Yves Cochet, Devant l’effondrement, Essai de collapsologie

Recension par Ivo Rens,

juillet 2020

 

C’est probablement le Rapport Meadows sur Les limites à la croissance, (1) paru en 1972, qui a relancé le thème ainsi que la conjecture de l’effondrement de notre système économique et même écologique. La notion d’effondrement, collapse en anglais, a donné naissance au terme de “collapsologie” qui apparaît, en français, en 2015, dans l’ouvrage de Pablo Servigne et Raphaël Stevens, d’ailleurs muni d’une postface par Yves Cochet. (2)

La fin du monde est un thème ancien puisqu’il remonte en tout cas aux apocalypses juives et chrétiennes. Depuis la révolution industrielle et la sécularisation de l’idée de progrès indéfini de l’espèce humaine, cette conjecture a été occultée dans les médias, mais elle n’en a pas moins préoccupé certains auteurs modernes ou contemporains, comme le signalent les écrits que nous lui avons consacrés dans les années 1970. (3)

 

Avant de publier Devant l’effondrement, Yves Cochet avait déjà abordé certains aspects de cette problématique comme le donnent à penser les titres de trois de ses ouvrages, Sauver la Terre, paru en 2003, Pétrole apocalypse, paru en 2005 et Où va le monde ? 2012-2022 : une décennie au-devant des catastrophes, publié avec Susan George, Jean-Pierre Dupuy et Serge Latouche en 2012.

Le dernier ouvrage d’Yves Cochet se divise en quatre parties bien distinctes intitulées respectivement “Avant l’effondrement”, “Le scénario central”, “Après l’effondrement” et “Le déni de l’effondrement aujourd’hui”.

Avant de retracer l’argumentation de notre auteur, ancien dirigeant écologiste français et ancien ministre de l’environnement, disons encore quelques mots sur ses références. Ce sont celles d’un intellectuel ayant une formation scientifique, puisqu’il est docteur en mathématiques, et une vision du monde qui doit beaucoup à deux penseurs bien différents, le philosophe ultra-pessimiste Günther Anders (4) et l’économiste dissident Nicholas Georgescu-Roegen (5), mathématicien comme lui. Ce qui frappe dans les différents thèmes qu’il aborde c’est l’ampleur de sa documentation tant en anglais qu’en français.

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La première partie de l’ouvrage est subdivisée en quatre chapitres intitulés respectivement 1 De quoi parle-t-on ? 2 Comment sommes-nous arrivés au bord de l’effondrement ? 3 Y a-t-il une bonne économie pour la planète et pour l’humanité ? 4 Les prémisses : la crise de 2008.

Dans son premier chapitre, l’auteur pose les fondements épistémologiques de son discours. L’auteur y présente le concept de transition de phase (6) que les écologues ont transposé de la physique aux écosystèmes pour expliciter le caractère critique de ces passages d’un état à l’autre ainsi que le concept de l’interaction spéculaire (7) proposé par René Girard et Jean-Louis Vullierme pour rendre compte de la dynamique fallacieuse des représentations que les hommes se font de leur situation historique. Il y esquisse aussi une interprétation thermodynamique de l’économie et une justification de la pertinence de l’application à l’histoire économique de la courbe en cloche formalisée vers 1840 par le mathématicien belge Pierre-François Verhulst. L’effondrement des sociétés humaines apparaissant probable, il s’interroge sur son déroulement, lent et catabolique ou rapide et catastrophique et se prononce pour la seconde option dans les termes qui suivent : “Mon hypothèse est que la vitesse de l’effondrement est une fonction de l’intégration, du couplage, de la connectivité. Selon cette hypothèse, l’effondrement de la société mondialisée est possible dès 2020, probable en 2025, certain vers 2030, à quelques années près.”

 

Le deuxième chapitre retrace les raisons qui condamnent l’humanité à la catastrophe. Depuis l’avènement des sociétés industrielles que Yves Cochet fait remonter au XVIIIe siècle – ce qui est historiquement contestable car elles ne se sont imposées à l’échelle mondiale qu’aux XIXe et XXe siècles – elles se sont toutes réclamées du productivisme, qu’elles fussent libérales ou marxistes. Or, vu le caractère limité des matières premières nécessaires aux sociétés industrielles, il est évident que “l’extension planétaire du mode de vie occidental est tout simplement impossible”. Et ce, d’autant plus que le productivisme qui domine nos sociétés industrielles a entraîné une dégradation dramatique de notre environnement naturel qu’attestent l’altération de la biodiversité et le changement climatique en cours, “au point que le maintien de la vie humaine sur terre n’est plus garanti à la fin du présent siècle.” Dans ces conditions, Yves Cochet ne pouvait qu’être favorable à l’idée de décroissance mais il observe que les “objecteurs de croissance” éludent trop souvent la question démographique qui est une question taboue en France, mais aussi au niveau international. Il parle certes de surpopulation, mais il aurait pu donner, nous semble-t-il des arguments autrement convaincants en faisant parler les chiffres en mathématicien qu’il est. Peut-être la raison de cette retenue réside-t-elle dans l’idée que l’auteur se fait de l’effondrement à venir. Pour lui, cette catastrophe entraînera une réduction drastique de la population humaine, mais dans des proportions, somme toute, limitées. “La vision du futur qui inspire ce livre est celle-ci : une évolution discontinuiste couplée à un modèle décroissant. Autrement dit, l’effondrement à venir s’accompagnera nécessairement d’une décroissance des niveaux de production et de consommation. Mais plus cette décroissance sera choisie, moins l’effondrement sera épouvantable. La décroissance est la politique de l’effondrement.” En somme, il estime possible d’accompagner et de modérer sinon de gérer l’effondrement !

 

Le troisième chapitre, consacré à l’économie se veut une boussole économique pour un monde nouveau dont l’auteur postule l’existence après l’effondrement qui vient. Il commence par une remise en cause de l’économie néoclassique, encore dominante, qui est tributaire d’un modèle mécaniste périmé car ses postulats sont antérieurs à la thermodynamique et à la science écologique. Parmi les dissidents de la science économique, le premier qu’il cite est Nicholas Georgescu-Roegen, mais il s’attarde à examiner ses apports au travers de deux de ses disciples hétérodoxes, Herman Daly et Charles A.S. Hall, et particulièrement au travers de ce dernier. De ce fait, il se concentre sur les problèmes énergétiques à l’échelle de la planète et tend à sous-estimer les problèmes des autres ressources matérielles qui, chez Georgescu-Roegen sont tout aussi importants quant à leur accessibilité et à leur dissipation.  Toutefois, pour Herman Daly, Charles S.A. Hall et Yves Cochet, “l’économie est un sous-système enchassé (embedded) dans le système primaire fini et non croissant de la planète Terre”, ce qui est bien un des fondements de la pensée de Georgescu-Roegen.

Yves Cochet se fonde sur les analyses de ce dernier et de René Passet pour opter résolument en faveur de la décroissance. Mais il omet totalement de développer le rôle clé que joue l’entropie dans la conception bioéconomique de Georges-Roegen qui seule rend compte de la flèche du temps et de l’impossibilité de prédire l’avenir.

 

Le quatrième chapitre consacrée aux prémices de l’effondrement : la crise de 2008. Yves Cochet attribue la cause première de cette crise à la hausse du cours du baril de pétrole à New York.  Viennent ensuite aux Etats-Unis, les défauts de remboursement des ménages, les défauts de remboursements des banques, la titrisation des emprunts immobiliers, l’immense dette des EEUU. Pourtant, c’est dans ce chapitre que l’auteur rend justice aux matières premières autres que le pétrole dont dépendent nos sociétés industrielles. Ces métaux et métalloïdes, extraits le plus souvent dans des mines, sont absolument nécessaires aux sociétés industrielles. “Les profils temporels de production des grandes mines du monde ressemblent à la courbe en cloche de la production de pétrole : cela croît pendant un certain temps jusqu’à atteindre un maximum, avant de décroître inexorablement.”

 

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La deuxième partie de l’ouvrage, intitulé “La fin du monde tel que nous le connaissons”, qui porte sur l’effondrement et ses suites, est de loin la partie de l’ouvrage où l’auteur prend le plus de risques car il conjecture un effondrement mondial dramatique prochain et inévitable, dont les causes sont plurielles, qui peut donc s’amorcer dans des circonstances fort diverses et donner lieu à des scénarios multiples et dissemblables. Pour lui, il s’agit d’un événement sans précédent pour l’espèce humaine, qui pourrait d’ailleurs aboutir à sa disparition, mais dont un seul événement du passé peut donner une idée, à savoir la survenue de la peste noire en Europe en 1348 qui réduisit en cinq ans d’un tiers la population européenne.

Nous nous proposons de citer ci-après de larges passages de ce chapitre afin d’éviter autant que faire se peut de mésinterpréter ses conjectures.

“La période 2020-2050 sera la plus bouleversante qu’aura jamais vécu l’humanité en si peu de temps. A quelques années près, elle se composera de trois étapes successives : la fin du monde tel que nous le connaissons (2020-2030), l’intervalle de survie (2030-2040), et le début d’une renaissance (2040-2050). (8)

 

Mais, comment expliquer que rien ne puisse prévenir pareil désastre ? “Paradoxalement, alors que l’effondrement se compose d’événements qui sont tous d’origine anthropique, les humains, quelle que soit leur situation de pouvoir, ne peuvent plus modifier que marginalement la trajectoire fatale qui y conduit. En effet, au-delà de la profonde perturbation de la dynamique des grands cycles naturels du système Terre, une autre cause parallèle, purement psychologique, renforce cette avancée vers l’effondrement. Il s’agit du système de croyances actuellement prédominant dans le monde : le modèle libéral-productiviste. Cette idéologie est si prégnante, si invasive, qu’aucun assemblage alternatif de croyances ne parvient à le remplacer tant que ne s’est pas produit l’événement exceptionnel de l’effondrement imminent, dû au triple crunch énergétique, climatique et alimentaire.” (9)

 

Pour Yves Cochet, les scénarios de l’effondrement sont légion : Ce pourrait être “une tension internationale aboutissant à l’utilisation d’armes nucléaires, rayant de la carte plusieurs grandes villes du monde, tandis qu’un nuage de poussières et de cendres envahira l’atmosphère pendant des années et que l’amincissement de la couche d’ozone conduira les humains à être brûlés par les UV, la diminution du flux solaire ayant en parallèle un impact catastrophique sur les cultures.”  Ce pourrait être aussi “une souche virulente aussi mortelle qu’Ebola et aussi contagieuse que la grippe” se propageant rapidement au monde entier sans qu’une réponse sanitaire puisse lui être opposée. Ce pourrait être encore “le franchissement d’un seuil de raréfaction des pollinisateurs sous l’effet conjoint de la transformation des habitats, de l’excès de pesticides et de la prolifération d’espèces invasives” qui ferait “chuter brusquement la production agricole, provoquant des famines massives”. On pourrait concevoir que l’amorce en soit “le déclin accéléré de l’approvisionnement en pétrole après le passage du Pic Hubbert”(10) mondial provoquant “une panique sur les marchés des matières premières et une pénurie de carburants, dont les conséquences se diffuseraient bientôt aux autres volets cruciaux de l’économie mondiale : la fourniture d’électricité, les communications, les transports, l’eau courante et les services régaliens des Etats.” Ce pourrait être aussi “un nouveau choc systémique global de très grande ampleur au sein du système bancaire, monétaire et de crédits” qui prolongerait “ses effets dans les chaînes de production mondiale de biens et de services, par contagion croisée intensifiante entre le système financier et les réseaux de production et de commerce”. Ce pourrait être encore “un relargage massif et brusque de méthane dans l’atmosphère dû à la fonte des pergélisols arctiques et sibériens ou à la libération des hydrates de méthane sous-marins, au point que la température moyenne de la Terre augmentera de plus de 1 °C en quelques années”. L’effondrement pourrait être causé par “l’explosion d’une bombe thermonucléaire à haute altitude au-dessus de territoires cruciaux comme les Etats-Unis d’Amérique ou de l’Europe” qui créerait “une impulsion électromagnétique capable de paralyser toute l’alimentation électrique du continent pendant plusieurs mois”. Ou bien, “le basculement dans la mer d’Amundsen des glaciers de Pine Island”, en Antarctique, entraînant ”une montée du niveau de la mer de 3 mètres, submergeant toutes les villes côtières de la planète”. Ou encore, “le brusque arrêt du Gulf Stream marquant la fin de l’Europe tempérée”. Ou enfin, “la déforestation rapide pour pallier le manque d’énergies fossiles en déplétion accélérée” antraînant “la chute de la civilisation occidentale par pénurie de bois.” (11) Pour l’auteur, cette liste n’est d’ailleurs nullement exhaustive !

 

Une fois amorcé l’effondrement se traduira en d’innombrables troubles. “Hélas, il est à craindre que les trois raisons majeures qui, historiquement, ont fait baisser le nombre d’humains se combineront pendant ce sombre futur : les guerres, les épidémies et les famines”. (12) Et voici ce que Yves Cochet conjecture quant à l’effet de l’effondrement sur les populations humaines : “Notre hypothèse est que moins de la moitié de ces populations survivra, soit environ trois milliards d’êtres humains sur terre et une trentaine de millions sur le territoire actuel de la France”. (13) On comprend que l’auteur avoue avoir rédigé cet ouvrage d’une main tremblante ! (14) Dans cet ouvrage, l’auteur parle beaucoup de la mort d’innombrables humains, il traite aussi du traumatisme des survivants mais, sauf erreur, il n’évoque jamais les indicibles souffrances des uns et des autres non plus que celles des animaux.

 

Après une période de chaos, pendant laquelle les restes de l’ancien monde, ses Etats et ses institutions internationales, auront disparu, la société s’organisera en biorégions politiques qui ne seront pas nécessairement isolées ni indépendantes les unes des autres, un peu à l’image peut-être de ce que furent les cités-Etats germaniques ou italiennes du XVIIIe siècle.

Le territoire actuel de la France métropolitaine sera divisé en lieux sûrs, les biorégions, et en zones abandonnées – nous y reviendrons. Chaque biorégion constituera un micro-Etat simple muni d’une assemblée et d’un gouvernement, lequel détiendra le monopole de la violence physique légitime. (15)

“Si l’effondrement systémique mondial imminent n’entraîne pas la disparition de l’espèce humaine, les habitants de la France dans la seconde moitié du XXIe siècle pourraient bénéficier de trois sources principales d’énergies renouvelables thermiques, produites localement : le bois de chauffage, le charbon de bois et le biogaz.” (16) La consommation sera régulée par un rationnement généralisé. L’alimentation sera plus végétale, plus locale et plus saisonnière. La mobilité sera tributaire de la marche à pied, de la bicyclette, de la traction animale, de la voile et des embarcations à rames. Il est possible qu’on restaure un système de voies ferrées avec des locomotives rudimentaires à vapeur, alimentées au charbon de bois ainsi que des trains de draisines à pédalier et/ou à voile. Dans ces sociétés du futur, il n’y aura pas de production d’électricité et donc pas d’appareillages électriques. L’auteur semble admettre que la production de bicyclette n’est guère envisageable dans pareil environnement. Il préconise donc d’“anticiper dès aujourd’hui la fabrication massive de bicyclettes afin d’en disposer en abondance en 2050” ! (17)

En revanche, le sort des centrales nucléaires vouées à l’abandon posera un problème dont l’auteur ne donne pas la solution. “Il se pourrait… que, lors de la débâcle des services, la sécurité et la sûreté des 450 réacteurs nucléaires existants dans le monde – dont 58 en France aujourd’hui – deviennent défaillantes par manque de personnel.” (18) C’est là un legs empoisonné aux générations futures qui devront bien le gérer. Il semble que les emplacements de ces centrales constitueront quelques-unes des zones abandonnées mentionnées par l’auteur aux côtés des biorégions.

 

L’apparition de cette utopie écologiste au terme de l’apocalypse laisse rêveur. Comment penser que les drames inouïs endurés par les humains pendant l’effondrement ne les aura pas gravement traumatisés et rendus asociaux et encore plus violents plutôt que de les avoir purgés de leurs passions pour la puissance, la domination et la compétition ?

 

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La fin du livre d’Yves Cochet nous semble d’intérêt très inégal. La troisième partie intitulée “Après l’effondrement” est un peu en porte-à-faux parce que l’auteur n’écrit pas après l’effondrement mais bien avant. La quatrième partie intitulée “Le déni de l’effondrement aujourd’hui” est autrement passionnant ainsi d’ailleurs que le chapitre intitulé “Quelques controverses” qui lui est lié.

L’auteur évoque les “cris d’alarme” lancés ces derniers temps par des personnalités scientifiques, les “marches pour le climat” organisées dans de nombreux pays par des jeunes qui s’inquiètent du monde dont ils vont hériter et qui réclament diverses actions de l’Etat ou des Etats, en croyant encore pouvoir éviter l’effondrement global.

A ces initiatives alarmistes, respectables certes, mais désuètes, il oppose les prises de positions catastrophistes de plusieurs auteurs, dans le nouveau cadre “anthropocénique”, (19) ainsi que leurs premières propositions ou tentatives d’action. Lui-même se présente comme catastrophiste en précisant bien qu’il ne peut pas prouver l’imminence de la catastrophe, mais seulement son extrême probabilité. “Il existe – écrit-il – une rupture ontologique, épistémologique et politique entre un scénario alarmiste quelconque et un scénario catastrophiste.” (20)

S’inspirant de Günther Anders, Yves Cochet écrit : “l’effondrement global ne peut être saisi dans toute son ampleur ni affronté proportionnellement, parce que son immensité dépasse les capacités cognitives de l’esprit humain. Il s’agit d’un phénomène supraliminaire, supérieur à tout ce que le processus d’hominisation a connu depuis un million d’années.” (21)

Parmi les catastrophistes, c’est dans la mouvance des tenants de l’anthropocène qu’il trouve les discours et les comportements les plus prometteurs. Rappelons que le terme d’anthropocène vient d’un article des géologues Paul Crutzen et F. Stoermer datant de 2000. (22) Selon ces auteurs, depuis que l’impact de l’espèce humaine sur le système Terre revêt une dimension géologique mesurable, il sied de ne plus parler d’holocène mais bien d’anthropocène. Certes, la date à laquelle l’anthropocène a succédé à l’holocène fait débat mais, pour Yves Cochet, qu’on choisisse le milieu du XIXe ou celui du XXe siècle, elle signale le triomphe de l’industrialisation du monde. Et de citer un article signé par le spécialiste américain du changement climatique Will Steffen qui, parlant de l’origine historique de l’anthropocène écrit : “C’est une défaillance politique, un choix opéré pendant le XIXe siècle européen : le choix du feu.” (23)

Face aux prévisions catastrophistes, Yves Cochet dénonce l’indifférence et l’immobilisme des sciences humaines et sociales (SHS) et particulièrement de la science politique. “Toutes les SHS sont « humanistes », au sens où l’anthropocentrisme est la valeur suprême : Ni les non-humains ni les écosystèmes ou l’écosphère ne sont pris en compte pour eux-mêmes ou en relation partenariale avec les humains.” (24)

Certes, parmi les catastrophistes même acquis à la notion d’anthropocène, certains mettent leurs espoirs dans des procédés technologiques de très grande ampleur relevant de ce que l’on appelle la géo-ingénierie. “Le dérèglement climatique devenant de plus en plus sensible et terrible, il est probable que ce seront les populations elles-mêmes qui réclameront la mise en œuvre des technologies globales de géo-ingénierie, en une sorte de dernier recours pour retrouver des situations météorologiques moins extrêmes. Un élan vers le pire.” (25)

Le catastrophisme d’Yves Cochet qui postule un effondrement possible dès 2020 et certain avant 2030 a comme première conséquence éthique de l’amener “à tout faire pour minimiser le nombre de morts. J’insiste : s’il m’était donné d’influencer les comportements afin que le nombre de morts des années 2020 soit de 49% de la population mondiale plutôt que de 50%, je serais en droit d’être fier.” (25)

Mais, dans l’ordre politique, son action s’oriente vers la promotion d’actions locales visant à permettre la survie du plus grand nombre possible dans les biorégions à venir.

Hormis cela, elle consiste aussi à propager sa vision, certes assez terrifiante, de l’avenir ce qu’il fait notamment au moyen de l’Institut Momentum fondée en 2011 par Agnès Sinaï, une spécialiste de la décroissance, et qu’il préside actuellement.

 

Que dire de pareil catastrophisme sinon que, paradoxalement, il est relativement optimiste puisqu’il conjecture une renaissance de l’humanité dans quelques décennies ?

Toutefois, l’auteur passe comme chats sur braises sur le problème du devenir des centrales nucléaires et des déchets radioactifs dont la dangerosité est malheureusement fort durable. Et puis, dans la mesure où son rêve austère de microrégions désindustrialisées est tributaire de bicyclettes importées de notre monde industriel, il nous paraît, sur ce point en tout cas, peu conséquent et peu crédible.

 

 

(1) Meadows, Donella H., Meadows, Dennis L., Randers, Jørgen, Behrens, William W., III, The Limits to Growth: A Report for the Club of Rome’s Project on the Predicament of Mankind, A Potomac Associates Book, 1972. Traduction française par Janine Delaunay, Halte à la croissance, Les limites à la croissance, Collection Ecologie Fayard, Paris 1972.

 

 

(2) Pablo Servigne et Rapahaël Stevens, Comment tout peut s’effondrer, Petit manuel de collapsologie à l’usage des générations présentes, Editions du Seuil, Collection Anthropocène, 299 pages. Ce livre, comme celui d’Yves Cochet, est marqué par l’ouvrage de Joseph Tainter, The Collapse of Complex Societies, Cambridge, Cambridge University Press, 1988.

 

(3)  Ivo Rens et Jacques Grinevald, “Réflexions sur le catastrophisme actuel, en Pour une histoire qualitative”, Etudes offertes à Sven Stelling Michaud, Presses universitaires romandes, Genève, 1975, p. 283 à 321.

Ivo Rens, “Remarques sur la clôture du temps dans le monachisme médiéval et dans le mouvement écologique contemporain”, Rapport présenté au Xème Congrès mondial de l’Association internationale de science politique à Edimbourg en août 1976, Res Publica , Bruxelles, 1977, p.135 à 146.

 

 

(4) Gunther Anders, est notamment l’auteur de Hiroshima ist überall, 1995, Hiroshima est partout, Le Seuil, Paris, 2008 et Die Antiquiertheit des Menschen, Band 1, 1956, Band 2, 1980, L’Obsolescence de l’homme, t. 1 : Sur l’âme à l’époque de la deuxième révolution industrielle, trad. Christophe David, Paris, éditions Ivrea et éditions de l’Encyclopédie des Nuisances, 2002, t. 2. L’Obsolescence de l’homme, t. 2 : Sur la destruction de la vie à l’époque de la troisième révolution industrielle, trad. Christophe David, Paris, Éditions Fario, 2011.

 

(5) Nicholas Georgescu-Roegen est notamment l’auteur de The Entropy Law and the Economic Process, Harvard University Press, Cambridge, Massachussetts, 1974 et de Demain la décroissance, Entropie, Ecologie, Economie, Editions Pierre-Marcel Favre, Lausanne, 1979.

 

(6) Comme celles du passage de l’eau de l’état liquide à l’état solide ou à l’état gazeux.

 

(7) Pour ces auteurs, les rapports sociaux ont une dimension intersubjective, fondée sur la spécularité des relations avec l’autre. Le terme spéculaire vient du latin spécularis qui signifie “en miroir”.

 

(8) Yves Cochet, Devant l’effondrement. Essai de collapsologie, 2019, p.115.

 

 

(9) Ibidem, p.116.

 

(10)  Marion King Hubbert a été le premier géologue à formaliser en 1956 une théorie du pic pétrolier en se focalisant sur la production américaine. Ici, il s’agit du pic de la production mondiale sur une courbe en cloche.

 

 

(11) Yves Cochet, Devant l’effondrement. Essai de collapsologie, 2019, p. 125.

 

(12) Ibidem, p. 122.

 

(13) Ibidem, pp. 125,6.

 

(14) Ibidem, p.120.

 

(15) Ibidem, p. 127.

 

(16) Ibidem, p. 130.

 

(17) Ibidem, p. 143.

 

(18) Ibidem, p. 134.

 

(19) Will Steffen et al., Global Change and the Earth System, 2003; Antony D. Barnosky, Elizabeth Hadly et al. “Approaching a state shift in Earth’s Biosphere”, Nature, June 7, 2012; Wille Steffen, Katherine Richardson, Johan Rockström et al. “Planetary Boundries: Guiding Human Development on a Changing Planet”, Science, February 13, 2015, Clive Hamilton, “The Anthropocene as Rupture” The Anthropocene Review, February 22, 2016.

 

(20) Ibidem, p. 200.

 

(21)  Ibidem, p. 198.

 

(22)  Paul J. Crutzen et Eugene F. Stoermer,  “The “Anthropocene” , p. 17-18. IGBP, 2000.

 

(23) Ibidem, p. 230. Will Steffen et al. “The Trajectory of the Anthropocene: The Great Acceleration”, The Anthropocene Review, No 2, 2015, pp. 81-98.

 

(24) Ibidem, p 207.

 

(25) Ibidem, p. 231.

 

(26) Ibidem, p. 222.

 

  

 

 

 

 

Ce qui compte vraiment

par Fabrice Nicolino

Editions Les liens qui libèrent, Babel, 2017, 221 pages.

Compte rendu par

Ivo Rens

Professeur honoraire

Université de Genève

Genève, décembre 2018

 

L’auteur part du contraste existant entre la multiplication des nouvelles angoissantes pour l’avenir et la poursuite pour la plupart du train-train quotidien.

Il y a le basculement du climat, mais aussi la très grave crise de la biodiversité, l’érosion des sols fertiles alors que la population humaine approche des dix milliards, l’exposition des humains et de tout le vivant aux dizaines de millions de molécules nouvelles créées par la chimie de synthèse…

“Oui, il est vrai, et chacun le sait, que tout disparaît à vive allure. Les espaces, les espèces, la forêt, l’océan, l’éléphant, l’abeille, le requin, le papillon. Dans ces conditions, et sauf phénoménal sursaut, l’homme va connaître les heures les plus terribles de son existence terrestre. Y a-t-il de l’espoir ? Je le pense contre certaines évidences.”

Tel Don Quichotte, l’auteur entreprend de s’attaquer à cinq thématiques accablantes pour esquisser des pistes de sorties de crise requérant certes de l’espoir, mais aussi de l’imagination, de l’énergie et du courage. Nous reproduisons ci-après le titre de chacun de ces cinq chapitres, parfois elliptique mais toujours évocateur et stimulant.

 

Chapitre I. Et si les paysans et les grenouilles revenaient.

Fabrice Nicolino s’appuie ici sur une phrase trouvée dans l’ouvrage posthume du grand historien Fernand Braudel, décédé en 1985, intitulé L’identité de la France : “Le chambardement de la France paysanne est, à mes yeux, le spectacle qui l’emporte sur tous les autres, dans la France d’hier et, plus encore, d’aujourd’hui.” De fait, la France de 1945 comportait 10 millions d’actifs agricoles sur une population de moins de 40 millions, en métropole, et celle de ce début de XXIe siècle n’en compte plus qu’un demi-million. L’industrialisation de l’agriculture imposée par un très petit nombre de décideurs a transformé les paysans en “exploitants agricoles”, assujettis à un endettement permanent pour se doter des machines agricoles imposées par la concurrence.

L’industrialisation de l’agriculture a transformé le paysage de la France rurale, elle a entraîné la désertification des villages, elle a aussi créé des nuisances inconnues jusque là, comme l’invasion du littoral breton par des algues dont la prolifération est due au lisier du bétail cloîtré et des engrais chimiques. La gabegie se double d’une tragédie tant le sort des agriculteurs s’est dégradé. Les coûts “externalisés” et donc cachés de l’industrialisation de l’agriculture sont supportés par les collectivités publiques qui sont à l’origine d’une “tornade de subventions” et cela pour la production de denrées de mauvaise qualité car gorgées de poisons.

Mais en riposte à cette dégradation, une agriculture bio est née et a progressé dernièrement en multipliant par cinq sa production en cinq ans. En réalité, c’est dans cette direction que réside l’espoir. Et l’auteur d’imaginer un “conclave” qui durerait des mois pour obtenir le consensus de la majorité des agriculteurs qui décideraient de réduire leur recours aux pesticides et se verraient attribuer des subventions inversement proportionnelles à la quantité de pesticides qu’ils utiliseraient encore. Cet accord historique serait conclu pour une durée de vingt-cinq ans au terme de laquelle l’agriculture française achèverait sa révolution de désindustrialisation.

 

Chapitre II. Restaurer l’antique beauté du monde.

Comme l’indique le titre, dans ce chapitre l’auteur se veut tout à la fois réaliste et utopiste car, sans un rebroussement de l’histoire récente, l’humanité est perdue ainsi d’ailleurs qu’une bonne partie du vivant.

Déjà, à considérer le seul changement climatique, un article de Johannes Lelieveld du Max-Planck Institut, paru au printemps 2016 dans la revue Climatic Change, établit qu’un bande de terre allant du Maroc à l’Iran, en passant par l’Algérie, La Libye, la Palestine, Israël, le Liban, la Syrie, l’Irak et l’Arabie Saoudite est en train de devenir inhabitable, et qu’elle le sera, rebus sic stantibus, au courant de ce siècle. Chassées de leurs pays par une température de 50°C le jour et plus de 30°C la nuit, plus d’un demi-milliard de personnes tenteront de s’installer en Europe. La cause fondamentale de la dérive climatique réside dans l’industrialisation. Et cette dernière ne s’est mondialisée qu’après la IIe Guerre mondiale. L’origine peut en être retracée dans le discours que prononça le Président Truman le 29 janvier 1949, lorsqu’il annonça un programme concernant l’aide à apporter aux “pays sous-développés”. S’appuyant sur le livre de Gilbert Rist, Le Développement. Histoire d’une croyance occidentale, l’auteur estime que le mythe du développement par l’industrialisation est la cause fondamentale non seulement de la dérive climatique, mais de l’effondrement de tant de nos écosystèmes, comme le relate le rapport commandé par les Nations Unies en 2000 et publié en 2005 sous le titre Evaluation des écosystèmes pour le millénaire.

De cet effondrement en cours, l’auteur donne plusieurs exemples. Nous n’en citerons qu’un, celui du Nil, particulièrement en Egypte qui “est un peu notre ancêtre à tous”. Le haut barrage d’Assouan, construit avec l’aide de l’Union soviétique entre 1960 et 1970, a singulièrement accéléré la dégradation de l’écosystème millénaire du pays. Certes, le barrage d’Assouan donne l’électricité qu’on en attendait et régularise le débit du fleuve. Mais il retient les limons qui sont à l’origine de la fertilité proverbiale de la vallée et du delta, ce qui a conduit les paysans à recourir aux engrais de synthèse, puis aux pesticides, ce qui a dégradé et pollué les sols. “Tous les connaisseurs du dossier savent que le Nil, de miracle, est devenu en cinquante ans une menace de mort… La vérité du Nil, c’est qu’il est à l’agonie.”

Est-ce à dire qu’il faut se résigner ? En aucun cas ! L’auteur cite plusieurs exemples de contre-attaques victorieuses. Ici, à nouveau, nous n’en citerons qu’un, celui de la ferme de 7oo hectares du photographe Sebastião Salgado et de sa femme Lélia, au Brésil, dans l’Etat de Minas Gerais. Cette ferme est située dans ce qui fut l’un des plus beaux écosystèmes de la Planète, la Mata Atlántica, une forêt tropicale humide le long de l’Océan qui, “avant que ne débute la destruction du monde” couvrait probablement 1’290’000 km2, mais dont il ne reste que 90’000 km2. Le pater familias Salgado y avait pratiqué l’élevage, ce qui l’avait conduit à pratiquer la déforestation de son exploitation qu’il a finalement vendue alors qu’elle était écologiquement ruinée. Son fils Sebastião et sa femme Lélia ont racheté cette ferme dans le but de la faire revivre, mais sur d’autres bases. Pour ce faire, ils ont dû recourir à l’Instituto Terra, au lancement d’une souscription internationale et à une pépinière chargée de recueillir des graines dans un rayon de 200 kilomètres. Ils ont planté deux millions et demi d’arbres de 300 espèces différentes. Tout n’est pas réparé, ni réparable. “Il n’empêche. Les oiseaux sont revenus – on recense près de 200 espèces – , de même que le caïman et les singes, sans compter le seigneur des lieux, o jaguar.”

Entreprendre le sauvetage de l’écosystème de la planète, c’est-à-dire de la biosphère, nécessitera la mobilisation d’une immense force de travail et des ressources financières considérables. Il existe dans les pays dits du sud une force de travail inemployée ou sous-employée de l’ordre d’un milliard d’individus.

Pour ce qui est des ressources financières, l’auteur rappelle que, lors du dernier krach, “entre octobre 2008 et octobre 2011, la Commission européenne a approuvé environ 1’500 milliards d’euros d’aides d’Etat en faveur des établissements financiers, ce qui équivaut à 37% du PIB de l’UE.” Cet exemple montre bien que les fonds existent et qu’ils peuvent être mobilisés. “Il faudra bien s’emparer, pour le bien commun et la survie collective, d’une fraction de ces milliers de milliards d’euros de l’économie financiarisée qui ne font que détruire chaque jour un peu plus les équilibres vitaux. En somme, mon projet, si j’ose l’appeler ainsi, consiste à saisir une partie des sommes volées à notre avenir d’humains.” Le salut “passe nécessairement par un hold-up géant au détriment des abrutis qui jouent le destin des hommes à la Bourse.”

A qui confier la gestion de ces fonds ? L’auteur pense, bien sûr, à l’ONU. Mais cette institution et ses agences, telle l’OMS et la FAO, sont tellement gangrénées par les lobbies industriels qu’il n’est pas sûr qu’elles soient à même de gérer le fonds planétaire de restauration issu de ce “hold-up”. Il pense aussi à l’ébauche d’un monde tout autre qu’incarne le réseau mondial paysan appelé Via Campesina qui regroupe 164 organisations de 75 pays et auquel appartient en France la Confédération paysanne.

A ceux de ses lecteurs qui trouveraient ses propositions démentielles, Fabrice Nicolino répond : “Attendre la fin du monde, qui ne peut se concevoir sans guerre de tous contre tous ? Ou bien tenter la voie du courage ? Cette pointe de folie que je revendique est la seule capable de nous sauver encore.”

 

Chapitre III. Ce qu’est un seul siècle pour la mer.

L’industrialisation a eu sur la pêche des conséquences peut-être encore plus catastrophiques que sur l’agriculture. En un siècle, et parfois en quelques dizaines d’années seulement, une zone abondamment peuplée de diverses espèces peut être pratiquement dépeuplée. L’auteur a pris la peine d’embarquer sur un chalutier à Dakar pour se rendre compte des modalités de la pêche industrielle. “Il s’agissait – écrit-il – de repérer sur écran, via un satellite, un banc de thons et de s’en approcher.” On est loin des pratiques rapportées par Pierre Loti en 1886 dans Pêcheur d’Islande.

Certains chalutiers sont des usines flottantes. A la fin des années 1990, un chantier naval norvégien a construit un chalutier géant long de 144 mètres, l’Atlantic Dawn, devenu l’Annelies Llena, pouvant pêcher 400 tonnes de poisson par jour – près de 700 selon d’autres sources – et en rapporter au port en un seul voyage 7000 tonnes. “C’est grossièrement ce que 7000 petits pêcheurs africains peuvent prendre en une année complète. Ou encore de quoi nourrir près de 300’000 Sénégalais. Sans compter les 70 à 80 % de prises accessoires, non rentables sur le marché et aussitôt rejetées en mer.” Mais il y a encore plus grand : le Lafayette devenu Damanzaihao mesure 228 mètres de long et il est capable de rapporter 14’000 tonnes de poisson à la fois.

Fabrice Nicolino a eu la chance de rencontrer un ancien directeur d’une école de plongée sous-marine de Dakar du nom de Haïdar El Ali qui, lors d’une plongée, fut témoin d’un cas de pêche à l’explosif qu’il eut l’occasion de filmer, ce qui fit de lui un défenseur de la mer qui se chargea de sensibiliser les Sénégalais à la préservations des ressources halieutiques. En 2012, Haïdar devint ministre de l’Ecologie et de la Protection de la nature, puis ministre de la pêche et des Affaires maritimes. “Le 4 janvier 2014, un rafiot des modestes garde-côtes sénégalais approche d’un majestueux chalutier russe de 120 mètres de long, l’Oleg Nydenov. Ses hommes montent à bord et demandent aux Russes de venir mouiller dans le port de Dakar, car il pêche illégalement dans les eaux territoriales du Sénégal.” Les Russes refusent d’abord, mais sont obligés de s’exécuter après l’intervention d’un deuxième patrouilleur sénégalais. Arrivé à Dakar, le navire russe fut empêché de repartir.

S’ensuit une crise diplomatique entre le Sénégal et la Russie. Haïdar décide alors de faire appel “au pirate écologiste le plus célèbre au monde, Paul Watson de Sea Shepherd, l’association d’écologie marine dite du Berger de la mer. Watson promet de prêter au Sénégal, pour de longs mois, un navire de surveillance côtière.” Au terme de difficiles négociations, le navire russe fut autorisé à quitter le Sénégal, mais après avoir acquitté une amende de près d’un million d’euros. Et l’auteur de citer l’Agence des Etats-Unis pour le développement international (USAID) qui “a calculé que ce pays pauvre perdait chaque année 230 millions d’euros à cause de la pêche illégale.” En réalité la pêche industrielle est une guerre d’extermination contre les espèces dont dépendent les populations des pays jouxtant l’Atlantique.

Ce n’est qu’en juillet 2013 que Le Monde et Le Nouvel Observateur révélèrent le contenu d’un Rapport de la Cour des comptes de 2010 consacré aux subventions françaises à la pêche entre 2000 et 2009. “En 2008, les aides publiques ont atteint un milliard d’euros pour un chiffre d’affaires du secteur de 1,2 milliard d’euros. Et quatre fois le résultat net des entreprises de la pêche. Encore les magistrats de la Cour des comptes s’en sont-ils tenus aux subventions de l’Europe et de l’Etat français, incapables qu’ils étaient d’apprécier l’insondable manne octroyée par les collectivités locales, qualifiées de « trou noir ».”

En passant, Fabrice Nicolino se démarque de Jean-Luc Mélenchon qui avait déclaré : “La mer est notre nouvel espace de réussite et d’exploits scientifiques et techniques ! C’est ma proposition.” Il accuse Mélenchon d’adhérer à l’industrialisation de la pêche et d’être aveugle à ses dégâts.

Le chapitre s’achève par une contestation des estimations de zones surpêchées selon la FAO. Cette agence des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture qui a constamment misé sur l’industrialisation de la pêche publie chaque année un Rapport annuel sur la situation mondiale des pêches et de l’aquaculture fondé sur les seules déclarations officielles des Etats membres. Or, les données fournies par certains de ces Etats dont la Chine ne sont manifestement pas fiables du tout. L’auteur donne sa préférence à une étude que Daniel Pauly et Dirk Zeller ont publiée en 2016 dans la revue Nature Communications autrement plus inquiétante que les estimations de la FAO. “En 2010, les pêcheurs de la planète n’auraient pas capturé 77 millions de tonnes, comme annoncé, mais 109 millions de tonnes ! Un écart de 30 %.” Il en résulte que, si le rythme de pêche industrielle se poursuit, l’effondrement de nombre de zones de pêche est inéluctable.

“On a le droit, et je le prends ici, d’imaginer une coalition mondiale prenant de la force de mois en mois, qui réclamerait la fin immédiate de toute subvention au crime. Qui lancerait l’idée, fatalement très minoritaire au début, d’un boycott de tout poisson pêché par un chalutier de plus de 12 mètres de longueur. Je ne me prétendrai jamais spécialiste, et cette limite peut aisément être changée pour une autre. L’important, le crucial, c’est de commencer à dire non par milliers, puis par millions, à cette marche vers l’abîme, qui est en fait une marche vers les abysses, où nous périrons tous noyés.”

 

Chapitre IV. Ces si nombreuses larmes d’eau douce.

L’eau vive, offerte par la nature, a fait place à l’eau industrielle dont la production est, en France, de facto monopolisée par trois transnationales : Veolia, Suez-Lyonnaise et la Saur.

L’auteur met cette production en relation avec la domestication plus ou moins aboutie des fleuves, notamment de la Loire et du Rhône, … et celle de nombreux maires de grandes et petites villes, tributaires des transnationales. Il initie le lecteur aux techniques de la fabrication de l’eau potable. Où qu’elle soit prélevée, l’eau est soumise à un “grand hachoir physico-chimique” qui compte plusieurs étapes : “dénitrification par usage de résines échangeuses d’ions”, ultrafiltration puis nanofiltration par membranes ou par osmose inverse, et nettoyage au chlore, substance qui a la singularité de réagir fortement au contact avec toute matière organique. De cette étape résultent quantités de molécules diverses nommées SPC, sous-produits de la chloration tant elles sont multiples et variables.

“Je citerai deux SPC qui, à la différence de la plupart des autres, sont (un peu) étudiés : les trihalométhanes (TMT) et les acides haloacétiques (AHA). Les premiers comme les seconds peuvent conduire chez l’animal – on attend encore les études chez l’homme -, à des cancers, et sont toxiques pour le fœtus.”

Depuis des années, Fabrice Nicolino boit l’eau en bouteille de plastique nonobstant ses préventions contre le plastique “tiré du pétrole, si coûteux à fabriquer et à détruire, si plein de toxicité”.

Suit la présentation de trois contre-exemples. Le premier est celui d’un plan hydroélectrique pharaonique lancé en Espagne en l’an 2000 qui projetait la construction de 118 grands barrages et de 863 infrastructures dont des canaux, des ponts et des réservoirs, visant notamment à irriguer l’Andalousie. Toutefois, ce plan fut vigoureusement combattu et officiellement abandonné en 2005. Le second est celui, plus démentiel encore, qui est en cours “dans la Chine totalitaire” où, en vingt ans, 27’000 rivières ont tout simplement disparu. Le troisième est celui enduré par les deux millions d’habitants de Gaza où “les analyses de l’eau « potable » montrent des concentrations effarantes de polluants majeurs”.

Viennent ensuite trois exemples, à première vue, très inattendus que l’auteur présente comme des modèles de ce qui pourrait être fait ailleurs.

Le premier est celui de la ville de Freising, en Bavière, au nord de Munich, pourtant une région très à droite et même un haut lieu du conservatisme. “En 1990, les zones de captage où l’on puisait l’eau destinée à la consommation affichaient des taux de nitrates qui dépassaient la limite légale de 50 mg par litre …(et) on s’approchait également de la limite autorisée pour les pesticides. Contre toute attente, la municipalité ne choisit pas la voie technique, mais décide de s’attaquer au fond du problème. En passant un contrat avec les agriculteurs de son territoire. L’histoire est passionnante, mais un peu trop longue. En deux mois, 95% des agriculteurs ont accepté de modifier leurs pratiques – moins d’engrais et de pesticides, assolement, mise en place d’un couvert végétal toute l’année – en échange de généreuses subventions. La ville paie 90’000 euros par an, mais bien moins que si elle avait dû abandonner, ce qui était inévitable, le puits de captage pollué. La réussite est là, avec un taux de nitrate divisé par deux et toujours orienté à la baisse.”

Le second n’est autre que Munich – qui curieusement devrait être le premier car il est de dix ans antérieur à celui de Freising – et le troisième est celui de New-York, métropole de dix millions d’habitants. Dans ces trois villes on boit une eau non traitée !

Selon l’auteur, sous l’emprise de sa technocratie et du syndicat des agriculteurs industrialisés, la FNSEA, la France, hélas, tourne le dos à ces exemples en violant impunément jusqu’ici une directive de l’Union européeenne. “Mon pays, mon pauvre pays perdu laisse mourir avec autant de légèreté la Camargue et le Marais poitevin – nos deux grandes zones humides survivantes -, abandonne aux pollutions extrêmes la fantastique nappe phréatique d’Alsace – l’une des principale réserves d’eau douce en Europe -, tolère que les sédiments du Rhône et de quantité de rivières soient gorgés de PCB – l’un des poisons chimiques les plus difficiles à éliminer…”

Le chapitre s’achève sur une évocation nostalgique de la Grèce antique, celle qui fêtait les nymphes et les naïades, évocation qui amorce la conclusion que voici.

“La seule voie encore ouverte, entrouverte, nous la connaissons tous. Il ne faut plus polluer aucune source d’eau. Et, avant cela, pour y parvenir, il faut considérer toutes les eaux de la Terre, douces ou salées, comme intouchables. Donc, décréter qu’il y a crime dès lors qu’il y a dégradation. Ce qui n’arrivera que lorsque notre culture de l’eau et de la vie aura écrasé à jamais les basses valeurs industrielles de la destruction. L’industrie de l’eau vit de son empoisonnement. Je propose qu’à l’avenir aucun procédé industriel ou agricole d’aucune sorte ne puisse exister s’il enfreint cette règle absolue : on ne salit pas l’eau dans laquelle baigne notre passé comme notre avenir.

En attendant, l’eau, leur eau, est morte.”

 

Chapitre V. Vivre enfin avec nos frères lointains.

Plutôt que de présenter les différents tableaux de la condition animale que nous dépeint l’auteur, rapportons l’excellent résumé qu’il en fait lui-même en tête de ce cinquième chapitre.

“Nous partageons le même arbre généalogique. Les animaux, quoiqu’on en puisse dire, c’est la famille. Or nous les traitons comme de la chair à saucisse, nous les affamons, nous les brûlons, nous les torturons. Comme nous l’avons fait aussi avec des hommes aussi humains que nous. Le retour du loup en France nous donne la chance historique de faire mieux qu’autrefois. Y arriverons-nous ? Oui, à condition de nous battre.”

En réalité, Fabrice Nicolino estime que la condition animale a considérablement changé au cours de l’histoire. Dans l’Egypte antique, les animaux étaient valorisés. Ensuite leur sort s’est dégradé. Mais la condition animale n’a jamais été pire que dans les sociétés industrielles. Il fait sienne la pensée de Tolstoï : “Tant qu’il y aura des abattoirs, il y aura des champs de bataille.”

Les pesticides ont décimé non seulement les populations d’insectes, y compris nos précieuses abeilles, mais nombre d’oiseaux. “Le printemps est devenu silencieux, comme l’écrivait Rachel Carson, mais qui tend l’oreille peut entendre le cri de désespoir de centaines de millions de sacrifiés.” Moins audibles et moins visibles, le ver de terre, cet assistant bénévole du paysan, se fait, lui aussi, de plus en plus rare.

L’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) tient une Liste rouge des espèces menacées qui interpelle le genre humain. Mais l’auteur fait observer que le nombre d’individus parmi les oiseaux non menacés est lui-même en voie d’effondrements. 70% des oiseaux marins ont disparu. Il en va de même dans quantité d’autres espèces.

Tout aussi affligeante est la violation flagrante de la protection juridique accordée par la France à certaines espèces, conformément à un traité international. C’est le cas du blaireau, outrageusement chassé dans des conditions particulièrement sinistres et, bien sûr, du loup qui avait disparu de France entre les deux guerres après y avoir séjourné pendant des millions d’années. Comment espérer pouvoir empêcher la disparition de l’éléphant d’Afrique, le tigre de l’Inde et les requins des océans si on renonce à protéger le loup et en France ?

Curieusement, l’espoir que dévoile Fabrice Nicolino sur nos relations avec les animaux ne se trouve pas dans ce cinquième chapitre mais dans la Conclusion de son livre. “Oui, les animaux sont une clé. Il n’est que temps de leur offrir un statut digne de leur intelligence, de leur élégance, de leur incomparable présence au même monde que le nôtre. En leur accordant des droits ? Mais pardi, évidemment !” Pour ce faire, il s’appuie sur l’avis de trois philosophes : Pythagore, il y a 2’500 ans, Plutarque, il y a 1’900 ans et Florence Burgat, l’auteur notamment de Animal, mon prochain, paru en 1997, dont toute l’œuvre est consacrée à nos relations avec les animaux. “Mon sentiment profond est que, inéluctablement, raisonnables ou pas, les animaux finiront par obtenir des droits reconnus par tous les pays du monde.”

 

 

Conclusion

“Bien entendu, tout ce que je viens d’écrire est fou… ” écrit Fabrice Nicolino au début de sa conclusion. Mais, c’est la folie industrialiste de l’humanité qui nous a conduit à notre époque où tout ne peut manquer de basculer. Le lecteur qui s’attendait à voir l’auteur condenser son message, lequel est aussi un appel, risque d’être quelque peu décontenancé par la multiplicité des thèmes abordés dans cet épilogue. Nous nous limiterons ici à résumer le second des deux thèmes principaux, sans revenir sur celui concernant les droits des animaux que nous venons de traiter.

Etant à la recherche d’“accélérateurs de conscience” pour faire face aux échéances écologiques imminentes, l’auteur relate les circonstances dans lesquelles, lui le mécréant assumé, avait été amené à co-éditer avec un prêtre catholique dix numéros d’une revue religieuse trimestrielle qui toutefois portait en sous-titre “Ensemble face à la crise écologique”. Il juge miraculeuse l’encyclique Laudato si “sur la sauvegarde de la maison commune”, publiée par le pape François en 2015. “L’Eglise catholique a beaucoup de choses à se faire pardonner parmi lesquelles de grands massacres –” mais si elle reste fidèle à son virage écologique…

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Je terminerai ce compte rendu par quelques remarques critiques sur cet ouvrage. Le style, tout d’abord, en est toujours leste, parfois superbe. Fabrice Nicolino, qui avait publié en 2009 Bidoche, l’industrie de la viande menace le monde, se trouve significativement à la confluence de l’écologie politique et du mouvement animaliste mondial.

Cela dit, je m’étonne qu’il ne dise pratiquement rien de la problématique électronucléaire, particulièrement préoccupante en France ; avec un parc de centrales vieillissantes ce pays est toujours plus à la merci d’un accident majeur ; au surplus son projet d’enfouissement à des centaines de mètres sous terre des déchets radioactifs est considéré par nombre de scientifiques indépendants comme annonciateur d’une pollution radiologique définitive d’un immense territoire. De fait, c’est toute la problématique énergétique qui est absente du livre. Enfin, je regrette que l’auteur ne dise pratiquement rien des relations internationales, minées par des guerres continuelles, dont on peut craindre qu’elles ne débouchent demain sur la “der des der”. En effet, la paix mondiale nous importe vraiment aussi.

Il n’en reste pas moins que ce livre de Fabrice Nicolino constitue un apport constructif précieux à la réflexion politique à une époque ou les idéologies bégayent entre la reprise de formules périmées et les mirages du néolibéralisme. Je ne puis qu’en recommander vivement la lecture.