Négationnisme nucléaire et climat, concurrence des catastrophismes

par Annie Péguin, Professeur de sciences physiques retraitée

et Pierre Péguin, Docteur en physique, Maître de conférence retraité.

juin 2019

Deux risques catastrophiques menacent le vivant et sollicitent notre engagement. Mais, si un nombre croissant de personnes se mobilisent pour « sauver le climat et la planète », ce n’est pas le cas pour l’arrêt du nucléaire civil et militaire. Est-ce justifié ? Tout se passe comme si le risque climatique est utilisé pour faire écran au risque nucléaire dont le négationnisme se perpétue depuis son origine….

Manifestations pour le climat, grèves des élèves, communiques d’ONG, etc., il apparait que la population (et en particulier les jeunes), est de plus en plus sensible aux conséquences du bouleversement climatique attribué aux activités humaines. Dès maintenant il est rendu responsables de désordres inquiétants annonciateurs d’un «effondrement » inévitable.

Tandis que le lobby pétrolier américain dépense des sommes considérables pour jeter le doute sur les travaux du GIEC* et soutenir les « climato-sceptiques », le lobby français et international du nucléaire se frotte les mains. Il soutient bien sûr le GIEC en prétendant que l’énergie nucléaire est non seulement décarbonée mais également « propre », deux allégations bien sûr contestables.

Quant au risque terrible que fait courir l’armement atomique mondial, et la production nucléaire d’électricité, il n’en est pas vraiment question. Nous sommes donc de toutes faç̧ons manipulés et il peut être utile de prendre en compte des réflexions décalées par rapport à l’idéologie dominante.

Ainsi J.-P. Dupuy, proche de Ivan Illich, auteur de « pour un catastrophisme éclairé » Seuil, 2002, estime que l’humain a des capacités étonnantes d’adaptation aux bouleversements de ses conditions de vie, comme l’histoire l’a montré. Mais Il dénonce « l’aveuglement face à l’apocalypse » atomique (pour reprendre les termes de Günther Anders) et l’incapacité à envisager le pire engendré par la guerre nucléaire que provoqueront les migrations massives. L’auteur lie donc les deux menaces climatique et nucléaire à combattre…

(lire à ce sujet dans le mensuel « La Décroissance » N°159 de mai 2019 l’article « Ne pas oubier la bombe », interview de Jean-Pierre Dupuy).

J’y ajouterais que la catastrophe nucléaire généralisée qu’elle soit due à la guerre atomique ou à un enchaînement domino d’explosions de réacteurs est d’une autre nature que la catastrophe climatique à laquelle l’humain aura à s’adapter, fusse dans la douleur. L’apocalypse nucléaire touche au génétique du vivant et donc de l’humain, ses dégâts sont transmissibles et irréversibles à notre échelle car couvrant des centaines de milliers d’années.

Face à cela, l’aveuglement de la population est entretenu soigneusement depuis le début de l’ère nucléaire, alors que les risques pour le vivant en ont été perçus très rapidement. Mais Il fallait les cacher pour ne pas entraver le développement de cette énergie colossale source de pouvoir illimité.

Le négationnisme nucléaire

C’est dès le début du nucléaire, au lancement du projet Manhattan que le négationnisme nucléaire a été institué. Il fallait que les moyens considérables mis en œuvre aux US pour aboutir à l’arme atomique ne soient pas remis en cause par l’opinion publique nationale et internationale. Les graves conséquences de la radioactivité sur le vivant devaient être cachées, y compris les horribles injections d’uranium ou de plutonium à des patients à leur insu, ou le silence acheté des familles de travailleurs victimes de contaminations, ou encore les territoires du Nevada rendus radioactifs.

De la même manière il fallait que les US ne soient pas accusés de crimes contre l’humanité pour avoir sacrifié les populations d’Hiroshima et Nagasaki. On sait maintenant qu’il a fallu prolonger la guerre et retarder la capitulation du Japon pour avoir le temps d’expérimenter cruellement in situ l’efficacité de cette nouvelle arme montrant la supériorité des USA dans la guerre froide amorcée. L’occupant américain a interdit tout accès journalistique ou scientifique étranger sur les sites martyrs et il a confisqué tous les témoignages japonais. Il fallait prétendre qu’il n’y avait pas de dangerosité durable une fois les bombes atomiques explosées !

(voir l’excellent livre de Jean-Marc Royer « Le monde comme projet Manhattan », le Passager Clandestin 2017. L’auteur développe les racines du négationnisme nucléaire avec toutes ses horreurs telles que l’évocation des 9’000 cobayes humains, ou la gestion criminelle post Hiroshima et Nagasaki. De plus il relie cette barbarie du mépris de la vie humaine à celle qui s’est imposée à notre époque).

De nos jours la même stratégie continue. Ainsi,

– Officiellement, Tchernobyl n’aurait fait qu’un nombre limité de victimes, suivant les sources, de quelques dizaines à quelque milliers passant sous silence le calvaire des centaines de milliers de liquidateurs et la contamination des populations voisines. Mais une équipe de l’Académie de médecine de New York, compilant en 2010, quelque 5’000 documents d’URSS ont estimé à près d’un million le nombre de morts….

– A la demande de députés écologiques européens, un cabinet d’étude, le CERI,* a évalué la mortalité liée au nucléaire à 61 millions de victimes, et c’était en 2003. Combien aujourd’hui car l’épidémie de cancers et leucémies sensible depuis les années 60 et 70 perdure, épidémie liée essentiellement au nucléaire militaire et civil, et à la chimie (pesticides auxquels s’attaque le mouvement des « Coquelicots »). Dans leur travail les experts du CERI ont pris en compte non seulement la mortalité directe, mais aussi les dégâts sur la santé dus à de

faibles et même de très faibles doses de contamination et leur transmissibilité aux générations suivantes scientifiquement prouvée.

– Enfin, le public sait-il qu’après les catastrophes de Tchernobyl et de Fukushima, les populations sont contraintes de vivre en zone contaminée. La dangerosité étant niée, il leur est refusé que soient distribués les soins qui pourraient alléger les souffrances, celle des enfants en particulier (c’est le programme « Ethos/Core** »).

En effet pour les nucléocrates, vivre dans le « jardin nucléaire » est un
« challenge » bénéfique, c’est la peur du nucléaire, la nucléophobie, qui rend tout le monde malade! Pas question donc de soigner tous les enfants accablés de maladies de vieux (4 enfants sur 5 des zones contaminées) puisque c’est psychologique : ils ressentent l’angoisse des parents. Seuls les militants de l’institut Belrad, soutenus par l’ETB*, ayant établi un lien direct entre la contamination par le Césium 137, et les atteintes à la santé s’obstinent à proposer des cures de pectine. Mais cet institut est asphyxié, neutralisé, on lui retire les moyens de travailler, l’horreur nucléaire ne tolère pas la vérité…

A ces manœuvres on trouve nos nucléocrates investis de responsabilités nationales et internationales, Jacques Lochard récemment décédé, et Gilles Dubreuil de Mutadis Consultant. Leurs actions criminelles sont faites en notre nom.

Le négationisme évite la prise de conscience et voila pourquoi nous n’entendons pas davantage parler du risque de catastrophe nucléaire qu’elle soit d’origine militaire ou civile. Et pourtant nous sommes menacés par des équipements vieillissants, équipés de pièces défectueuses, entretenus avec des budgets réduits impliquant la sous-traitance.

Mais les partis de gouvernement, les grands médias, s’en remettent à nos
« experts » du Corps des Mines chargés depuis de Gaulle de promouvoir le nucléaire militaire et donc aussi son utilisation civile au nom de la « grandeur de la France», quel qu’en soit le prix et les conséquences pour la population. Ne resterait-il à la France que les industries liées à la guerre, avec aussi la vente d’armes aux dictatures ?

Il apparaît alors une grande différence entre la prise de conscience du risque climatique et celle du risque nucléaire occulté: Le risque climatique est largement médiatisé et bien pris en charge par les écologistes associatifs et politiques. Rien de comparable pour dénoncer les mensonges et les horreurs du nucléaire civil et militaire, cette tâche incombe aux groupes spécifiquement antinucléaires qui n’accèdent pas aux grands médias et peinent à toucher un large public au-delà des cercles militants.

Et pendant que l’opinion se focalise sur le climat, l’Etat peut consacrer au sauvetage du nucléaire des sommes considérables sans pour autant engager les mesures nécessaires à la réduction de la pollution atmosphérique.

Ainsi 8 milliards d’euros ont été engagés pour sauver Areva (devenue Orano) et EDF de la faillite, et ce en plus des budgets consacrés annuellement au nucléaire (force de frappe pour laquelle un plan pluriannuel vient de prévoir 35 milliards pour la rajeunir, gestion des déchets, recherches du CEA, construction d’ITER….). La « grandeur de la France » et notre siège au Conseil de Sécurité, justifient-ils ces énormes sacrifices ?

Au nom du « rayonnement de la France » (voir le livre de Gabrielle Hecht, éd. Amsterdam, 2014) seule la France s’obstine dans la politique de l’électricité nucléaire et de l’armement atomique, se gardant bien de consulter la population. Dans les pays voisins, des processus démocratiques ont permis un désengagement au bénéfice des renouvelables.

Au niveau mondial le déclin de cette technologie obsolète est largement amorcé**, elle n’assure plus que 2 % de l’énergie totale utilisée. Même la Chine développe beaucoup plus le solaire et l’éolien que le nucléaire.

Face à la barbarie du nucléaire et en dépit de son négationnisme comment sensibiliser le public et l’amener à exiger :

– L’arrêt du nucléaire civil qui ne sert finalement qu’à faire bouillir de l’eau pour produire de l’électricité,

– La destruction de l’armement nucléaire, dont l’horrible perspective de son utilisation, la guerre nucléaire est humainement insupportable.

* GIEC, Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat.

CERI, Comité Européen sur le Risque de l’Irradiation, recommandations 2003.

ETB, Enfants Tchernobyl Belarus, créé par Solange et Michel Fernex après Tchernobyl .

** – https://apag2.wordpress.com/2016/11/21/vivre-dans-le-jardin-nucleaire-avec-ethos-un- crime-contre-lhumanite/

https://apag2.wordpress.com/2017/09/26/un-rapport-sur-le-declin-irreversible-de-lindustrie- nucleaire-a-lechelle-mondiale/

Bibliographie sommaire :

Jean-Luc Pasquinet, Considérations sur l’arrêt de nucléaire et sur la destruction du climat, à paraître 2019.

Thierry Gadault et Hugues Demeude, Nucléaire danger immédiat, Flammarion 2018.

Erwan Benezet, Nucléaire une catastrophe francçaise, Fayard 2018.
Yves Lenoir, La comédie atomique, La découverte 2016.

A. Yablokov, V. Nesterenko, A. Nesterenko, Chernobyl: Consequences of the Catastrophe for People and the Environment, Annal of the New York Academy of Sciences, 2010.

Fondements et enjeux bioéconomiques de la durabilité : l’apport de Nicholas Georgescu-Roegen

Sylvie Ferrari

Université de Bordeaux,

GREThA – UMR CNRS 5113

 

 

Abstract 

The aim of this paper is to discuss some major issues of Georgescu-Roegen’s work for Economic science with a special emphasis on the connection between the economic process and the entropy law. The flow-found approach is presented and some possible implementations are proposed to measure the sustainability of the economic process.

 

Résumé

L’objectif de ce travail est d’analyser les dimensions spatiales et temporelles du développement durable en s’appuyant sur les travaux de N. Georgescu-Roegen. En particulier, la place du temps et le rôle de la durée dans l’analyse des phénomènes économiques sont ici étudiés à partir des implications de la loi d’entropie. L’approche fond-flux est présentée et discutée dans la perspective de formuler une mesure de la durabilité du processus économique.

 

 

Introduction

 

L’œuvre de Georgescu-Roegen est très dense et les apports féconds pour la science économique sont nombreux. Seuls sont pris en compte ici les développements appartenant à une période de la vie de l’auteur où des interrogations épistémologiques le conduisent vers l’élaboration d’un nouveau paradigme. Dès la fin des années 60, se construit peu à peu la bioéconomie dont les fondations résident dans l’introduction de la loi d’entropie dans l’économie. De nombreux écrits rendent compte des fondements biophysiques de l’économie (1971, 1976, 1978). Dans une première partie, les implications de la loi d’entropie seront présentées. L’intérêt de la loi pour la compréhension du processus économique sera abordé dans une deuxième partie. L’approche fond-flux de Georgescu-Roegen permet d’éclairer l’acte de production en fournissant une grille d’analyse originale du processus économique. Enfin, dans une dernière partie, l’analyse entropique de Georgescu-Roegen est développée afin de proposer une mesure de la durabilité du processus économique.

 

  1. Georgescu-Roegen et la loi d’entropie

 

La loi d’entropie est une loi générale d’évolution en physique et constitue une véritable révolution dans cette discipline. En effet, elle traduit une rupture radicale avec la reconnaissance de changements qualitatifs dans l’univers et l’introduction de l’irréversibilité. « The material universe ( … ) continuously undergoes a qualitative change, actually a qualitative degradation of energy » (1971, p.129). La loi d’entropie signifie que, dans un système isolé[1], l’énergie évolue d’un état ordonné vers un état de désordre. Autrement dit, deux états qualitatifs distincts doivent être distingués : l’énergie libre ou disponible d’une part, et l’énergie dissipée ou liée d’autre part. L’énergie libre est l’énergie susceptible d’être transformée en travail mécanique. Cependant, elle ne peut être totalement transformée en travail : une partie sera irréversiblement dissipée. L’entropie apparaît alors comme une mesure ordinale de l’énergie dissipée dans un système isolé.

 

Une loi d’évolution « à sens unique »

 

En introduisant la loi d’entropie dans le champ de l’économie, Georgescu-Roegen considère de manière explicite l’irréversibilité. Chez lui, la loi d’entropie est à la fois une loi d’évolution et une loi temporelle. C’est une loi d’évolution où l’attribut ordinal du système est l’entropie: l’évolution de l’entropie dans le temps permet de caractériser le système considéré. « An evolutionary law is a proposition that describes an ordinal attribute E of a given system (or entity) and also states that if El<E2 then the observation of E2 is later in Time than E1, and conversely. That is, the attribute E is an evolutionary index of the system in point » (1971, p.128). Et d’ajouter : « Still more important is the fact that an ordinal measure of any such E can tell even an « objective » mind (…) the direction in which Time flows. Or to use the eloquent term introduced by Eddington, we can say that E constitutes a « time’s arrow » ».

 

C’est aussi une loi temporelle: elle est fonction du temps historique noté T, c’est à dire du temps qui contient la conscience de l’humanité[2]; T est une succession continue de moments. Cela signifie que la loi d’entropie n’a de sens que si l’écoulement du temps est considéré dans la conscience de l’observateur. L’entropie de l’univers augmente parce que nous en avons conscience. « Let E(T1) and E(T2) be the entropies of the universe at two different moments in time, T1 and T2 respectively; if E(T1) <E(T2) then T2 is later than T1 -and conversely. ( … ) The full meaning of the law is that the entropy of the universe increases as Time flows through the observer’s consciousness. Time derives from the stream of consciousness, not from the change in entropy » (1971, p.133).

Ainsi, il apparait une rupture totale avec les représentations traditionnelles s’appuyant sur le paradigme de la mécanique classique (Newton). Ce dernier se fonde sur deux piliers : l’absence de changement qualitatif et la réversibilité du temps. Dès lors, réversibilité et conservation coïncident. Le paradigme de Newton ne peut cependant pas rendre compte du phénomène de la dissipation de la chaleur, phénomène irréversible par excellence.

 

Le processus économique : un processus entropique

 

Généralement, le processus économique est représenté par un mouvement circulaire entre la production et la consommation. Les agents, guidés par des préoccupations hédonistes, satisfont mutuellement leurs besoins grâce au libre fonctionnement du marché. Celui-ci fonctionne au gré des mouvements réversibles de l’offre et de la demande. Le processus économique est statique et se reproduit à l’identique.

Cette approche, relevant du paradigme de la mécanique classique, est reconsidérée par Georgescu-Roegen à la lumière des enseignements de la thermodynamique. Ainsi, l’enracinement matériel, physique, du processus économique dans l’environnement traduit l’existence d’une relation dialectique entre le processus économique et la nature, relation exprimée par la loi d’entropie. « It is because of the entropy law that between the economic process and the environment there is a dialectical nexus. The economic process irrevocably changes the environment and is changed, in turn, by that very change also irrevocably » (1977a, p.16). Le processus économique est unidirectionnel et non circulaire.

 

Du point de vue économique, il existe une différence entre les éléments qui entrent dans le processus économique et ceux qui en sortent : des éléments de valeur -ressources naturelles – entrent dans le processus économique tandis que des éléments sans valeur -les déchets – en sortent. “From the viewpoint of thermodynamics, matter-energy enters the economic process in a state of low entropy and comes out of it in a state of high entropy” (1976, p.54). Dans ces conditions, du point de vue physique, le processus économique est entropique : la matière et l’énergie y sont irrévocablement dissipées. Le processus ne crée ni ne détruit de la matière ou de l’énergie. L’entropie est une mesure de la différence qualitative qui existe entre des ressources utiles et des déchets inutiles. Le flux entropique est irréversible et inhérent à tout processus économique. Cependant, la raison d’être du processus économique n’est pas la production d’un flux de déchets mais celle d’un flux immatériel : « la joie de vivre ». Considérer le processus économique dans son ensemble se traduit donc par un point majeur : l’existence de ce flux immatériel est liée au prélèvement de la basse entropie dans l’environnement par le processus.

 

La loi d’entropie oriente donc le processus économique. Tout prélèvement de basse entropie dans l’environnement par le processus économique implique un accroissement de l’entropie de l’environnement. Considérons par exemple le cuivre et le minerai dont il est extrait : l’entropie du cuivre est plus basse que celle du minerai. Mais, cette diminution de l’entropie du métal est obtenue au prix d’un accroissement de l’entropie de l’environnement qui contient le minerai. De plus, la loi d’entropie permet de distinguer l’énergie disponible de l’énergie accessible afin de rendre compte de l’efficacité technique de la technologie. Toute l’énergie disponible ne peut pas être utilisée par l’homme. Seule une fraction de celle-ci est accessible. L’accessibilité peut être mesurée à l’aide du rendement thermodynamique de Carnot[3], lequel est d’ailleurs toujours strictement inférieur à un. L’efficacité du progrès technique est donc limitée par la loi d’entropie.

C’est la distinction économique entre les éléments dotés d’une valeur et ceux qui en sont dépourvus qui a suggéré la distinction thermodynamique de basse et haute entropie. Aussi, Georgescu-Roegen écrit : « Thermodynamics is at bottom a physics of economic value and the entropy law is the mast economic in nature of all natural laws » (1976, p.8).

 

De la même manière, le processus économique ne peut perdurer sans puiser dans l’environnement des objets ordonnés -de basse entropie- et dotés d’une valeur économique non nulle, et, simultanément, rejeter des éléments sans valeur et inorganisés. Cette interdépendance conduit à une relation particulière entre la valeur économique et l’entropie : la basse entropie est une condition nécessaire mais non suffisante pour qu’un objet ait une valeur économique. « An object can have a price only if it bas economic value, and it can have economic value only if its entropy is low. But the converse is not true » (1976, p.60).

 

Dans ces conditions, deux implications essentielles pour l’économie doivent être retenues :

 

1- « The first lesson is that man’s economic struggle centers on environmental low entropy » (1971, p.56). Comme toutes les espèces biologiques, l’homme a toujours utilisé ses organes biologiques afin de puiser la basse entropie de l’environnement. De tels organes propres à chaque espèce vivante sont, selon la terminologie de A. Lotka, les instruments endosomatiques. Mais, progressivement, l’homme a fait appel à d’autres instruments qualifiés d’exosomatiques : outils, équipements techniques. Ainsi, le processus économique apparaît comme une extension de l’évolution endosomatique, comme la continuation de l’évolution biologique. Ce point est fondamental car il est à l’origine de l’approche bioéconomique du processus économique[4]. « The term is intended to make us bear in mind continuously the biological origin of the economic process and thus spotlights the problem of mankind’s existence with a limited store of accessible resources, unevenly located and unequally appropriated » (1977b, p.361).

L’évolution exosomatique de l’humanité s’accompagne de la production croissante de technologies à partir de quantités d’énergie et de matière puisées dans les entrailles de la terre. Or, les quantités d’énergie et de matière accessibles sont nécessairement finies en vertu des principes de la thermodynamique. Dans ces conditions, les activités industrielles participent à la raréfaction absolue des dotations terrestres de basse entropie.

 

2- « Second, environmental low entropy is scarce in a different sense than Ricardian land » (1971, p.56). Certes, à la fois la terre « ricardienne » et les réserves de charbon existent en quantités limitées. Mais il existe une différence entre les deux : le charbon extrait ne peut être utilisé qu’une seule fois. L’idée essentielle ici est donc que la quantité de basse entropie disponible dans l’environnement ne peut être utilisée qu’une seule fois par l’homme. Du fait de la loi d’entropie, tout outil va nécessairement s’user et devoir être remplacé, ce qui s’accompagne d’une augmentation du prélèvement de basse entropie dans l’environnement.

 

Généralisation de la loi d’entropie ou la « quatrième loi »

 

  1. Georgescu-Roegen n’a pas seulement introduit la loi d’entropie dans l’économie. Il a aussi procédé à une généralisation de cette loi en démontrant qu’elle s’appliquait aussi à la matière. Ce point est fondamental pour comprendre la portée de la bioéconomie chez cet auteur (1978, 1982, 1986). La célèbre équivalence d’Einstein E =mc2 a contribué à renforcer deux idées fausses : (1) la matière est une forme d’énergie et, (2), la conversion de l’énergie en matière[5] est possible. L’énergie et la matière ne peuvent pas cependant être ramenées à un dénominateur commun. L’une et l’autre ne sont pas interchangeables et il y a complémentarité entre les deux.

« The rub is that unlike mass and energy, matter is a highly heterogeneous category. Every chemical element has at least one property that characterizes it completely and hence renders it indispensable in some technical recipes. We must therefore expect that, in contrast with the general theory of energy (thermodynamics), the study of transformations of matter in bulk should be hard going » (cité in Mirowski, 1988, p.822).

L’origine de cette mystification réside dans la thermodynamique. En s’intéressant aux systèmes fermés, la thermodynamique a ignoré l’aspect matériel des systèmes : seuls les échanges d’énergie avec l’environnement sont importants. La conséquence majeure est d’avoir laissé de côté les phénomènes de dissipation par friction, phénomènes qui rendent compte de la participation de la matière[6] à tout processus réel. Or, « Matter matters too« . Tout comme l’énergie se dissipe irrévocablement, la matière passe d’un état disponible à un état dissipé. L’une et l’autre ne peuvent être utilisées qu’une seule fois. Le processus économique est donc irrévocablement traversé par des flux d’énergie et des flux de matière. Georgescu-Roegen formule alors une nouvelle loi de la thermodynamique: « In a closed system, available matter continuously and irrevocably dissipates, thus becoming unavailable« [7] (1981, p.61). Cette loi implique qu’un système clos ne peut produire indéfiniment du travail mécanique à taux constant. Cela signifie que le processus économique ne peut pas se maintenir dans un état stationnaire indéfiniment. Georgescu-Roegen démontre que le stock de capital ne peut pas être maintenu constant du fait de la dissipation de la matière dans le processus économique (1976, 1979). Une implication directe de cette loi concerne le mythe du recyclage total de la matière. A l’échelle humaine, un tel recyclage de la matière supposerait un processus réversible : toutes les molécules dissipées pourraient être récupérées et assemblées de sorte que l’objet matériel retrouverait son état initial. Or, en physique, les processus réversibles s’opèrent à une vitesse très lente, ce qui permet d’éviter tout frottement. Un tel mouvement prend un temps presque infini. C’est pourquoi dans la réalité le recyclage ne peut être que partiel : il existe des molécules qui sont irréversiblement perdues, dissipées, et qui représentent la matière non disponible. Les implications de la loi d’entropie peuvent être transcrites au niveau du processus économique à l’aide d’une grille d’analyse particulière : l’approche fonds-flux.

 

Processus économique et approche fonds-flux

 

Une approche analytique du processus économique est développée par Georgescu¬-Roegen dans un premier article en 1965 « Process in farming versus process in manufacturing« . Elle est généralisée en 1969, puis en 1971, dans « Process analysis and the neoclassical theory of production ». Cette approche est importante chez Georgescu-Roegen car elle permet de rendre compte, d’une part, des changements qualitatifs qui s’opèrent dans la sphère de la production et, d’autre part, des interdépendances qui existent entre l’environnement et la production.

 

Représentation analytique du processus de production

La représentation analytique d’un processus quelconque suppose de séparer celui-ci de son environnement par une frontière analytique. Cette frontière est double : elle est spatiale et temporelle. La frontière spatiale isole physiquement le processus de son environnement. La frontière temporelle détermine une durée ou intervalle de temps en ponctuant le début et la fin du processus : c’est la période de production. La frontière est essentielle dans la représentation analytique de tout processus. Elle contribue à identifier le processus : « No analytical boundary, no analytical process » (1976, p.62).

 

Une fois établie la frontière, l’analyse du processus consiste à appréhender ce que fait le processus et comment il le fait. Cela conduit à l’étude des éléments qui traversent sa frontière pendant la durée du processus. Le processus est représenté par une séquence d’opérations qui sont ordonnées dans le temps. Cette représentation permet de définir l’échelle de production à partir des deux caractéristiques suivantes : la période de production et l’organisation des opérations. L’échelle de production est déterminée par le nombre d’unités produites pendant un intervalle de temps donné. Prendre en compte l’échelle de production suppose donc d’analyser les différents éléments qui « traversent la frontière analytique » du processus de production. Définissant l’output comme tout élément traversant la frontière de l’intérieur vers l’extérieur du processus et l’input comme tout élément traversant la frontière de l’extérieur vers l’intérieur, la représentation analytique d’un processus quelconque est donnée par la relation :

1(1)

avec 0 ≤ t ≤ T, où T est la durée du processus qui, par hypothèse commence en t = 0. Les fonctions In(t) et Ok(t) sont définies sur l’intervalle [0,T]. Elles représentent respectivement les quantités cumulées importées (de l’environnement) et exportées (vers l’environnement) d’éléments au sein du processus. Les éléments qui traversent la frontière du processus relèvent de trois configurations particulières. On distingue des éléments qui entrent dans le processus et n’en sortent pas, des éléments qui sortent du processus dans le même état qu’ils y sont entrés, et des éléments qui sortent du processus et n’y sont jamais entrés.

 

Afin d’analyser ces éléments, Georgescu-Roegen propose de distinguer deux catégories distinctes et complémentaires d’éléments appelées les flux et les fonds. Flux et fonds ne jouent pas le même rôle dans le processus et sont inséparables: « No picture of a process -wether static or dynamic -is complete if it does not include both categories of elements » (1976, p.61).

 

Les fonds (capital, travail et terre) sont les agents de la production ou facteurs de production selon la terminologie classique. Ils entrent et sortent du processus et, par conséquent, sont à la fois inputs et outputs. Ce sont des éléments durables parce que leur utilisation nécessite une quantité de temps, c’est à dire une durée[8]. Ils ne sont donc pas consommés (ou détruits) par le processus mais ont pour fonction de produire des services. Une quantité de services s’exprime par la relation: (quantité en unité physique) x (unité de temps). Ainsi, par exemple, dans une usine qui emploie 10 ouvriers sur une durée de 8 heures, le total des services employés est égal à (80 ) hommes-heure.

Les flux sont les autres éléments intervenant dans le processus. Ils sont soit des inputs soit des outputs, au sens classique du terme, mais jamais les deux à la fois. Ils sont transformés par les fonds « travail, capital et terre ». Les inputs-flux ou « inflows » sont les éléments qui après être entrés dans le processus sont assimilés par le processus ; ce sont les ressources naturelles et les inputs provenant d’autres processus de production (biens intermédiaires). Les output-flux ou « outflows » sont les éléments libérés hors de la frontière par le processus : ce sont les produits fabriqués et les déchets. Une quantité de flux est exprimée en unités physiques de l’élément considéré (tonnes, litres… ). Les flux témoignent ainsi d’une destruction et d’une création d’éléments qui participent au processus de production et traduisent l’existence de changements qualitatifs au sein de ce dernier.

 

Compte tenu de la distinction fonds/flux, l’expression du processus de production peut s’écrire via la relation suivante :

 

2(2)

 

avec, pour les fonds, L : la terre; K : le capital; H: les hommes et, pour les flux, Q: la quantité de produit; R: ressources naturelles; I: inputs intermédiaires; M : maintenance du capital; W : les déchets.

 

La relation (2) décrit le processus de production à partir d’un vecteur de fonctions combinant fonds et flux sur une durée ou période de production T. Elle implique une utilisation particulière des inputs-flux et des services procurés par les fonds dans le temps. Georgescu-Roegen applique cette représentation du processus à un processus particulier : le processus élémentaire.

 

Comme toute production peut être réalisée par plusieurs processus élémentaires distincts et différents, tout processus de production peut être décomposé en plusieurs processus partiels ou élémentaires. Georgescu-Roegen définit le processus élémentaire comme « the process defined by a boundary such that only one unit or only one normal batch is produced » (1984, p.25). Le processus élémentaire est une séquence d’inputs-flux, pour un niveau de fonds donné, qui sont nécessaires pour obtenir une unité de produit à la fin de la période.

Pour un processus élémentaire donné, la fonction de production s’écrit :

 

[𝑄,𝑡.]-0-𝑇.=𝜀,[𝑅,𝑡., 𝐼,𝑡., 𝑀,𝑡., 𝑊,𝑡.;𝐿,𝑡., 𝐾,𝑡., 𝐻(𝑡)]-0-𝑇.

 

D’un point de vue mathématique, cette fonction est une fonctionnelle : tandis que la fonction de production standard met en relation des quantités de facteurs de production avec une quantité d’output, la fonctionnelle met en relation des qualités de fonds et de flux d’une part et, d’autre part, caractérise un processus de production particulier et unique. La durée du processus notée T est déterminée par la nature physique du processus élémentaire ; elle constitue donc une caractéristique fondamentale du processus.

Selon la manière dont les fonds et les flux sont combinés – et donc selon la forme des fonctions qui leur sont associées-, il est possible de différencier les processus élémentaires entre eux et d’apprécier le degré d’utilisation des fonds sur la période de production considérée (Georgescu-Roegen, 1974). Les processus de production se différencient entre eux par la manière dont les processus élémentaires sont organisés durant la période de production. Par exemple, une utilisation en continu des fonds dans le processus de production implique un arrangement en chaîne et une répartition uniforme dans le temps des processus élémentaires (cas de l’organisation de la production en usine).

 

Etude d’un processus de production à l’état stationnaire

A présent, considérons un processus de production qui se reproduit à l’identique (processus stationnaire). Tous les facteurs de production sont donc utilisés à un taux constant dans le temps. Ces différents taux sont présentés dans la colonne (A) du tableau (1) et sont exprimés par unité de temps. Ils traduisent donc des vitesses de circulation des flux (« rate of flow ») dans le processus de production. Pour l’output « produit », le taux indique le nombre d’unités produites pendant un intervalle de temps particulier noté t (journée de travail par exemple). Cet intervalle de temps est donc arbitraire et n’est pas défini par la nature physique du processus étudié.

 

Le processus de production est reproductible. Un processus reproductible est défini comme suit: « In a reproductible process, the fund elements are the immutable agents that transform some input flows into output flows » (1976, p.61). Dans ces conditions, les fonds apparaissent comme des « stocks » particuliers dont les quantités et les qualités sont maintenues constantes. A l’état stationnaire, les fonds sont maintenus intacts par le processus de sorte qu’à la fin de la période de production, le processus peut recommencer à l’identique, à supposer que les flux d’inputs soient disponibles aux mêmes taux.

Tableau 1 – Fonds et flux dans le cas d’un processus de production à l’état stationnaire

 

Facteurs (A) B
Flux    
Provenant de la nature – r -R(t) = -r.t
Provenant d’autres processus -i -I(t) = -i.t
Produits +q +Q(t) = q.t
Déchets +w +W(t) = w.t
Fonds    
Travail H H(t) = H.t
Capital K K(t) = K.t
Terre L L(t) = L.t

 

Source : d’après Georgescu-Roegen (1984)

 

La colonne (A) du tableau (1) indique ce que peut faire le processus si les fonds sont disponibles et si les flux entrent dans le processus aux taux appropriés. On peut remarquer que les variables H, K et L mesurent des taux de service procurés par les fonds et ne dépendent pas du facteur temps. Le processus de production est alors décrit par la relation suivante :

 

4(3)

 

La relation (3) indique une possibilité de production. En effet, elle indique les quantités de fonds nécessaires pour mettre en œuvre un processus de production particulier. Cependant, un ensemble d’inputs-flux est nécessaire pour produire l’output « produit ». La nature de ces flux détermine aussi le taux du flux de déchets. Tout processus de production nécessite une combinaison particulière de flux et de fonds dont les dimensions sont d’ailleurs distinctes : les flux sont des vitesses alors que les fonds sont des quantités physiques. Les fonds et les flux ne peuvent donc pas être substitués entre eux.

 

Dans la colonne (B), l’activité du processus de production sur l’intervalle de temps t est décrite. Les flux sont exprimés par des quantités en unités physiques tandis que les fonds sont exprimés par des quantités de services. Une quantité de services est exprimée par : (quantité en unité physique)x(unité de temps). Le temps intervient ici comme un facteur dans la fonction de production. Le processus de production est alors décrit par la fonction de production suivante :

 

Capture d’écran 2019-05-06 à 18.21.56(4)

 

C’est cette relation fonctionnelle (4) qui permet de décrire correctement le processus de production à l’état stationnaire. Ainsi, à l’état stationnaire, la relation (3) qui indique une possibilité de production doit être remplacée par la relation (4) afin d’appréhender le fonctionnement du processus de production. La représentation analytique d’un processus sur un intervalle de temps t fait intervenir le temps comme une variable explicite dans la fonction de production. La fonction Q est, par hypothèse, une fonction homogène de degré un par rapport à toutes les variables, y compris la variable t. L’homogénéité de la fonction Q traduit le fait que, par exemple, les flux et les services émanant des fonds sur un intervalle de temps t = 7 heures sont 7 fois plus grands que s’ils s’écoulaient sur un intervalle de temps t = 1. Dans ces conditions, le niveau de l’output Q est multiplié par 7. Il s’agit là d’une traduction des lois de conservation de l’énergie et de la matière au niveau macroscopique. La relation (4) est vérifiée quelque soit t.

A partir des relations (3) et (4), il vient l’identité :

6 (5)

Si on pose t = 1, alors les deux fonctions q et Q sont identiques. Dans ce cas, il vient:

 

Capture d’écran 2019-05-06 à 18.22.47

Cette relation n’est vraie que pour t =1.

 

Cependant, la signification de l’équivalence est trompeuse car elle implique de considérer que le processus de production est indifférent à l’échelle de production. L’hypothèse d’équivalence entre j et Q implique que les rendements d’échelle sont constants. Or, le doublement de l’output quand les facteurs de production doublent suppose de modifier la taille de l’unité de production. Autrement dit, une autre combinaison de fonds-flux est nécessaire. Et, dans ce cas, il n’est pas sûr que les fonds varient dans la même proportion que l’output « produit ».

Cela revient à considérer que les seules variables dépendantes sont les « inputs » et les « outputs » et que la variable t est in fine un paramètre indépendant de la fonction de production (puisque t = 1).

Si la relation (3) indique une possibilité de production – l’échelle de la production-, la relation (4) fournit une description complète du fonctionnement du processus de production pour une période de temps donnée. Ainsi, ce n’est pas parce que la fonction Q est homogène de degré 1 que la fonction j l’est aussi.

 

  1. Georgescu-Roegen a ainsi proposé une analyse originale du processus de production à partir d’une nouvelle formulation de la fonction de production. Les deux apports essentiels pour l’analyse économique sont :

 

– L’analyse en termes de fonds-flux qui autorise une différenciation qualitative des éléments participant à la production. La production est appréhendée comme une transformation de flux par des fonds. La fonction décrite par la relation Capture d’écran 2019-05-06 à 18.24.19 indique ce que peut faire le processus de production à partir des fonds mis en œuvre et des taux de flux qui leur sont associés en régime stationnaire. Cette relation est propre au processus considéré et repose sur la complémentarité des facteurs de production utilisés, complémentarité qui repose sur leurs caractéristiques qualitatives.

 

La complémentarité entre les deux éléments est fondamentale. La relation qui existe entre ces deux composantes du processus de production caractérise un processus thermodynamique. Ce sont les transformations opérées à l’intérieur du système qui fournissent une lecture entropique du processus : plus le flux de rejets est grand et plus l’entropie du processus est élevée.

 

– La propriété d’homogénéité de degré 1 par rapport au temps de la fonction de production en terme d’input-output conduit à évacuer le temps de l’analyse et constitue un cas particulier (t = 1). Or, la durée du processus de production est essentielle. Sans la frontière temporelle, le processus n’existe pas. Ce point conduit à s’interroger sur la pertinence de la fonction de production standard vis à vis de la représentation du processus de production qu’elle soutient : elle ne serait valide que dans le cas où une parfaite synchronisation des différentes étapes des processus de production serait effective et où l’organisation de la production serait parfaitement maîtrisée (Gaffard, 1997). Or, cette perspective n’est pas tenable dès lors que la durée réelle des processus de production est considérée : l’irréversibilité qui s’accompagne de changements qualitatifs ne peut être écartée dans l’étude du fonctionnement des processus de production.

 

 

Le modèle fonds-flux : Une représentation analytique des relations entre le processus économique et l’environnement

 

La représentation analytique du processus économique s’appuie sur la construction d’un modèle fonds-flux. Son enseignement majeur est le suivant : le processus économique n’est plus circulaire mais unidirectionnel. En effet, le processus prélève dans l’environnement les dotations de basse entropie et libère un flux de déchets de manière irréversible. Plus précisément, la production de déchets est irrévocable[9]. Il apparaît donc un changement qualitatif au sein du processus économique observé, changement gouverné par la loi d’entropie.

 

Nous pouvons analyser ces propriétés en adoptant la représentation qui suit.

Soit un processus économique composé des six sous-processus suivants:

 

– P: transforme la matière in situ MS en matière contrôlée MC.

– P: transforme l’énergie in situ ES en énergie contrôlée EC. Les processus P0 et P1 relèvent du secteur primaire.

– P2 : produit le capital de remplacement MK.

– P3 : produit les biens de consommation C.

– P4 : recycle les déchets ou « garbojunks » notés GJ[10]. Seule la matière RM est recyclée.

– P5 : maintient la population H. C’est l’économie domestique.

 

Le processus économique est à l’état stationnaire. Les vitesses d’écoulement des flux sont supposées constantes dans le temps. La durée durant laquelle le processus économique fonctionne est égale à une année. Les fonds fournissent des services mesurés en unités physiques sur la période considérée (nombre de travailleurs H employés sur une année). Les relations entre le processus et l’environnement sont présentées sous forme matricielle dans le tableau (2) suivant (Georgescu-Roegen, 1984) :

Avec: DM : la matière dissipée ; DE : l’énergie dissipée ; R, les rebuts. Le symbole –xij, représente la quantité de substance i consommée par le processus j rapportée à la durée t (pour i¹ j). Ici, il s’agit de la quantité annuelle d’input i consommée par le processus j.

 

 

Tableau 2 : Processus économique et environnement naturel

 

Eléments P0 P1 P2 P3 P4 P5
Flux            
ES   -e1        
             
MS -M0          
             
MC +x00   -x02 -x03 -x04  
             
EC -x10 +x11 -x12 -x13 -x14 -x15
MK -x20 -x21 +x22 -x23 -x24 -x25
C       +x33   -x35
RM     -x42 -x43 +x44  
             
GJ +w0 +w1 +w2 +w3 -w4 +w5
DE +d0 +d1 +d2 +d3 +d4 +d5
DM +s0 +s1 +s2 +s3 +s4 +s5
R +r0 +r1 +r2 +r3 +r4 +r5
Fonds            
Capital K0 K1 K2 K3 K4 K5
Population H0 H1 H2 H3 H4 H5
Terre L0 L1 L2 L3 L4 L5

 

 

L’élément H5 représente la population totale. Cependant, une partie de cette population n’est pas encore employée dans les processus de production, ou bien n’y est plus employée. Par conséquent, la population active employée dans les processus de production est strictement inférieure à la population totale de l’économie : ,i=1i=4Hi<H5..

A l’état stationnaire, les conditions physiques de viabilité du processus économique se traduisent par le respect des lois de conservation de l’énergie et de la matière. Les flux sont caractérisés par les relations physiques suivantes :

Capture d’écran 2019-05-06 à 18.27.05

Ainsi, ce qui sort d’un processus entre nécessairement dans un autre processus : les flux internes au processus (intra-consommations) ne sont pas considérés ici.

Le processus économique est un processus entropique. En effet, la loi d’entropie est explicitement considérée à travers la présence de trois éléments : l’énergie dissipée, la matière dissipée et l’existence d’un rebut. Plus précisément, le processus économique prélève dans l’environnement respectivement de l’énergie el et de la matière M0. La transformation par les processus de production de ces deux inputs en produits finis ainsi que leur consommation libère dans l’environnement à la fois de l’énergie et de la matière dissipée notées respectivement DE et DM, des déchets GJ et des rebuts R. L’énergie el et la matière M0 sont donc irréversiblement transformées par le processus économique. L’élément R contient de l’énergie et de la matière sous une forme non utilisable compte tenu de l’état de la technologie. C’est le cas par exemple des déchets nucléaires. La matière dissipée étant irréversiblement perdue, le processus P4 ne recycle que la matière encore disponible sous une forme inutilisable, c’est à dire les « garbojunks ». Les éléments DM, DE et R ne peuvent donc pas être recyclés.

 

Dans ces conditions, la loi d’entropie indique non seulement qu’il n’est pas possible d’utiliser plusieurs fois l’énergie et la matière disponibles, mais encore que l’énergie et la matière sont irréversiblement dégradées par le processus économique. C’est ce qui explique l’existence d’éléments « +di » et « +si » dans le tableau (2). Par ailleurs, le maintien du fonds Ki suppose l’existence d’un flux x22 produit par P2. Cela signifie que, même à l’état stationnaire, des inputs « énergie » et « matière » sont nécessaires. Ainsi, les services émanant du fonds capital ne peuvent être maintenus constants que si l’output x22 est lui-même maintenu constant, ce qui suppose que le processus P2 continue à prélever –x02 et –x12. Or, ces deux éléments sont maintenus si et seulement si la production des processus primaires P0 et P1 est, elle aussi, maintenue. Une production aux mêmes taux « x00«  et « x11«  n’est possible qu’en prélevant -M0 et –e1 dans l’environnement. Autrement dit, le maintien du processus économique dans des conditions inchangées ne peut pas être assuré si les prélèvements d’énergie et de matière ne sont pas réalisés aux taux figurant dans la matrice. Mais de tels prélèvements impliquent une dissipation irréversible de la matière et de l’énergie exprimée par les termes DE, DM et R.

 

Enfin, le même raisonnement peut être fait pour la population. La population totale, H5 est maintenue grâce aux flux xi5. Ce flux se décompose en trois éléments:

– « -x15« , consommation d’énergie,

– « -x25« , consommation de biens d’équipement,

– « -x35« , consommation de biens de consommation.

La population ne peut être maintenue à un niveau constant que si les taux de prélèvement sur les dotations de basse entropie sont eux aussi maintenus inchangés dans le temps.

 

Par ailleurs, le modèle fonds-flux ainsi présenté ne considère que les coordonnées matérielles et énergétiques du processus de production. Or, le bien qui est réellement produit par le processus P5 est un bien immatériel appelé par Georgescu-Roegen « la joie de vivre » ! C’est la raison pour laquelle x55 n’apparait pas dans la représentation du processus économique (cf. tableau (2)).

 

Les principaux enseignements de cette approche du processus économique sont les suivants.

 

– premièrement, le fonctionnement entropique du processus économique s’accompagne irréversiblement de deux mouvements inséparables qui participent à l’accroissement de l’entropie de la biosphère : des prélèvements et des rejets.

 

– deuxièmement, l’état stationnaire constitue, selon les propres termes de Georgescu-Roegen, un mirage et ne peut en aucune manière apporter une solution satisfaisante au problème entropique. Considérant les enseignements de la thermodynamique, le développement chez Georgescu-Roegen ne peut être assuré que dans un contexte de décroissance et de maîtrise de l’évolution démographique. « Undoubtedly, the current growth must cease, may be reversed. But anyone who believes that he can draw a blueprint for the ecological salvation of the human species does not understand the nature of evolution, or even of history, which is that of a permanent struggle in continuously novel forms, not that of a predictable, controllable physico-chemical process, such as boiling an egg or launching a rocket to the moon » (1976, p.25).

 

– troisièmement, seule une partie de la matière disponible sous une forme inutilisable peut faire l’objet d’un recyclage : il s’agit des « garbojunks ». Ce point est fondamental, surtout si l’on note que la loi d’entropie relative à la matière fait référence à un système fermé : les dotations matérielles de basse entropie sont finies. Il est donc essentiel de considérer la finitude de la matière disponible et de veiller à l’économiser, d’autant plus qu’il n’est pas possible, à l’échelle humaine, de transformer de l’énergie en matière. Le problème entropique de l’humanité s’exprime en termes de rareté de la basse entropie matérielle. ”Accessible material low entropy is by far the most critical element from the bioeconomic viewpoint” (1976, p.25).

 

– quatrièmement, le progrès technique est borné par la loi d’entropie. D’une part, l’accès à des gisements de ressources de plus en plus difficiles d’accès nécessite des technologies très performantes et dévoreuses de matière et d’énergie (d’où l’élévation du coût d’extraction en termes énergétiques) et d’autre part, les prélèvements s’accompagnent d’une diminution de la concentration des ressources (cas des minerais par exemple). On ne peut extraire, même avec la technologie la plus performante, plus d’énergie libre d’une ressource qu’elle n’en contient ! Compte tenu de la finitude des dotations terrestres de basse entropie (énergies fossiles, ressources minérales) et de l’évolution exosomatique de l’humanité, Georgescu-Roegen propose d’orienter le progrès technique dans deux directions majeures : innovations d’économie de basse entropie et innovations de substitution (stock/flux).

 

L’analyse de Georgescu-Roegen nous amène ainsi à la question de la durabilité du processus économique. Dès lors que sont prises en compte à la fois la dissipation de l’énergie et la dissipation de la matière, le fonctionnement d’ensemble du processus économique ne peut plus être isolé de son environnement. A partir du modèle fonds-flux, une caractérisation entropique du processus économique peut participer à l’élaboration d’indicateurs de durabilité particuliers.

 

Approche fonds-flux et durabilité du processus économique

 

L’approche présentée jusqu’ici est une approche qualitative des éléments participant au processus de production. Il est possible de considérer la relation entropique qui lie tout processus à son environnement afin de caractériser la durabilité d’un processus économique en général, et d’un processus de production en particulier. Les conditions de reproductibilité du processus dépendent nécessairement des échanges avec le milieu extérieur. Voyons tout d’abord comment à partir du modèle fonds-flux une mesure de la durabilité peut être envisagée.

 

Définition de la durabilité du processus de production

 

La durabilité doit traduire les interdépendances qui existent entre l’acte de production et les prélèvements et/ou rejets au sein de l’environnement. La nature unidirectionnelle du processus de production (loi d’entropie) suppose de considérer ce processus comme ouvert sur son environnement avec lequel il entretient des échanges de matière et d’énergie particuliers. Ce point est essentiel pour comprendre que la durabilité de tout processus de production ne peut être définie en dehors des principes de la thermodynamique.

 

Chaque processus de production nécessite à la fois des fonds et des flux pour fonctionner. Cette condition nécessaire a pour fondement la qualité qui caractérise chaque élément participant à la production. Si on suppose que les fonds sont constants, il est possible de décrire les relations physiques qui lient les flux entre eux. La relation de complémentarité qui s’établit entre les fonds et les flux permet de décrire la technologie utilisée dans le processus de production considéré. Georgescu-Roegen emploie le terme de feasible technology pour décrire une technologie capable de produire, sur une période de production donnée, une quantité d’un bien particulier. Les fonds sont maintenus à un niveau constant grâce au maintien des niveaux des différents flux mobilisés dans le processus.

 

 

Pour un processus de production quelconque P, l’application des principes de la thermodynamique conduit aux relations suivantes. Selon le principe de conservation, le processus de production doit vérifier que la somme des masses des flux in est égale à la somme des masses des flux out. D’où la relation (8) :

9(8)

avec: (mh), la masse du flux h qui entre dans le processus de production,

et (mk)+, la masse du flux k qui sort du processus de production.

 

Ainsi, par exemple, pour le processus P2 , on peut écrire:

 

10(9)

et

11(10)

 

L’application de la loi d’entropie implique de vérifier la relation suivante au niveau d’un processus quelconque :

Capture d’écran 2019-05-06 à 18.14.36(11)

Avec Capture d’écran 2019-05-06 à 18.29.35, l’entropie des flux out, et, Capture d’écran 2019-05-06 à 18.30.01.pngl’entropie des flux in.

Afin de caractériser l’entropie résultant du fonctionnement du processus économique, on peut faire appel à l’entropie massique. On fait donc l’hypothèse que la variation d’entropie a pour origine le transfert d’une masse entre le processus et son environnement. Les différents éléments polluants accompagnant la production d’énergie par exemple, sont identifiables par leurs masses respectives. En thermodynamique, l’entropie massique d’une substance quelconque notée « v » est définie par la relation suivante: Capture d’écran 2019-05-06 à 18.12.54

On peut réécrire la relation (11) en posant :

et 12

Capture d’écran 2019-05-06 à 18.15.30

Ainsi, pour le processus P2, les relations ci-dessus sont construites pour chaque flux in et out. Comme l’entropie vérifie la propriété d’additivité pour les différents éléments participant à la production, il est possible d’agréger les différentes catégories d’éléments. Les éléments sont mesurés dans la même unité (en J/K).

Nous pouvons écrire (11) pour le processus P2 , sous l’hypothèse i=j:

14

Soit :

15

La relation ci-dessus, si i ¹ j, devient alors :

16(12)

 

La relation (12) permet de caractériser les flux qui entrent et qui sortent du processus de production à l’aide d’une évaluation entropique.

 

Au niveau d’une économie, il est possible de hiérarchiser les différents processus de production en fonction de leur aptitude à créer de l’entropie. Cela permet de comprendre que, même si les fonds sont constants et nécessaires à la production d’un bien, la quantité d’output peut varier indépendamment de ces fonds : il suffit, par exemple, que l’efficacité du processus de production augmente du fait d’une réduction des rejets dans l’environnement, à technologie inchangée. A l’échelle d’une économie, l’agrégation des DS évalués pour chaque processus permet, pour une capacité de production donnée, de mesurer l’impact entropique des rejets issus des activités économiques. Cet indicateur pourrait constituer une mesure du degré de durabilité du développement économique.

 

Pour une économie composée de K processus de production, l’évaluation de DSECO permettrait de mesurer l’effort à réaliser pour réduire les pertes entropiques jusqu’à un niveau de référence déterminé DS*ECO, niveau compatible avec des contraintes écologiques définies par ailleurs.

 

L’indicateur de durabilité s’écrit :

17

L’avantage d’un tel indicateur est qu’il peut prendre en compte à la fois les rejets et les prélèvements, et qu’il autorise une compensation globale entre les flux in et les flux out. Plus généralement, la durabilité du développement vise à lutter contre les gaspillages de ressources naturelles et à limiter les rejets exerçant une menace à l’échelle de la biosphère. Ce souci de préservation qui est inséparable de l’approche bioéconomique de Georgescu-Roegen s’exprime ici à partir des flux d’énergie et de matière accessibles : ce sont in fine les dotations d’énergie et de matière accessibles qui doivent être préservées.

 

Conditions bioéconomiques de durabilité

 

Généralement, la durabilité peut être résumée par deux règles : une règle « faible » qui implique le maintien d’un stock global de capital dans le temps et une règle « forte » qui considère que seul le capital naturel doit être préservé dans le temps. Un certain nombre d’enseignements peuvent être tirés de l’approche fonds-flux de Georgescu-Roegen au regard de la question de la durabilité. Tout d’abord, il apparaît que ce n’est pas le capital qui doit être maintenu constant dans l’économie mais les services que celui-ci peut fournir sous certaines conditions. Ces dernières impliquent notamment que les taux des flux soient maintenus à des niveaux inchangés, pour une combinaison particulière des fonds et des flux donnée. Or, la loi d’entropie implique l’impossibilité de maintenir indéfiniment un état stationnaire de l’économie.

 

Sur cette base, une première condition bioéconomique peut être établie : elle consiste d’une part à augmenter la durée sur laquelle les services des fonds sont délivrés et, d’autre part, à réduire la vitesse de transformation des flux par les fonds, pour un niveau d’output donné. Le ralentissement de la vitesse de circulation des flux autorise une réduction de la dissipation via une modification de la combinaison des fonds et des flux dans l’économie. C’est là une condition nécessaire pour limiter le flux de déchets et exercer de la sorte une maîtrise sur les effets de la loi d’entropie tant au niveau de l’énergie que de la matière. Ce point rejoint les apports de Berry et al. (1978) qui développent une « thermodynamique du temps fini » en s’appuyant sur le fait que pour atteindre le rendement maximum (ou rendement de Carnot) d’une machine thermique il faudrait un temps infini. Pour un processus de production donnant lieu à une production non nulle avec utilisation de l’énergie, il est nécessaire de disposer d’un temps fini et borné supérieurement, ce qui implique une production non nulle d’entropie. Partant, ceci signifie que la vitesse du processus est finie ou encore que ce dernier n’est pas infiniment lent.

Par conséquent, la condition bioéconomique précitée conduirait à s’orienter vers des processus de production particuliers dont l’organisation des flux et des fonds permettrait de ralentir la dissipation de l’énergie et de la matière, afin de tendre progressivement vers la borne supérieure des rendements thermodynamiques. A la limite, la réversibilité pourrait être atteinte pour une production infiniment lente. Cela suppose que l’on s’interroge aussi sur la notion d’irréversibilité en lien avec l’agencement des différentes phases des processus de production[11].

 

Parallèlement, comme les dotations de basse entropie accessible sont limitées, le maintien d’une quantité minimale de flux de matière et d’énergie nécessaires au fonctionnement du processus économique implique d’élever l’efficacité des transformations énergétiques au sein du processus. L’élévation du rendement énergétique des processus de production constitue une seconde condition bioéconomique : les substitutions au sein des flux peuvent ici jouer un rôle important dans l’accroissement de l’efficacité productive des processus. Sur ce point, des choix technologiques doivent être envisagés et en particulier le recours à des technologies viables. Selon Georgescu-Roegen (1984, p.29), « a technology is viable if and only if it can maintain the corresponding material structure and necessarily the human species« . Le développement de technologies s’appuyant sur des ressources renouvelables telles que l’énergie solaire peut constituer un exemple de technologie viable. Cette perspective conduit alors à envisager une condition nécessaire pour la viabilité d’un processus de production, i.e. le fait que la qualité des fonds demeure inchangée dans le temps, de sorte que les fonds peuvent procurer un niveau constant de services dans le temps.

 

Finalement, le processus économique étant unidirectionnel et ouvert sur l’environnement, il est primordial de reconsidérer les frontières du processus et les modalités d’échange avec l’extérieur. La durabilité du processus implique ainsi de définir une durée et une vitesse de transformation des flux par les fonds qui autorise une diminution de la dissipation. L’étude de la vitesse associée au flux de production dans les processus pourrait être conduite en relation avec les quantités et les qualités des flux traversant la frontière des processus (Van Den Heuvel, 1988). Dès lors, il serait possible d’évaluer précisément la durabilité effective des processus en jeu.

 

Conclusion

 

L’approche bioéconomique de N. Georgescu-Roegen apporte un éclairage original sur la manière d’appréhender la durabilité des processus de production, et plus particulièrement, de limiter l’impact environnemental des activités de production. La prise en compte de la loi d’entropie conduit à s’interroger sur l’organisation des processus de production, leur durée et leurs échanges avec l’environnement. Il apparaît essentiel de maîtriser la production d’entropie en limitant la vitesse de transformation des flux par les fonds, en élevant l’efficacité énergétique des processus ou encore en élevant la durée sur laquelle les services sont délivrés par les fonds. Jusqu’à présent, peu d’attention a été accordée à la dimension temporelle (durée, vitesse) des transformations au sein des processus de production comme l’un des facteurs déterminant de la durabilité de ces processus.

 

De manière plus générale, cette perspective conduit à reconsidérer la dynamique de la production avec l’intégration du changement qualitatif au sein des processus productifs (Gaffard, 1997). Le processus économique n’est plus appréhendé comme un système clos et dont les conditions de reproductibilité sont définies de l’intérieur par des mécanismes endogènes. Les fondements biophysiques de l’acte économique impliquent de reconsidérer les frontières spatiales et temporelles du processus, ce qui conduit à analyser plus particulièrement les interdépendances entre la sphère économique et la sphère naturelle.

 

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Georgescu-Roegen N. (1995), La décroissance, Entropie-Ecologie-Economie, Traduction de J. GRINEVALD et I. RENS, Editions Sang de la Terre.

Mirowski P. (1988), « Nicholas Georgescu-Roegen », Journal of Economic Issues, XXII, september, p. 820-828.

SCHUMPETER J. A. (1935), Théorie de l’évolution économique, Recherches sur le profit, le crédit, l’intérêt et le cycle de la conjoncture, Avec une introduction de F. Perroux, Paris, Dalloz, Traduction française de Theorie der Wirtschaflichen Entwicklung (1911).

VAN DEN HEUVEL P. (1988), Energy dissipation, operation time, and production speed, Resources and Energy, 10, p. 31-54.

 

[1] Un système isolé en physique est un système qui n’échange ni matière ni énergie avec son environnement.

[2] N. Georgescu-Roegen distingue « T », variable ordinale, de « t » qui représente la mesure d’un intervalle de temps (T’,T ») à partir d’une horloge mécanique (variable cardinale). Cette distinction repose sur la rupture en physique entre le paradigme de la physique classique (réversibilité des trajectoires exprimées par des équations dynamiques invariantes par rapport à T ; elles ne dépendent que de « t ») et celui de la thermodynamique (irréversibilité exprimée par des lois qui sont fonctions de T). On peut noter que cette distinction est également présente chez Schumpeter (1935) à travers les concepts de « temps dynamique » et de « temps historique ».

[3] Le rendement de Carnot s’écrit : R= avec T1, température de la source chaude et T0 température de la source froide.

[4] Le concept de bioéconomie apparaît pour la première fois chez Georgescu-Roegen en 1975.

[5] Il serait plus correct de dire « en masse ».

[6] Selon l’expression de Georgescu-Roegen, il s’agit de la matière « in bulk ». Il fait explicitement référence ici à l’approche macroscopique de la matière.

[7] Il ne faut pas confondre cette loi avec la loi d’entropie de Clausius laquelle fait référence à un système isolé.

[8] Les fonds ne sont pas des stocks dans le sens courant du terme. Un stock diminue ou augmente de manière instantanée en fonction des ajouts et des prélèvements effectués. Les fonds sont considérés comme des éléments constants dans le processus tant que point de vue de la qualité que de la quantité. Georgescu-Roegen suppose que l’efficacité des fonds est invariante pendant la durée du processus.

[9] L’irrévocabilité est une caractéristique plus forte que l’irréversibilité. En effet, l’irrévocabilité traduit l’idée qu’un processus ne peut pas passer plus d’une fois par un état donné.

[10] Georgescu-Roegen invente ce concept en assemblant « garbage » et « junk yard ». Il s’agit d’éléments tels que les matériaux usagés, papiers et verres mis au rebut.

[11] Le lecteur pourra se reporter notamment à Baumgärtner (2005).

Pour une économie de la durabilité

Après trente ans de paralysie néolibérale et de dérégulations tous azimuts, l’avenir de la planète dépend de la capacité à développer des modèles d’économie inclusive, au bénéfice du bien-être humain, de l’équité sociale, et visant la réduction des risques environnementaux. Expert en développement durable, René Longet propose des pistes d’orientation.

par René Longet*,

Le Courrier, Genève,

6 janvier 2019

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Au rang des mesures de transition vers une économie durable, René Longet suggère de comptabiliser «la valeur des prestations de la nature». Photo: Dans son rôle essentiel d’agent pollinisateur, une abeille butine un crocus, Zurich, mars 2018. KEYSTONE/Ennio Leanza

 

Voici un peu plus de trois ans, l’Assemblée générale des Nations Unies adoptait l’Agenda 2030 avec ses «17 Objectifs et 169 cibles de développement durable», présentées comme «intégrées et indissociables» (§ 18). Elle donnait ainsi la définition actuelle et concrète de la notion de durabilité, conçue voici un peu plus de trente ans par la Commission des Nations Unies sur l’environnement et le développement.

Atteindre ces objectifs d’ici 2030 nécessite entre 5000 et 7000 milliards de dollars par an. Cela peut paraître beaucoup, mais c’est moins de 10% du PIB mondial; en réalité, l’ensemble des investissements devrait s’orienter vers la durabilité. Le Sommet mondial du Développement durable de Johannesburg n’avait-il pas demandé en 2002 «de modifier radicalement la façon dont les sociétés produisent et consomment», reprenant ce que René Passet avait formulé en 1979: «C’est toute l’économie qui doit s’inscrire au service de l’humain et du vivant»? Loin d’être un luxe, la durabilité est la condition du vivre ensemble sur cette Planète.

 

Pour une économie de la durabilité

La grande question est de savoir comment y parvenir. Après trente ans de paralysie néolibérale qui a prôné la dérégulation comme la solution à tous les maux, ces maux se sont fortement aggravés. Seule une gouvernance indépendante des lobbies et du court-termisme permettra de découpler l’économie de marché des abus commis en son nom: pas de marché sans régulation – et pas de régulation sans marché… «Pour éviter que la pollution ne transforme à jamais notre monde, il faut commencer par transformer du tout au tout notre façon de penser l’économie», rappelle Naomi Klein1.

Une économie de la durabilité est une économie inclusive, de l’utilité et du bien commun – «une économie qui entraîne une amélioration du bien-être humain et de l’équité sociale tout en réduisant de manière significative les risques environnementaux et la pénurie de ressources.»2. Les entreprises auront toujours besoin de chercher une rentabilité pour boucler leurs comptes, mais à travers des activités à impact écologique et social positif, et avec une lucrativité raisonnable.

L’économie sociale et solidaire, le commerce équitable ou encore la finance durable et d’impact – vecteurs-clé du changement – en indiquent le chemin. Mais aussi les modèles d’économie circulaire et de fonctionnalité, où l’on gagne sa vie par l’entretien et la réparabilité et non par l’obsolescence organisée ou l’extraction forcenée de ressources non renouvelables.

Si l’internet des objets est la 4e révolution industrielle, la 5e doit être celle de la durabilité! La bonne nouvelle: dans pratiquement tous les secteurs existent des biens et services répondant à ses exigences. Mais la mauvaise suit aussitôt: ils ne parviennent guère à sortir des marchés de niche. Car généraliser les bonnes pratiques suppose aligner rentabilités financières, écologiques et sociales et lever un certain nombre de désincitations à l’échelle territoriale la plus large.

 

Sept mesures pour débloquer la transition

  1. Assurer la vérité des coûts (principe du pollueur-payeur).

Les externalités négatives de l’énergie – tels les coûts du changement climatique ou de la gestion des déchets radioactifs – ont été estimées en 2015 par le FMI à 5300 milliards de dollars3; pour la circulation routière, elles s’élèvent en Suisse à 10 milliards de francs par an4. Tout cela n’est pas reflété dans les prix et reporté sur autrui. Les calculs économiques en sont gravement faussés et c’est ainsi que le recyclage des matières coûte souvent plus cher que leur extraction du sous-sol. Les externalités positives qui ne trouvent pas à se financer sur le marché doivent faire l’objet d’un correctif sous forme de subventions et les externalités négatives sous forme de taxes (avec les modulations sociales correspondantes). Si de nombreux pays ont introduit un tarif pour les émissions de carbone, dans aucun, son niveau n’atteint le coût des dommages5 ni une hauteur dissuasive.

  1. Inscrire des finalités écologiques et sociales dans la mission des entreprises.

Actuellement, les administrateurs de sociétés sont légalement tenus d’en maximiser la valeur financière. Il faut passer de la shareholder value, soit des intérêts des seuls actionnaires, à la stakeholder value, soit la prise en compte des intérêts des salariés, des consommateurs, des sites d’implantation, de l’environnement, des collectivités – ce dont les gestionnaires seront comptables. Promouvoir la fonction écologique et sociale des entreprises est l’engagement majeur du mouvement B-Corp et concerne également le secteur financier, qui doit se mettre au service de l’utilité et non de la maximisation des rendements6.

  1. Garantir un standard écologique et social mondial.

De nombreux traités internationaux visent à protéger les océans, les espèces animales et végétales, les sols, l’atmosphère ou le climat. En matière sociale, une douzaine de conventions de l’Organisation internationale du Travail7 proscrivent le travail forcé et des enfants, les discriminations à tous niveaux et la coercition, et garantissent un salaire et un horaire décents et le droit à la négociation collective. Mais la mise en œuvre de ces engagements reste très inégale, ce qui expose entreprises comme travailleurs à une constante sous-enchère.

  1. Eliminer les pratiques nocives.

Le poste le plus conséquent est la soustraction fiscale; la corruption et les détournements de fonds représentent 2600 milliards de dollars8 et le crime organisé 1600 à 2200 milliards, dont un quart dû au trafic de drogue (entre 426 à 652 milliards de dollars), selon l’Office des Nations Unies contre la drogue et le crime9. Légales mais particulièrement nuisibles, les dépenses pour l’armement, chiffrées par la Banque mondiale à 2166 milliards de dollars pour 201610, dont un tiers (714 mia de dollars) pour les seuls Etats-Unis11. D’après Joseph Stiglitz, Prix Nobel d’économie, l’Amérique a déboursé pour la guerre en Irak, entre 2001 et 2008, 3000 milliards de dollars. Quant au tabagisme, ses coûts sont estimés à 1436 milliards de dollars par an12, et les dépenses publicitaires à 578 milliards13.

  1. Inscrire dans les comptes la valeur des prestations de la nature14.

Le modèle économique dominant ne se préoccupe pas des capacités des systèmes naturels à produire des ressources et à digérer nos déchets. Nous comptabilisons les coûts de leur extraction, transformation, transport et commercialisation mais pas de leur raréfaction, soit de leur remplacement. Pour la Suisse, Agroscope a établi en 201715 la valeur pour l’agriculture de la pollinisation par les abeilles à 350 millions de francs par an. Ces valeurs doivent se retrouver dans les comptes des entreprises comme des Etats.

  1. Remplacer le PIB par un indicateur de durabilité.

Malgré ses défauts reconnus, le PIB reste la référence pour décrire l’état d’un territoire; or il additionne des pommes et des poires, et occulte tout ce qui n’est pas monétarisé. La Conférence des Nations Unies sur le développement durable de 2012 avait demandé aux entreprises d’informer sur «le caractère durable de leurs activités» et de compléter le PIB par «des mesures plus larges du progrès». Par exemple, des indicateurs de développement social, humain ou, comme au Bhoutan, de bonheur national brut – sachant qu’un territoire durable est un territoire qui augmente sa cohésion sociale, diminue son empreinte écologique et consolide son tissu économique.

  1. Passer du gigantisme globalisé à une relocalisation solidaire.

Des échanges oui, mais équitables et partant des savoir-faire locaux. Les concentrations et délocalisations effectuées au nom des économies d’échelle et d’une maximisation des rendements financiers se paient très cher du point de vue de l’emploi et des territoires. Ces critères doivent entrer dans les législations sur les fusions et les positions dominantes, et les plus de 3000 accords d’investissement existant dans le monde16.

Agir sur ces sept points permettrait de passer d’une économie de la prédation à une économie de la valeur écologique et sociale. Mutation qui serait du même ordre que le passage, à travers le New Deal, le Fordisme et les Trente Glorieuses, du capitalisme de la pénurie à celui de l’abondance. Modèle grippé et pathogène, à remplacer par un nouveau cycle où les bénéfices financiers (plafonnés) seront le fruit d’activités écologiquement et socialement vertueuses – car ces activités auront trouvé leur public et donc leur rentabilité (raisonnable).

 

Vers un nouveau cycle

La balle de la redéfinition des conditions cadre est clairement dans le camp des Etats. Comme l’élection de Donald Trump l’a montré, l’on ne mobilisera largement pour la transition – les milieux populaires en particulier – qu’à travers un discours crédible sur l’emploi. L’emploi est le thème fédérateur, la porte étroite par où passera la durabilité. D’ores et déjà, aux Etats-Unis, deux fois plus de salarié-e-s gagnent leur vie dans le solaire que dans le charbon – encore faut-il le faire savoir! Plus largement, sans équité sociale, pas de durabilité ni d’acceptance de la durabilité; c’est la question sociale qui décidera de la question écologique.

Notes

1.- « Klein N., Tout peut changer, Capitalisme et changement climatique, Actes Sud, Arles 2015.

2.- Programme des Nations Unies pour l’Environnement, Vers une économie verte, Nairobi 2012, p. 2, accès doc pdf: archive.ipu.org/splz-f/rio+20/rpt-unep.pdf

3.- http://www.imf.org/external/pubs/ft/wp/2015/wp15105.pdf

4.- Environnement statistique de poche 2018, p. 37, OFEV, Berne 2018, accès: bit.ly/2FwzKeA

5.- cf. «Peu de pays font payer le carbone assez cher pour que les objectifs climatiques puissent être atteints», OCDE 2018. accès: bit.ly/2qUrMSD

6.- Jung, A., «Du nouveau en financement externe d’entreprise et son impact sur la création de valeur», in Entreprises vivantes, ensemble elles peuvent changer le monde, L’Harmattan, Paris 2017.

7.- Cf. «Conventions et recommandations», OIT, bit.ly/2zhCIht

8.- Cf. H. Gazzane, «Trois chiffres édifiants démontrent que la corruption gangrène le monde», Le Figaro, 9 décembre 2017, bit.ly/2A7hph8

9.- World drug report 2017, UNODC, accès doc pdf: bit.ly/2Tnl4l7

10.- Cf. Données de la Banque mondiale, bit.ly/2S24J3v

11.- Cf. Planétoscope, consoGlobe, «Dépenses militaires dans le monde»,
bit.ly/2R1AY2E

12.- 12.- Cf. «Le terrifiant coût du tabagisme pour l’économie mondiale», Le Figaro, 31 janvier 2017, bit.ly/2S0cPKg

13.- Cf. F. Roy, «Les dépenses publicitaires mondiales en croissance de 4,1% en 2018, selon Zenith», CB News, 4 décembre 2017, bit.ly/2OTWip8

14.- http://www.teebweb.org

15.- La pollinisation par les abeilles également importante pour les grandes cultures, Cf. Communiqué d’Agroscope, 12 septembre 2017, bit.ly/2FEJOCe

16.- Cf. «IISD Model International Agreement on Investment for Sustainable Development», IISD, avril 2006 (2e édition révisée), accès doc pdf: bit.ly/2zgmDZD

* Expert en développement durable, Genève.

Nous voulons des coquelicots !

par Fabrice Nicolino et François Veillerette

Editions Les liens qui libèrent, septembre 2018, 127 pages.

Compte rendu par

Ivo Rens

Professeur honoraire

Université de Genève

 

Un appel pour rendre illicite en France l’empoisonnement sytématique de l’agriculture, des aliments et des habitants.

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C’est une interpellation pressante et tragique que lancent Fabrice Nicolino et François Veillerette, deux militants écologistes, dans ce pamphlet dévoilant les noms des principaux responsables de l’empoisonnement quotidien des Français par les fabricants de pesticides. Ce n’est pas par hasard que les pesticides ont été rebaptisés “produits phytosanitaires” avec la complicité de la FNSEA (Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles) et de l’INRA (Institut national de la recherche agronomique), tous deux ardents partisans de l’industrialisation forcenée de l’agriculture, mais aussi avec l’accord de pratiquement tous les ministres de l’Agriculture depuis plus d’un demi-siècle et dans l’indifférence sinon la complaisance de la majorité des scientifiques ayant compétence en la matière.

En réalité ce pamphlet brûlant reprend l’argumentation que nos auteurs avaient développée dans un livre bourré de références scientifiques intitulé Pesticides. Révélations sur un scandale français, paru en 2007 à la Librairie Arthème Fayard, 384 pages. Il la reprend en la complétant par une analyse critique des événements intervenus depuis 2007 dont aucun n’a tant soit peu infléchi la course vers la catastrophe prédite dès 2007 et dont nous voyons, chaque année, les signes avant-coureurs se multiplier : propagation des cancers chez les humains, accroissement des anomalies génétiques chez les mammifères, quasi disparition des insectes estivaux, hécatombe des abeilles et des insectes pollinisateurs, réduction drastique de nombreuses espèces d’oiseaux, altération accélérée de la biodiversité notamment dans les zones humides…

Comment pareils dérèglements du vivant peuvent-ils ne pas mettre en cause l’empoisonnement industrialisé du vivant par les pesticides ? A notre ère prétendue scientifique, comment la cause fondamentale de ces phénomènes n’est-elle pas unanimement dénoncée et combattue ? A cette question, nos auteurs font valoir dans leurs deux ouvrages le miroir aux alouettes de l’accroissement formidable des rendements agricoles attendu des pesticides et la propagande scientifiquement orchestrée des multinationales fabriquant les produits phytosanitaires, autrement dit les pesticides A cela s’ajoutent leurs politiques d’intéressement des administrations, des instituts de recherche, des universités et parfois même leur corruption, enfin leur lobby omniprésents auprès des centres de décisions. Mais dans l’ouvrage de 2007, on trouve une explication plus fondamentale et insidieuse qu’ils appellent l’“hypercompartimentage” de la recherche scientifique.(1) A la vérité, la compartementalisation, voire l’hypercompartementalisation de la recherche scientifique – autrement dit son cloisonnement disciplinaire – est un héritage du Projet Manhattan de fabrication des premières armes atomiques où cette option fut conçue et mise en œuvre par le responsable dudit Projet, le Général Groves, pour en garder seul la maîtrise, pour en garantir le secret et pour éviter la contestation des scientifiques mis à contribution. (2)

Les auteurs de Nous voulons des coquelicots ont opté pour une présentation chronologique de leur sujet en six chapitres intitulés respectivement :
1.- Quand le DDT était un miracle.

2.- Comment le crime est apparu.

3.- Quand la politique ne sert à plus rien.

  1. La ridicule mise en scène du Grenelle.
  2. Ecophyto, une chimère de plus.

6.- L’éternel retour des poisons.

Dans leur premier chapitre – “Quand le DDT était un miracle” – les auteurs évoquent les ravages causés aux cultures de pommes de terre par l’invasion des doryphores au lendemain de la première Guerre mondiale, la synthèse du DDT réalisée dès 1874 et la découverte de ses propriétés insecticides par le chimiste suisse Paul Hermann Müller. Les Américains en furent les premiers utilisateurs à la fin de la Deuxième Guerre mondiale. L’écrivain Primo Levi “relate comment il fut ainsi sauvé du typhus alors qu’il venait d’échapper à l’enfer d’Auschwitz”.

En France, un ingénieur agronome, Fernand Willaume a compris avant d’autres que l’avenir est aux nouveaux pesticides. Il crée en 1945 un “Comité de propagande pour la défense des cultures” qui lance une revue de combat Phytoma livrée à 35’000 abonnés. Un autre agronome, Jean Bustarret, qui avait beaucoup oeuvré avant la Guerre contre les ravageurs, devient le rapporteur devant le Conseil d’Etat du projet de création de l’INRA. Celui-ci, dès sa naissance “en 1946 est d’emblée entre les mains de l’industrie des pesticides.” En décembre 1956, Bustarret ouvre la séance inaugurale des Journées techniques organisée par la Fédération nationale de défense des cultures au cours de laquelle sont vantées les prouesses du 2,4-D, un herbicide que l’on sait aujourd’hui cancérogène…

Quelques années plus tard, de 1961 à 1971, l’armée américaine procéda à l’épandage de l’agent orange sur le Vietnam en vue de défolier les voies d’approvisionnement des combattants communistes. “Près de soixante ans après, le poison chimique déversé sur les sols a pénétré tous les organismes vivants, humains compris. La troisième et la quatrième génération des premiers exposés souffrent d’une quinzaine de pathologies, souvent lourdes. Des estimations prudentes parlent de trois millions de victimes encore vivantes. Or l’agent orange est un mélange à parts égales de deux herbicides : le 2,4,5-T et…le 2,4-D. Celui vanté par Bustarret ? Celui-là même.”

Parallèlement, l’écrivaine américaine Rachel Carson publia en 1962 Silent Spring qui suscita une intense controverse politique, surtout aux Etats-Unis, sur les dégâts environnementaux causés par les insecticides et particulièrement par leur épandage. La traduction en français parut sous le titre de Printemps silencieux chez Plon en 1963, avec une préface “extraordinaire” de Roger Heim qui écrivait notamment : “On arrête les “gangsters”, on tire sur les auteurs de “hold-up”, on guillotine les assassins, on fusille les despotes – ou prétendus tels -, mais qui mettra en prison les empoisonneurs publics instillant chaque jour les produits que la chimie de synthèse livre à leurs profits et à leur imprudence ?”

Or Roger Heim est un personnage de légende. Ingénieur chimiste de formation, il entre dans la Résistance dès le 1er juin 1942, il est arrêté et déporté l’année suivante aux camps de Buchenwald et de Mauthausen. Et en 1963, il est tout à la fois directeur du Museum d’histoire naturelle, le temple du savoir naturaliste, et président de l’Académie des sciences. Avec le mouvement de mai 1968, le message de Printemps silencieux paraît devoir l’emporter.

Néanmoins, l’industrie chimique et le puissant lobby des pesticides organisèrent en France une campagne de décrédibilisation de Rachel Carson, comme ils l’avaient fait et le faisaient encore aux Etats-Unis. La FNSEA, adepte de l’industrialisation de l’agriculture lui emboita le pas.

Le chapitre II intitulé “Comment le crime est apparu”, retrace le spectaculaire redressement de perception publique des pesticides opéré par l’industrie chimique entre 1970 et 1981, date de l’arrivée au pouvoir de Mitterand et de la gauche.

François Le Nail, successeur de Willaume à la tête de l’industrie des pesticides, décida de contrattaquer et, pour ce faire, il consulta, en 1969, un certain Marcel Valtat qui sera, quelques années plus tard “le désinformateur en chef du dossier de l’amiante”. Il avait été décidé que se tiendrait en 1970 un “Congrès international de phytopharmacie”. Ce congrès se tint à Paris dans les locaux de la Faculté de médecine de la Rue des Saints-Pères. Quoi de plus rassurant ? Affluèrent plus de 1’800 participants venus du monde entier. Comme il se doit, la France était représentée non seulement par l’INRA, mais par les membres du Comité scientifique où siégeaient aux côtés de Bustarret que nous avons déjà présenté, Elie Ventura et Henri Bourron qui se succéderont à la tête du service d’homologation des pesticides en France, l’instance responsable d’accorder les autorisations de mise sur le marché.

“Valtat a même réussi à convaincre Jacques Duhamel, alors ministre de l’Agriculture de Georges Pompidou, de prononcer une allocution de bienvenue au congrès, accompagné par l’orchestre symphonique de la Garde républicaine.”

L’une des réussites de ce congrès fut de consacrer la mutation linguistique des pesticides en produits phytosanitaires, accréditant le masque médical des poisons. “L’industrie, devenue criminelle, mais intouchable, a gagné la partie.” Suivent une série, accablante, de citations du journal Le Monde qui relaient utilement la propagande mensongère de l’industrie chimique vantant notamment le côté biodégradable des pesticides organophosphorés mais taisant leur origine militaire, issus qu’ils sont des gaz de combat.

Aucune force ne s’opposait au lobby. Le crime était réellement parfait.”

Le Chapitre III, intitulé “Quand la politique ne sert plus à rien” est consacré à deux scandales, celui du chlordécone qui concerne surtout les Antilles, celui du gaucho, tueur d’abeilles. Le premier de ces scandales se déroule entre 1981 et 2003, le second de 1992 à 2013, mais se poursuit de nos jours encore. Ils se déroulent donc sur une période qui englobe les deux septennats de Mitterrand (1981-1995), la présidence de Jacques Chirac (1995-2007) et celle de Nicolas Sarkozy (2007-2012) et sous des gouvernements fort divers, y compris dits de “cohabitation”.

C’est en 1951 déjà que deux chimistes américains synthétisent une molécule aussi miraculeusement insecticide que l’avait été le DDT et qui est aussitôt utilisée avec succès contre la Solenopsis invicta, la fourmi de feu, qui menaçait les plaines céréalières des Etats-Unis. Cette molécule, le chlordécone, fut toutefois commercialisée sous divers autres noms, dont Kerone et Curlone. Dès 1963, une chercheuse démontra que cette molécule était très toxique pour la souris et la poule. En 1975, elle causa des troubles neurologiques graves à de nombreuses personnes aux Etats-Unis qui décidèrent de l’interdire en 1976.

En France, les représentants de l’industrie chimique tentent d’obtenir, dès 1968, l’homologation du chlordécone afin de lutter contre le charançon des bananeraies des Antilles. En 1972, Jacques Chirac, alors ministre de l’Agriculture, lui accorde une autorisation provisoire. Le produit est massivement utilisé aux Antilles françaises. En 1977, le rapport Ségaroff et en 1978 le rapport Kermarrec démontrent qu’il s’agit d’un produit très stable, donc très durable, qui affecte gravement la faune locale. Néanmoins, vers la fin de 1981, l’autorité d’homologation, la Comtox, délivra une nouvelle autorisation de mise sur le marché munie de la signature d’Edith Cresson, alors ministre de l’Agriculture.

En 1990, un autre ministre socialiste de l’Agriculture, Henri Nallet, ancien chargé de mission de la FNSEA, interdit officiellement le chlordécone, mais lui accorde “une incroyable dérogation de deux ans, destinée à écouler les stocks”. Au terme de ces deux ans, un nouveau ministre socialiste de l’Agriculture, Louis Mermaz, proroge d’une année cette autorisation qui est encore prorogée d’année en année par ses successeurs Louis Mermaz et Jean-Pierre Soisson.

“Le résultat de ce vaste acoquinement politico-pesticidaire est connu, du moins en partie : Les bananeraies des Antilles et bien au-delà sont pourries pour des centaines d’années… Les Antillais détiennent le record mondial des cancers de la prostate effet documenté de l’exposition au chlordécone -, et la région connaît des formes atypiques de la maladie de Parkinson. Pour le reste, peut-être plus sinistre encore, il faudra attendre des études complémentaires qu’on ne se précipite pas pour commander.”

En France, l’affaire du Gaucho commence en février 1992 lorsque cet insecticide révolutionnaire car systémique reçoit une autorisation de mise sur le marché. Dès ses premières utilisations, les apiculteurs signalent des mortalités exceptionnelles. Le fabricant, Bayer, qui a beaucoup investi dans la mise au point du Gaucho, conteste en brandissant ses propres études.

“Deux scientifiques connus et respectés changent le cours de la controverse. Jean-Marc Bonmatin, du CNRS, et Marc-Edouard Colin, de l’INRA, dénoncent l’attitude de Bayer dans le cadre d’un comité de pilotage d’études complémentaires voulu par le ministre… Bayer menace d’une plainte en diffamation et d’une demande en dommages et intérêts…. Colin devra quitter l’INRA et rejoindre l’université.”

En 2002, Jean Glavany, ministre de l’Agriculture, prolonge de dix ans l’autorisation de mise sur le marché du Gaucho. Le bref passage à la tête du ministère de l’Agriculture de Hervé Gaymard, de la fin de 2004 jusqu’au début de 2005, ne change rien en la matière. Un syndicat d’apiculteurs dépose une plainte, l’affaire passe en justice où elle connaît des fortunes diverses. Elle aboutit finalement en 2017 lorsque la Cour de cassation confirme les décisions de justice antérieures selon lesquelles “aucun lien de causalité n’avait pu être établi entre la mortalité des abeilles et l’utilisation du Gaucho.”

Entretemps, d’autres néonicotinoïdes étaient apparus, certains furent interdits tandis que d’autres ne le sont toujours pas et l’hécatombe des abeilles s’accélère. Sont menacées de disparition non seulement les abeilles, mais d’autres espèces de pollinisateurs. “Or 35% de la production alimentaire mondiale est directement liée au service gratuit offert par les polinisateurs, dont nos chères abeilles.”

Le chapitre IV intitulé “La ridicule mise en scène du Grenelle” désigne le processus de négociations sur l’environnement voulu par Nicolas Sarkozy, après son élection à la Présidence de la République en 2007. Ces négociations devaient avoir lieu entre toutes les parties intéressées, sur le modèle des Accords de Grenelle conclus pour mettre un terme aux grèves ouvrières déclenchées en mai 1968 à la suite du mouvement étudiant. (Ces accords étaient dits de Grenelle parce qu’ils avaient été conclus au siège du Ministère du travail situé dans le quartier de Paris qui s’appelle Grenelle.) L’opinion française avait été marquée par le Pacte écologique que Nicolas Hulot avait lancé en 2006 et qui avait recueilli 750’000 signatures, dont celle de Nicolas Sarkozy.

Ce sera, déclara le nouveau chef de l’Etat, “un contrat de cinq ans entre l’Etat, les collectivités territoriales, les syndicats et les associations. Je veux que ce contrat engage les responsables.” Jean-Louis Borloo, nouveau ministre d’Etat, fut chargé de piloter l’entreprise qui dura de juillet à octobre 2007. Les principaux responsables écologistes, y compris l’un des deux auteurs, François Veillerette, se mirent à espérer que la droite serait plus ouverte que la gauche ne l’avait été en matière de réduction drastique du recours aux pesticides.

Malheureusement, l’Académie de médecine et l’Académie des sciences publièrent le 14 septembre 2007 un “rapport ébouriffant sur le cancer” qui exonérait très largement les pesticides des responsabilités qu’on lui attribuait depuis Rachel Carson, pour les imputer au tabac et à l’alcool. A l’origine de cette prise de position se trouvait Maurice Tubiana, membre de ces deux Académies, “un croisé qui défend tout à la fois, les nitrates, le nucléaire… et la chimie”.

Au départ, l’idée de nombre de participants, à commencer par les écologistes, était de réduire de moitié en cinq ans le recours aux pesticides. Mais d’emblée l’incertitude s’installa sur le point de savoir si la réduction devait porter sur le volume total de pesticides utilisés ou bien sur le nombre d’applications. “Et ce n’est pas un détail car les pommes industrielles, par exemple, subissent plus de trente traitements successifs.” Puis l’incertitude s’étendit au délai imparti, cinq ans ou bien dix ans…

Finalement il fut décidé que seraient réduits 50% des pesticides dans un délai de dix ans, mais le président de la FNSEA, Jean-Michel Lemétayer, avait obtenu que cet objectif ne serait atteint que dans la mesure du possible.

Et les auteurs de conclure : “La consommation de pesticides entre 2007 et 2017 n’aura pas baissé de 50%, mais au contraire augmenté. D’environ 20%. Malgré les maladies et la mort des oiseaux, des papillons, des abeilles.” Une fois de plus, le lobby de l’agrochimie l’avait emporté. La France reste le “troisième utilisateur de pesticides au monde”.

“Ecophyto, une chimère de plus”, tel est le titre du chapitre V. En réalité, le gouvernement Fillon, dont le ministre de l’Agriculture était alors Michel Barnier, conçut en 2008 le plan Ecophyto comme une suite du Grenelle de l’environnement, dans le but de “diminuer le recours aux produits phytosanitaires, en zones agricoles et non agricoles, tout en continuant à assurer un niveau de production élevé tant en quantité qu’en qualité.” Ce plan comportait la création de 3’000 fermes modèles dont le véritable lancement n’eut lieu qu’en 2011.

“En décembre 2013, Stéphane Le Foll – ministre de l’Agriculture dans le Gouvernement de Jean-Marc Ayrault – réunit ses journalistes et leur confie au cours d’une conférence de presse que la consommation de pesticides a brutalement chuté entre 2011 et 2012. De 5,7 % exactement, ce qui démontrerait le succès d’Ecophyto. En vérité, la consommation a encore augmenté de 0,77% entre 2011 et 2012, et le chiffre d’affaires de l’industrie de 5%.”

L’année suivante, en 2014, un médecin généraliste de Limoges rend public un appel de 1’200 de ses confrères qui clame : “Médecins de terrain, nous avons constaté l’augmentation des maladies chroniques chez nos patients (cancers, troubles de la fertilité, mais aussi maladies neurologiques, diabète, allergies…). Nous avons aussi constaté que les preuves de la responsabilité de substances chimiques très largement répandues dans notre environnement s’accumulaient.”

Le bilan que nos auteurs tirent du plan Ecophyto est plus que frustrant : “Selon les enquêtes officielles, les pommes continuent à être pesticidées en moyenne 34 fois de suite. Et c’est plus de 12 fois pour les tomates. Plus de 19 fois pour les vignes du si goûteux champagne. Plus de 18 fois pour les pommes de terre. Aucun doute : les bureaucrates de l’Agriculture, les industriels et ces quelques chefs paysans qui profitent tant du système se sont bien moqués de nous tous.”

Dans le chapitre VI, les auteurs font une étude critique de l’ANSES, Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, l’héritière de toutes les structures précédentes chargées d’homologuer les pesticides censés répondre aux exigences de sécurité alimentaire. Ils rapportent notamment deux cas récents où des responsables de cette agence se sont apparemment affranchis des consignes gouvernementales et, en tout cas, des exigences inhérentes à leur mission, compte tenu des connaissances scientifiques en la matière.

Le premier cas est celui de Madame Françoise Weber, une proche de Xavier Bertrand, ministre du travail après l’élection du Président Sarkozy en 2007, qui fut nommée patronne du prestigieux Institut de veille sanitaire à la fin de 2007, directrice adjointe de la santé en 2014, puis directrice générale adjointe de l’ANSES en octobre 2015.

“Début 2016, l’ANSES publie un rapport sur la dangerosité…/des néonicotinoïdes/… près de vingt-cinq ans après les première alertes. On y apprend, après tant d’études concordantes, qu’il faut en effet les surveiller attentivement.” Mais les conclusions qu’en tire Madame Weber sont pour le moins ambiguës. Qu’on en juge :

“Il manque toujours – dit-elle – des connaissances importantes concernant l’impact des néonicotinoïdes sur les abeilles. Par ailleurs, il n’est pas possible d’évaluer les effets sur les espèces sauvages à partir des éléments disponibles uniquement pour les espèces domestiques… Cet avis permet également d’identifier des usages pour lesquels les risques pour les abeilles domestiques, les bourdons et les abeilles sauvages sont considérés comme faibles… Il subsiste une forte incertitude concernant nombre d’usages.”

En novembre 2017, quelques mois avant que l’Union Européenne n’interdise trois néonicotinoïdes – en avril 2018 – Madame Weber tient à défendre en personne, devant le tribunal administratif de Nice, deux néonicotinoïdes, le Closer et le Tranform auxquels l’ANSES avait accordé une très hasardeuse autorisation de mise sur le marché.

Le deuxième cas, que nos auteurs juge bien pire, est celui du vrai patron de l’ANSES, son directeur général, M. Roger Genet. “Nous sommes en mai 2018, après des mois de débats houleux, à travers toute l’Europe, sur le glyphosate, ce pesticide infernal. Le 7 mai, le site Agriculture et Environnement publie un entretien avec Genet, dans lequel il prend ses distances avec la volonté maintes fois affirmée, par le gouvernement lui-même, d’en finir avec le glyphosate d’ici à trois ans. M. Genet estime indispensable de surseoir à pareille décision. “Des études de génotoxicité pourront être conduites dans un délai de quelques mois, cependant les études concernant les effets cancérogènes requièrent au minimum entre trois et cinq ans. Voilà donc le timing raisonnable et nécessaire pour pouvoir apporter des éléments supplémentaires et répondre aux inquiétudes des citoyens et des pouvoirs publics sur les effets du glyphosate.”

Symptomatiquement, le site Agriculture et Environnement auquel M. Genet a confié ses réflexions est dirigé par un certain Gil-Rivière-Weckstein qui appartient à un groupe qui a changé mille fois d’appellation et qui s’est illustré dans la désinformation sur des sujets graves comme la trou de la couche d’ozone, les nitrates ou le nucléaire.

A la fin du chapitre apparaît un appel pathétique du Président Emmanuel Macron et du Premier ministre Edouard Philippe en faveur d’un “plan d’actions pour réduire la dépendance de l’agriculture aux produits phytopharmaceutiques !”

Le livre se clôt par une Conclusion libellée “Recommencer encore ?”, par un épilogue intitulé “Le grand Appel” et par le Texte de l’Appel “Nous voulons des coquelicots”.

Dans la conclusion, les auteurs dépeignent la menace qu’ils jugent imminente : “Nous sommes très près de Soleil vert, ce film où l’on montre à certains mourants des image de ce qui fut. Avec des clairières où bourdonnent les insectes, des forêts où se cachent cerfs et chevreuils.

La menace n’est plus un épisode de science-fiction, et, ainsi que nous venons de le montrer, le lobby des pesticides est devenu si puissant et ramifié, si indifférent aux alertes, si méprisant pour la science non prostituée, qu’il s’est transformé en monstre… L’industrie des pesticides a désormais échappé au contrôle humain et ne peut plus être réformée. Un enchevêtrement d’accords, de contrats, de confort moral et matériel, de complicités rend l’édifice impénétrable…”

Mais le temps presse. Le monde que nous avons connu, avec des insectes et des coquelicots est en train de mourir sous nos yeux. “Or, cette fois, nous n’avons pas vingt ans devant nous. Ni même dix. Le désastre est là et nous touche tous, que l’on soit nouveau-né ou vieillard cacochyme.”

Seule issue désormais : que les citoyens français exigent massivement l’interdiction des pesticides en contresignant par millions l’Appel “Nous voulons des coquelicots” que l’on trouvera ci-après.

Que l’on permette à l’auteur de ces lignes, très touché par l’Appel “Nous voulons des coquelicots”, de hasarder deux remarques conclusives.

Les auteurs savent pertinemment que le problème des pesticides se pose non seulement en France, mais dans pratiquement tous les pays, et que les décisions en matière de politique agricole se prennent de plus en plus à l’échelle européenne. S’ils ont lancé leur Appel à l’échelle de la France, l’un des pays les plus dépendants des pesticides, c’est vraisemblablement parce qu’ils estiment que c’est à cette échelle que le besoin vital d’un sursaut démocratique est le plus plausible.

Mais ne peut-on pas espérer que les progrès en matière de cytologie, de génétique et d’épidémiologie permettront bientôt aux victimes du cancer et des autres pathologies causées par les pesticides d’actionner en justice les firmes productrices de ces poisons et leurs représentants pour en obtenir de substantiels dommages intérêts ?

 

Texte de l’Appel

“Nous voulons des coquelicots”

 

Les pesticides sont des poisons qui détruisent tout ce qui est vivant. Ils sont dans l’eau de pluie, dans la rosée du matin, dans le nectar des fleurs et l’estomac des abeilles, dans le cordon ombilical des nouveaux-nés, dans le nid des oiseaux, dans le lait des mères, dans les pommes et les cerises.

Les pesticides sont une tragédie pour la santé. Ils provoquent des cancers, la maladie de Parkinson, des troubles psychomoteurs chez les enfants, des infertilités, des malformations à la naissance. L’exposition aux pesticides est sous-estimée par un système devenu fou, qui a choisi la fuite en avant. Quand un pesticide est interdit, dix autres prennent sa place. Il y en a des milliers.

Nous ne reconnaissons plus notre pays. La nature y est défigurée. Un tiers des oiseaux ont disparu en quinze ans ; la moitié des papillons en vingt ans ; les abeilles et les pollinisateurs meurent par milliards ; les grenouilles et les sauterelles semblent comme évanouies ; les fleurs sauvages deviennent rares. Ce monde qui s’efface est le nôtre, et chaque couleur qui succombe, chaque lumière qui s’éteint est une douleur définitive. Rendez-nous nos coquelicots ! Rendez-nous la beauté du monde !

Non, nous ne voulons plus. A aucun prix. Nous exigeons protection. Nous exigeons de nos gouvernants l’interdiction de tous les pesticides (*) en France. Assez de discours, des actes.

(*) de synthèse.

Pour signer l’Appel :

https://nousvoulonsdescoquelicots.org

  • Fabrice Nicolino et François Veillerette, Révélations sur un scandale français, Fayard, 2007, p. 341.

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Photo de Thierry Vacherand à Trélex © Genève 2019

La décroissance, quelle décroissance ?

par René Longet

Membre du Conseil de la

Fondation Biosphère et Société

11 octobre 2018

empreinte-écologique

 

Le rapport du GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat) publié ce 8 octobre a relancé le débat sur notre modèle de développement et sur la décroissance, sujet émotionnel s’il en est.

Tout d’abord la réalité des chiffres : une humanité de plus de 7,5 milliards de personnes, auxquelles une publicité omniprésente et le soap-opéra télévisuel quotidien suggèrent fortement que la seule voie du bonheur est notre mode de consommation, qui est tout sauf durable (dans tous les sens du terme). Près de 600 millions de francs sont dépensés chaque année dans le monde pour la publicité commerciale, infiniment plus que pour promouvoir la durabilité. Or les pays développés présentent une empreinte écologique trois fois trop importante par rapport aux ressources disponibles sur la Planète.

L’impact carbone de la Suisse, un levier d’action.
Ainsi en Suisse nous pouvons être légitimement fiers d’avoir réussi le «découplage» entre nos émissions de CO2, restées à peu près stables depuis 25 ans, le PIB (qui a crû durant le même laps de temps de 45%) et la population (+ 25%).

Mais n’oublions pas que l’empreinte carbone, soit les émissions générées hors du territoire national par les biens de consommation que nous importons, est deux fois plus élevée que le CO2 émis depuis la Suisse… les trois grandes causes en étant nos choix en matière de déplacements (voiture, avion), d’habitat (chauffage et équipements) et d’alimentation.

Si on ne prend en compte que les émissions de CO2 sur le territoire national, la Suisse est au 80e rang des pollueurs; si on inclut les émissions que notre consommation génère hors du pays, elle se retrouve propulsée au 14e rang, parmi les plus gros pollueurs carboniques…

Pas de volonté politique de changer le paradigme économique.
Nous savons qu’il faut réduire la pression sur les ressources renouvelables et non-renouvelables, qu’il faut passer d’une économie prédatrice à une économie circulaire – qui considère que tout déchet est une ressource au mauvais endroit. Ainsi, le Sommet mondial du développement durable, tenu à Johannesburg en 2002, avait clairement demandé dans son Plan d’action (§ 14) de « modifier radicalement la façon dont les sociétés produisent et consomment». Mais nous ne le faisons pas.

Le concept économique dominant n’a toujours pas intégré les réalités biophysiques, lacune majeure discutée depuis 50 ans maintenant. Malgré les bonnes résolutions internationales, aucun gouvernement n’a réellement pris le virage de la durabilité, en en faisant la base de sa politique, notamment économique.

On continue à confondre la durabilité avec une protection de l’environnement qui serait tributaire de la performance économique, alors que c’est exactement le contraire : c’est la disponibilité des ressources environnementales qui est la condition de la performance économique ! Ainsi, rien n’arrête la course vers l’abime, puisque personne ne veut changer les conditions-cadres de l’activité économique.

Faut-il pour autant prôner la décroissance, ce terme qui en période d’augmentation des inégalités suggère une réduction des moyens de vivre alors que de nombreuses personnes peinent à boucler leurs fins de mois ? L’élection de Donald Trump est clairement liée aux enjeux de l’emploi et des inégalités, et les perdants de la mondialisation ont besoin d’entendre un discours non pas de décroissance, mais d’un autre développement.

Croître pour pouvoir décroître.
Toutefois, il faut faire décroître, et très fortement, d’un facteur 3, notre prédation des ressources. De celles renouvelables, mais utilisées à l’excès : destruction de la forêt tropicale pour fabriquer des aliments pour l’élevage industriel comme le soja, ou de l’huile de palme – les ingrédients de la malbouffe mondiale si négative pour la santé ; réduction de la biodiversité en raison de la pollution chimique ; surpêche… De celles non renouvelables à échelle humaine, comme les énergies fossiles, les métaux, les sables, le sol…

C’est cela qui doit décroître. Mais pour obtenir cette décroissance – celle visée par le Club de Rome déjà en 1972 dans son célèbre et prophétique rapport Halte à la croissance ? – il faut que de nombreuses activités croissent.

Telles que les énergies renouvelables, les économies d’énergie dans les processus industriels et le bâtiment, l’agro-écologie – seule façon de nourrir une humanité en nombre croissant sans détruire les sols, la mobilité durable, la réparabilité et la réparation plutôt que l’obsolescence organisée, le commerce équitable, l’économie sociale et solidaire…

Tout cela étant lié à la création d’emplois et à une garantie de revenu qui permettent de vivre dignement et en donnant du sens. Comme l’écrivait le PNUE (Programme des Nations Unies pour l’Environnement) en 2011 : une économie durable «est une économie qui entraîne une amélioration du bien-être humain et de l’équité sociale tout en réduisant de manière significative les risques environnementaux et la pénurie de ressources.»

Pour que la décroissance de notre impact écologique puisse se faire, il faut une croissance des activités à impact environnemental et social positif, assurant un emploi et un revenu décents. Les modèles d’affaire et les techniques sont là, reste à les généraliser, à les rendre obligatoires pendant qu’il est encore temps.