, selon les propres termes de Georgescu-Roegen, un mirage et ne peut en aucune manière apporter une solution satisfaisante au problème entropique. Considérant les enseignements de la thermodynamique, le développement chez Georgescu-Roegen ne peut être assuré que dans un contexte de décroissance et de maîtrise de l’évolution démographique. « Undoubtedly, the current growth must cease, may be reversed. But anyone who believes that he can draw a blueprint for the ecological salvation of the human species does not understand the nature of evolution, or even of history, which is that of a permanent struggle in continuously novel forms, not that of a predictable, controllable physico-chemical process, such as boiling an egg or launching a rocket to the moon » (1976, p.25).

 

– troisièmement, seule une partie de la matière disponible sous une forme inutilisable peut faire l’objet d’un recyclage : il s’agit des « garbojunks ». Ce point est fondamental, surtout si l’on note que la loi d’entropie relative à la matière fait référence à un système fermé : les dotations matérielles de basse entropie sont finies. Il est donc essentiel de considérer la finitude de la matière disponible et de veiller à l’économiser, d’autant plus qu’il n’est pas possible, à l’échelle humaine, de transformer de l’énergie en matière. Le problème entropique de l’humanité s’exprime en termes de rareté de la basse entropie matérielle. ”Accessible material low entropy is by far the most critical element from the bioeconomic viewpoint” (1976, p.25).

 

– quatrièmement, le progrès technique est borné par la loi d’entropie. D’une part, l’accès à des gisements de ressources de plus en plus difficiles d’accès nécessite des technologies très performantes et dévoreuses de matière et d’énergie (d’où l’élévation du coût d’extraction en termes énergétiques) et d’autre part, les prélèvements s’accompagnent d’une diminution de la concentration des ressources (cas des minerais par exemple). On ne peut extraire, même avec la technologie la plus performante, plus d’énergie libre d’une ressource qu’elle n’en contient ! Compte tenu de la finitude des dotations terrestres de basse entropie (énergies fossiles, ressources minérales) et de l’évolution exosomatique de l’humanité, Georgescu-Roegen propose d’orienter le progrès technique dans deux directions majeures : innovations d’économie de basse entropie et innovations de substitution (stock/flux).

 

L’analyse de Georgescu-Roegen nous amène ainsi à la question de la durabilité du processus économique. Dès lors que sont prises en compte à la fois la dissipation de l’énergie et la dissipation de la matière, le fonctionnement d’ensemble du processus économique ne peut plus être isolé de son environnement. A partir du modèle fonds-flux, une caractérisation entropique du processus économique peut participer à l’élaboration d’indicateurs de durabilité particuliers.

 

Approche fonds-flux et durabilité du processus économique

 

L’approche présentée jusqu’ici est une approche qualitative des éléments participant au processus de production. Il est possible de considérer la relation entropique qui lie tout processus à son environnement afin de caractériser la durabilité d’un processus économique en général, et d’un processus de production en particulier. Les conditions de reproductibilité du processus dépendent nécessairement des échanges avec le milieu extérieur. Voyons tout d’abord comment à partir du modèle fonds-flux une mesure de la durabilité peut être envisagée.

 

Définition de la durabilité du processus de production

 

La durabilité doit traduire les interdépendances qui existent entre l’acte de production et les prélèvements et/ou rejets au sein de l’environnement. La nature unidirectionnelle du processus de production (loi d’entropie) suppose de considérer ce processus comme ouvert sur son environnement avec lequel il entretient des échanges de matière et d’énergie particuliers. Ce point est essentiel pour comprendre que la durabilité de tout processus de production ne peut être définie en dehors des principes de la thermodynamique.

 

Chaque processus de production nécessite à la fois des fonds et des flux pour fonctionner. Cette condition nécessaire a pour fondement la qualité qui caractérise chaque élément participant à la production. Si on suppose que les fonds sont constants, il est possible de décrire les relations physiques qui lient les flux entre eux. La relation de complémentarité qui s’établit entre les fonds et les flux permet de décrire la technologie utilisée dans le processus de production considéré. Georgescu-Roegen emploie le terme de feasible technology pour décrire une technologie capable de produire, sur une période de production donnée, une quantité d’un bien particulier. Les fonds sont maintenus à un niveau constant grâce au maintien des niveaux des différents flux mobilisés dans le processus.

 

 

Pour un processus de production quelconque P, l’application des principes de la thermodynamique conduit aux relations suivantes. Selon le principe de conservation, le processus de production doit vérifier que la somme des masses des flux in est égale à la somme des masses des flux out. D’où la relation (8) :

9(8)

avec: (mh), la masse du flux h qui entre dans le processus de production,

et (mk)+, la masse du flux k qui sort du processus de production.

 

Ainsi, par exemple, pour le processus P2 , on peut écrire:

 

10(9)

et

11(10)

 

L’application de la loi d’entropie implique de vérifier la relation suivante au niveau d’un processus quelconque :

Capture d’écran 2019-05-06 à 18.14.36(11)

Avec Capture d’écran 2019-05-06 à 18.29.35, l’entropie des flux out, et, Capture d’écran 2019-05-06 à 18.30.01.pngl’entropie des flux in.

Afin de caractériser l’entropie résultant du fonctionnement du processus économique, on peut faire appel à l’entropie massique. On fait donc l’hypothèse que la variation d’entropie a pour origine le transfert d’une masse entre le processus et son environnement. Les différents éléments polluants accompagnant la production d’énergie par exemple, sont identifiables par leurs masses respectives. En thermodynamique, l’entropie massique d’une substance quelconque notée « v » est définie par la relation suivante: Capture d’écran 2019-05-06 à 18.12.54

On peut réécrire la relation (11) en posant :

et 12

Capture d’écran 2019-05-06 à 18.15.30

Ainsi, pour le processus P2, les relations ci-dessus sont construites pour chaque flux in et out. Comme l’entropie vérifie la propriété d’additivité pour les différents éléments participant à la production, il est possible d’agréger les différentes catégories d’éléments. Les éléments sont mesurés dans la même unité (en J/K).

Nous pouvons écrire (11) pour le processus P2 , sous l’hypothèse i=j:

14

Soit :

15

La relation ci-dessus, si i ¹ j, devient alors :

16(12)

 

La relation (12) permet de caractériser les flux qui entrent et qui sortent du processus de production à l’aide d’une évaluation entropique.

 

Au niveau d’une économie, il est possible de hiérarchiser les différents processus de production en fonction de leur aptitude à créer de l’entropie. Cela permet de comprendre que, même si les fonds sont constants et nécessaires à la production d’un bien, la quantité d’output peut varier indépendamment de ces fonds : il suffit, par exemple, que l’efficacité du processus de production augmente du fait d’une réduction des rejets dans l’environnement, à technologie inchangée. A l’échelle d’une économie, l’agrégation des DS évalués pour chaque processus permet, pour une capacité de production donnée, de mesurer l’impact entropique des rejets issus des activités économiques. Cet indicateur pourrait constituer une mesure du degré de durabilité du développement économique.

 

Pour une économie composée de K processus de production, l’évaluation de DSECO permettrait de mesurer l’effort à réaliser pour réduire les pertes entropiques jusqu’à un niveau de référence déterminé DS*ECO, niveau compatible avec des contraintes écologiques définies par ailleurs.

 

L’indicateur de durabilité s’écrit :

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L’avantage d’un tel indicateur est qu’il peut prendre en compte à la fois les rejets et les prélèvements, et qu’il autorise une compensation globale entre les flux in et les flux out. Plus généralement, la durabilité du développement vise à lutter contre les gaspillages de ressources naturelles et à limiter les rejets exerçant une menace à l’échelle de la biosphère. Ce souci de préservation qui est inséparable de l’approche bioéconomique de Georgescu-Roegen s’exprime ici à partir des flux d’énergie et de matière accessibles : ce sont in fine les dotations d’énergie et de matière accessibles qui doivent être préservées.

 

Conditions bioéconomiques de durabilité

 

Généralement, la durabilité peut être résumée par deux règles : une règle « faible » qui implique le maintien d’un stock global de capital dans le temps et une règle « forte » qui considère que seul le capital naturel doit être préservé dans le temps. Un certain nombre d’enseignements peuvent être tirés de l’approche fonds-flux de Georgescu-Roegen au regard de la question de la durabilité. Tout d’abord, il apparaît que ce n’est pas le capital qui doit être maintenu constant dans l’économie mais les services que celui-ci peut fournir sous certaines conditions. Ces dernières impliquent notamment que les taux des flux soient maintenus à des niveaux inchangés, pour une combinaison particulière des fonds et des flux donnée. Or, la loi d’entropie implique l’impossibilité de maintenir indéfiniment un état stationnaire de l’économie.

 

Sur cette base, une première condition bioéconomique peut être établie : elle consiste d’une part à augmenter la durée sur laquelle les services des fonds sont délivrés et, d’autre part, à réduire la vitesse de transformation des flux par les fonds, pour un niveau d’output donné. Le ralentissement de la vitesse de circulation des flux autorise une réduction de la dissipation via une modification de la combinaison des fonds et des flux dans l’économie. C’est là une condition nécessaire pour limiter le flux de déchets et exercer de la sorte une maîtrise sur les effets de la loi d’entropie tant au niveau de l’énergie que de la matière. Ce point rejoint les apports de Berry et al. (1978) qui développent une « thermodynamique du temps fini » en s’appuyant sur le fait que pour atteindre le rendement maximum (ou rendement de Carnot) d’une machine thermique il faudrait un temps infini. Pour un processus de production donnant lieu à une production non nulle avec utilisation de l’énergie, il est nécessaire de disposer d’un temps fini et borné supérieurement, ce qui implique une production non nulle d’entropie. Partant, ceci signifie que la vitesse du processus est finie ou encore que ce dernier n’est pas infiniment lent.

Par conséquent, la condition bioéconomique précitée conduirait à s’orienter vers des processus de production particuliers dont l’organisation des flux et des fonds permettrait de ralentir la dissipation de l’énergie et de la matière, afin de tendre progressivement vers la borne supérieure des rendements thermodynamiques. A la limite, la réversibilité pourrait être atteinte pour une production infiniment lente. Cela suppose que l’on s’interroge aussi sur la notion d’irréversibilité en lien avec l’agencement des différentes phases des processus de production[11].

 

Parallèlement, comme les dotations de basse entropie accessible sont limitées, le maintien d’une quantité minimale de flux de matière et d’énergie nécessaires au fonctionnement du processus économique implique d’élever l’efficacité des transformations énergétiques au sein du processus. L’élévation du rendement énergétique des processus de production constitue une seconde condition bioéconomique : les substitutions au sein des flux peuvent ici jouer un rôle important dans l’accroissement de l’efficacité productive des processus. Sur ce point, des choix technologiques doivent être envisagés et en particulier le recours à des technologies viables. Selon Georgescu-Roegen (1984, p.29), « a technology is viable if and only if it can maintain the corresponding material structure and necessarily the human species« . Le développement de technologies s’appuyant sur des ressources renouvelables telles que l’énergie solaire peut constituer un exemple de technologie viable. Cette perspective conduit alors à envisager une condition nécessaire pour la viabilité d’un processus de production, i.e. le fait que la qualité des fonds demeure inchangée dans le temps, de sorte que les fonds peuvent procurer un niveau constant de services dans le temps.

 

Finalement, le processus économique étant unidirectionnel et ouvert sur l’environnement, il est primordial de reconsidérer les frontières du processus et les modalités d’échange avec l’extérieur. La durabilité du processus implique ainsi de définir une durée et une vitesse de transformation des flux par les fonds qui autorise une diminution de la dissipation. L’étude de la vitesse associée au flux de production dans les processus pourrait être conduite en relation avec les quantités et les qualités des flux traversant la frontière des processus (Van Den Heuvel, 1988). Dès lors, il serait possible d’évaluer précisément la durabilité effective des processus en jeu.

 

Conclusion

 

L’approche bioéconomique de N. Georgescu-Roegen apporte un éclairage original sur la manière d’appréhender la durabilité des processus de production, et plus particulièrement, de limiter l’impact environnemental des activités de production. La prise en compte de la loi d’entropie conduit à s’interroger sur l’organisation des processus de production, leur durée et leurs échanges avec l’environnement. Il apparaît essentiel de maîtriser la production d’entropie en limitant la vitesse de transformation des flux par les fonds, en élevant l’efficacité énergétique des processus ou encore en élevant la durée sur laquelle les services sont délivrés par les fonds. Jusqu’à présent, peu d’attention a été accordée à la dimension temporelle (durée, vitesse) des transformations au sein des processus de production comme l’un des facteurs déterminant de la durabilité de ces processus.

 

De manière plus générale, cette perspective conduit à reconsidérer la dynamique de la production avec l’intégration du changement qualitatif au sein des processus productifs (Gaffard, 1997). Le processus économique n’est plus appréhendé comme un système clos et dont les conditions de reproductibilité sont définies de l’intérieur par des mécanismes endogènes. Les fondements biophysiques de l’acte économique impliquent de reconsidérer les frontières spatiales et temporelles du processus, ce qui conduit à analyser plus particulièrement les interdépendances entre la sphère économique et la sphère naturelle.

 

Références bibliographiques

 

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VAN DEN HEUVEL P. (1988), Energy dissipation, operation time, and production speed, Resources and Energy, 10, p. 31-54.

 

[1] Un système isolé en physique est un système qui n’échange ni matière ni énergie avec son environnement.

[2] N. Georgescu-Roegen distingue « T », variable ordinale, de « t » qui représente la mesure d’un intervalle de temps (T’,T ») à partir d’une horloge mécanique (variable cardinale). Cette distinction repose sur la rupture en physique entre le paradigme de la physique classique (réversibilité des trajectoires exprimées par des équations dynamiques invariantes par rapport à T ; elles ne dépendent que de « t ») et celui de la thermodynamique (irréversibilité exprimée par des lois qui sont fonctions de T). On peut noter que cette distinction est également présente chez Schumpeter (1935) à travers les concepts de « temps dynamique » et de « temps historique ».

[3] Le rendement de Carnot s’écrit : R= avec T1, température de la source chaude et T0 température de la source froide.

[4] Le concept de bioéconomie apparaît pour la première fois chez Georgescu-Roegen en 1975.

[5] Il serait plus correct de dire « en masse ».

[6] Selon l’expression de Georgescu-Roegen, il s’agit de la matière « in bulk ». Il fait explicitement référence ici à l’approche macroscopique de la matière.

[7] Il ne faut pas confondre cette loi avec la loi d’entropie de Clausius laquelle fait référence à un système isolé.

[8] Les fonds ne sont pas des stocks dans le sens courant du terme. Un stock diminue ou augmente de manière instantanée en fonction des ajouts et des prélèvements effectués. Les fonds sont considérés comme des éléments constants dans le processus tant que point de vue de la qualité que de la quantité. Georgescu-Roegen suppose que l’efficacité des fonds est invariante pendant la durée du processus.

[9] L’irrévocabilité est une caractéristique plus forte que l’irréversibilité. En effet, l’irrévocabilité traduit l’idée qu’un processus ne peut pas passer plus d’une fois par un état donné.

[10] Georgescu-Roegen invente ce concept en assemblant « garbage » et « junk yard ». Il s’agit d’éléments tels que les matériaux usagés, papiers et verres mis au rebut.

[11] Le lecteur pourra se reporter notamment à Baumgärtner (2005).