Yves Cochet, Devant l’effondrement, Essai de collapsologie

Recension par Ivo Rens,

juillet 2020

 

C’est probablement le Rapport Meadows sur Les limites à la croissance, (1) paru en 1972, qui a relancé le thème ainsi que la conjecture de l’effondrement de notre système économique et même écologique. La notion d’effondrement, collapse en anglais, a donné naissance au terme de “collapsologie” qui apparaît, en français, en 2015, dans l’ouvrage de Pablo Servigne et Raphaël Stevens, d’ailleurs muni d’une postface par Yves Cochet. (2)

La fin du monde est un thème ancien puisqu’il remonte en tout cas aux apocalypses juives et chrétiennes. Depuis la révolution industrielle et la sécularisation de l’idée de progrès indéfini de l’espèce humaine, cette conjecture a été occultée dans les médias, mais elle n’en a pas moins préoccupé certains auteurs modernes ou contemporains, comme le signalent les écrits que nous lui avons consacrés dans les années 1970. (3)

 

Avant de publier Devant l’effondrement, Yves Cochet avait déjà abordé certains aspects de cette problématique comme le donnent à penser les titres de trois de ses ouvrages, Sauver la Terre, paru en 2003, Pétrole apocalypse, paru en 2005 et Où va le monde ? 2012-2022 : une décennie au-devant des catastrophes, publié avec Susan George, Jean-Pierre Dupuy et Serge Latouche en 2012.

Le dernier ouvrage d’Yves Cochet se divise en quatre parties bien distinctes intitulées respectivement “Avant l’effondrement”, “Le scénario central”, “Après l’effondrement” et “Le déni de l’effondrement aujourd’hui”.

Avant de retracer l’argumentation de notre auteur, ancien dirigeant écologiste français et ancien ministre de l’environnement, disons encore quelques mots sur ses références. Ce sont celles d’un intellectuel ayant une formation scientifique, puisqu’il est docteur en mathématiques, et une vision du monde qui doit beaucoup à deux penseurs bien différents, le philosophe ultra-pessimiste Günther Anders (4) et l’économiste dissident Nicholas Georgescu-Roegen (5), mathématicien comme lui. Ce qui frappe dans les différents thèmes qu’il aborde c’est l’ampleur de sa documentation tant en anglais qu’en français.

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La première partie de l’ouvrage est subdivisée en quatre chapitres intitulés respectivement 1 De quoi parle-t-on ? 2 Comment sommes-nous arrivés au bord de l’effondrement ? 3 Y a-t-il une bonne économie pour la planète et pour l’humanité ? 4 Les prémisses : la crise de 2008.

Dans son premier chapitre, l’auteur pose les fondements épistémologiques de son discours. L’auteur y présente le concept de transition de phase (6) que les écologues ont transposé de la physique aux écosystèmes pour expliciter le caractère critique de ces passages d’un état à l’autre ainsi que le concept de l’interaction spéculaire (7) proposé par René Girard et Jean-Louis Vullierme pour rendre compte de la dynamique fallacieuse des représentations que les hommes se font de leur situation historique. Il y esquisse aussi une interprétation thermodynamique de l’économie et une justification de la pertinence de l’application à l’histoire économique de la courbe en cloche formalisée vers 1840 par le mathématicien belge Pierre-François Verhulst. L’effondrement des sociétés humaines apparaissant probable, il s’interroge sur son déroulement, lent et catabolique ou rapide et catastrophique et se prononce pour la seconde option dans les termes qui suivent : “Mon hypothèse est que la vitesse de l’effondrement est une fonction de l’intégration, du couplage, de la connectivité. Selon cette hypothèse, l’effondrement de la société mondialisée est possible dès 2020, probable en 2025, certain vers 2030, à quelques années près.”

 

Le deuxième chapitre retrace les raisons qui condamnent l’humanité à la catastrophe. Depuis l’avènement des sociétés industrielles que Yves Cochet fait remonter au XVIIIe siècle – ce qui est historiquement contestable car elles ne se sont imposées à l’échelle mondiale qu’aux XIXe et XXe siècles – elles se sont toutes réclamées du productivisme, qu’elles fussent libérales ou marxistes. Or, vu le caractère limité des matières premières nécessaires aux sociétés industrielles, il est évident que “l’extension planétaire du mode de vie occidental est tout simplement impossible”. Et ce, d’autant plus que le productivisme qui domine nos sociétés industrielles a entraîné une dégradation dramatique de notre environnement naturel qu’attestent l’altération de la biodiversité et le changement climatique en cours, “au point que le maintien de la vie humaine sur terre n’est plus garanti à la fin du présent siècle.” Dans ces conditions, Yves Cochet ne pouvait qu’être favorable à l’idée de décroissance mais il observe que les “objecteurs de croissance” éludent trop souvent la question démographique qui est une question taboue en France, mais aussi au niveau international. Il parle certes de surpopulation, mais il aurait pu donner, nous semble-t-il des arguments autrement convaincants en faisant parler les chiffres en mathématicien qu’il est. Peut-être la raison de cette retenue réside-t-elle dans l’idée que l’auteur se fait de l’effondrement à venir. Pour lui, cette catastrophe entraînera une réduction drastique de la population humaine, mais dans des proportions, somme toute, limitées. “La vision du futur qui inspire ce livre est celle-ci : une évolution discontinuiste couplée à un modèle décroissant. Autrement dit, l’effondrement à venir s’accompagnera nécessairement d’une décroissance des niveaux de production et de consommation. Mais plus cette décroissance sera choisie, moins l’effondrement sera épouvantable. La décroissance est la politique de l’effondrement.” En somme, il estime possible d’accompagner et de modérer sinon de gérer l’effondrement !

 

Le troisième chapitre, consacré à l’économie se veut une boussole économique pour un monde nouveau dont l’auteur postule l’existence après l’effondrement qui vient. Il commence par une remise en cause de l’économie néoclassique, encore dominante, qui est tributaire d’un modèle mécaniste périmé car ses postulats sont antérieurs à la thermodynamique et à la science écologique. Parmi les dissidents de la science économique, le premier qu’il cite est Nicholas Georgescu-Roegen, mais il s’attarde à examiner ses apports au travers de deux de ses disciples hétérodoxes, Herman Daly et Charles A.S. Hall, et particulièrement au travers de ce dernier. De ce fait, il se concentre sur les problèmes énergétiques à l’échelle de la planète et tend à sous-estimer les problèmes des autres ressources matérielles qui, chez Georgescu-Roegen sont tout aussi importants quant à leur accessibilité et à leur dissipation.  Toutefois, pour Herman Daly, Charles S.A. Hall et Yves Cochet, “l’économie est un sous-système enchassé (embedded) dans le système primaire fini et non croissant de la planète Terre”, ce qui est bien un des fondements de la pensée de Georgescu-Roegen.

Yves Cochet se fonde sur les analyses de ce dernier et de René Passet pour opter résolument en faveur de la décroissance. Mais il omet totalement de développer le rôle clé que joue l’entropie dans la conception bioéconomique de Georges-Roegen qui seule rend compte de la flèche du temps et de l’impossibilité de prédire l’avenir.

 

Le quatrième chapitre consacrée aux prémices de l’effondrement : la crise de 2008. Yves Cochet attribue la cause première de cette crise à la hausse du cours du baril de pétrole à New York.  Viennent ensuite aux Etats-Unis, les défauts de remboursement des ménages, les défauts de remboursements des banques, la titrisation des emprunts immobiliers, l’immense dette des EEUU. Pourtant, c’est dans ce chapitre que l’auteur rend justice aux matières premières autres que le pétrole dont dépendent nos sociétés industrielles. Ces métaux et métalloïdes, extraits le plus souvent dans des mines, sont absolument nécessaires aux sociétés industrielles. “Les profils temporels de production des grandes mines du monde ressemblent à la courbe en cloche de la production de pétrole : cela croît pendant un certain temps jusqu’à atteindre un maximum, avant de décroître inexorablement.”

 

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La deuxième partie de l’ouvrage, intitulé “La fin du monde tel que nous le connaissons”, qui porte sur l’effondrement et ses suites, est de loin la partie de l’ouvrage où l’auteur prend le plus de risques car il conjecture un effondrement mondial dramatique prochain et inévitable, dont les causes sont plurielles, qui peut donc s’amorcer dans des circonstances fort diverses et donner lieu à des scénarios multiples et dissemblables. Pour lui, il s’agit d’un événement sans précédent pour l’espèce humaine, qui pourrait d’ailleurs aboutir à sa disparition, mais dont un seul événement du passé peut donner une idée, à savoir la survenue de la peste noire en Europe en 1348 qui réduisit en cinq ans d’un tiers la population européenne.

Nous nous proposons de citer ci-après de larges passages de ce chapitre afin d’éviter autant que faire se peut de mésinterpréter ses conjectures.

“La période 2020-2050 sera la plus bouleversante qu’aura jamais vécu l’humanité en si peu de temps. A quelques années près, elle se composera de trois étapes successives : la fin du monde tel que nous le connaissons (2020-2030), l’intervalle de survie (2030-2040), et le début d’une renaissance (2040-2050). (8)

 

Mais, comment expliquer que rien ne puisse prévenir pareil désastre ? “Paradoxalement, alors que l’effondrement se compose d’événements qui sont tous d’origine anthropique, les humains, quelle que soit leur situation de pouvoir, ne peuvent plus modifier que marginalement la trajectoire fatale qui y conduit. En effet, au-delà de la profonde perturbation de la dynamique des grands cycles naturels du système Terre, une autre cause parallèle, purement psychologique, renforce cette avancée vers l’effondrement. Il s’agit du système de croyances actuellement prédominant dans le monde : le modèle libéral-productiviste. Cette idéologie est si prégnante, si invasive, qu’aucun assemblage alternatif de croyances ne parvient à le remplacer tant que ne s’est pas produit l’événement exceptionnel de l’effondrement imminent, dû au triple crunch énergétique, climatique et alimentaire.” (9)

 

Pour Yves Cochet, les scénarios de l’effondrement sont légion : Ce pourrait être “une tension internationale aboutissant à l’utilisation d’armes nucléaires, rayant de la carte plusieurs grandes villes du monde, tandis qu’un nuage de poussières et de cendres envahira l’atmosphère pendant des années et que l’amincissement de la couche d’ozone conduira les humains à être brûlés par les UV, la diminution du flux solaire ayant en parallèle un impact catastrophique sur les cultures.”  Ce pourrait être aussi “une souche virulente aussi mortelle qu’Ebola et aussi contagieuse que la grippe” se propageant rapidement au monde entier sans qu’une réponse sanitaire puisse lui être opposée. Ce pourrait être encore “le franchissement d’un seuil de raréfaction des pollinisateurs sous l’effet conjoint de la transformation des habitats, de l’excès de pesticides et de la prolifération d’espèces invasives” qui ferait “chuter brusquement la production agricole, provoquant des famines massives”. On pourrait concevoir que l’amorce en soit “le déclin accéléré de l’approvisionnement en pétrole après le passage du Pic Hubbert”(10) mondial provoquant “une panique sur les marchés des matières premières et une pénurie de carburants, dont les conséquences se diffuseraient bientôt aux autres volets cruciaux de l’économie mondiale : la fourniture d’électricité, les communications, les transports, l’eau courante et les services régaliens des Etats.” Ce pourrait être aussi “un nouveau choc systémique global de très grande ampleur au sein du système bancaire, monétaire et de crédits” qui prolongerait “ses effets dans les chaînes de production mondiale de biens et de services, par contagion croisée intensifiante entre le système financier et les réseaux de production et de commerce”. Ce pourrait être encore “un relargage massif et brusque de méthane dans l’atmosphère dû à la fonte des pergélisols arctiques et sibériens ou à la libération des hydrates de méthane sous-marins, au point que la température moyenne de la Terre augmentera de plus de 1 °C en quelques années”. L’effondrement pourrait être causé par “l’explosion d’une bombe thermonucléaire à haute altitude au-dessus de territoires cruciaux comme les Etats-Unis d’Amérique ou de l’Europe” qui créerait “une impulsion électromagnétique capable de paralyser toute l’alimentation électrique du continent pendant plusieurs mois”. Ou bien, “le basculement dans la mer d’Amundsen des glaciers de Pine Island”, en Antarctique, entraînant ”une montée du niveau de la mer de 3 mètres, submergeant toutes les villes côtières de la planète”. Ou encore, “le brusque arrêt du Gulf Stream marquant la fin de l’Europe tempérée”. Ou enfin, “la déforestation rapide pour pallier le manque d’énergies fossiles en déplétion accélérée” antraînant “la chute de la civilisation occidentale par pénurie de bois.” (11) Pour l’auteur, cette liste n’est d’ailleurs nullement exhaustive !

 

Une fois amorcé l’effondrement se traduira en d’innombrables troubles. “Hélas, il est à craindre que les trois raisons majeures qui, historiquement, ont fait baisser le nombre d’humains se combineront pendant ce sombre futur : les guerres, les épidémies et les famines”. (12) Et voici ce que Yves Cochet conjecture quant à l’effet de l’effondrement sur les populations humaines : “Notre hypothèse est que moins de la moitié de ces populations survivra, soit environ trois milliards d’êtres humains sur terre et une trentaine de millions sur le territoire actuel de la France”. (13) On comprend que l’auteur avoue avoir rédigé cet ouvrage d’une main tremblante ! (14) Dans cet ouvrage, l’auteur parle beaucoup de la mort d’innombrables humains, il traite aussi du traumatisme des survivants mais, sauf erreur, il n’évoque jamais les indicibles souffrances des uns et des autres non plus que celles des animaux.

 

Après une période de chaos, pendant laquelle les restes de l’ancien monde, ses Etats et ses institutions internationales, auront disparu, la société s’organisera en biorégions politiques qui ne seront pas nécessairement isolées ni indépendantes les unes des autres, un peu à l’image peut-être de ce que furent les cités-Etats germaniques ou italiennes du XVIIIe siècle.

Le territoire actuel de la France métropolitaine sera divisé en lieux sûrs, les biorégions, et en zones abandonnées – nous y reviendrons. Chaque biorégion constituera un micro-Etat simple muni d’une assemblée et d’un gouvernement, lequel détiendra le monopole de la violence physique légitime. (15)

“Si l’effondrement systémique mondial imminent n’entraîne pas la disparition de l’espèce humaine, les habitants de la France dans la seconde moitié du XXIe siècle pourraient bénéficier de trois sources principales d’énergies renouvelables thermiques, produites localement : le bois de chauffage, le charbon de bois et le biogaz.” (16) La consommation sera régulée par un rationnement généralisé. L’alimentation sera plus végétale, plus locale et plus saisonnière. La mobilité sera tributaire de la marche à pied, de la bicyclette, de la traction animale, de la voile et des embarcations à rames. Il est possible qu’on restaure un système de voies ferrées avec des locomotives rudimentaires à vapeur, alimentées au charbon de bois ainsi que des trains de draisines à pédalier et/ou à voile. Dans ces sociétés du futur, il n’y aura pas de production d’électricité et donc pas d’appareillages électriques. L’auteur semble admettre que la production de bicyclette n’est guère envisageable dans pareil environnement. Il préconise donc d’“anticiper dès aujourd’hui la fabrication massive de bicyclettes afin d’en disposer en abondance en 2050” ! (17)

En revanche, le sort des centrales nucléaires vouées à l’abandon posera un problème dont l’auteur ne donne pas la solution. “Il se pourrait… que, lors de la débâcle des services, la sécurité et la sûreté des 450 réacteurs nucléaires existants dans le monde – dont 58 en France aujourd’hui – deviennent défaillantes par manque de personnel.” (18) C’est là un legs empoisonné aux générations futures qui devront bien le gérer. Il semble que les emplacements de ces centrales constitueront quelques-unes des zones abandonnées mentionnées par l’auteur aux côtés des biorégions.

 

L’apparition de cette utopie écologiste au terme de l’apocalypse laisse rêveur. Comment penser que les drames inouïs endurés par les humains pendant l’effondrement ne les aura pas gravement traumatisés et rendus asociaux et encore plus violents plutôt que de les avoir purgés de leurs passions pour la puissance, la domination et la compétition ?

 

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La fin du livre d’Yves Cochet nous semble d’intérêt très inégal. La troisième partie intitulée “Après l’effondrement” est un peu en porte-à-faux parce que l’auteur n’écrit pas après l’effondrement mais bien avant. La quatrième partie intitulée “Le déni de l’effondrement aujourd’hui” est autrement passionnant ainsi d’ailleurs que le chapitre intitulé “Quelques controverses” qui lui est lié.

L’auteur évoque les “cris d’alarme” lancés ces derniers temps par des personnalités scientifiques, les “marches pour le climat” organisées dans de nombreux pays par des jeunes qui s’inquiètent du monde dont ils vont hériter et qui réclament diverses actions de l’Etat ou des Etats, en croyant encore pouvoir éviter l’effondrement global.

A ces initiatives alarmistes, respectables certes, mais désuètes, il oppose les prises de positions catastrophistes de plusieurs auteurs, dans le nouveau cadre “anthropocénique”, (19) ainsi que leurs premières propositions ou tentatives d’action. Lui-même se présente comme catastrophiste en précisant bien qu’il ne peut pas prouver l’imminence de la catastrophe, mais seulement son extrême probabilité. “Il existe – écrit-il – une rupture ontologique, épistémologique et politique entre un scénario alarmiste quelconque et un scénario catastrophiste.” (20)

S’inspirant de Günther Anders, Yves Cochet écrit : “l’effondrement global ne peut être saisi dans toute son ampleur ni affronté proportionnellement, parce que son immensité dépasse les capacités cognitives de l’esprit humain. Il s’agit d’un phénomène supraliminaire, supérieur à tout ce que le processus d’hominisation a connu depuis un million d’années.” (21)

Parmi les catastrophistes, c’est dans la mouvance des tenants de l’anthropocène qu’il trouve les discours et les comportements les plus prometteurs. Rappelons que le terme d’anthropocène vient d’un article des géologues Paul Crutzen et F. Stoermer datant de 2000. (22) Selon ces auteurs, depuis que l’impact de l’espèce humaine sur le système Terre revêt une dimension géologique mesurable, il sied de ne plus parler d’holocène mais bien d’anthropocène. Certes, la date à laquelle l’anthropocène a succédé à l’holocène fait débat mais, pour Yves Cochet, qu’on choisisse le milieu du XIXe ou celui du XXe siècle, elle signale le triomphe de l’industrialisation du monde. Et de citer un article signé par le spécialiste américain du changement climatique Will Steffen qui, parlant de l’origine historique de l’anthropocène écrit : “C’est une défaillance politique, un choix opéré pendant le XIXe siècle européen : le choix du feu.” (23)

Face aux prévisions catastrophistes, Yves Cochet dénonce l’indifférence et l’immobilisme des sciences humaines et sociales (SHS) et particulièrement de la science politique. “Toutes les SHS sont « humanistes », au sens où l’anthropocentrisme est la valeur suprême : Ni les non-humains ni les écosystèmes ou l’écosphère ne sont pris en compte pour eux-mêmes ou en relation partenariale avec les humains.” (24)

Certes, parmi les catastrophistes même acquis à la notion d’anthropocène, certains mettent leurs espoirs dans des procédés technologiques de très grande ampleur relevant de ce que l’on appelle la géo-ingénierie. “Le dérèglement climatique devenant de plus en plus sensible et terrible, il est probable que ce seront les populations elles-mêmes qui réclameront la mise en œuvre des technologies globales de géo-ingénierie, en une sorte de dernier recours pour retrouver des situations météorologiques moins extrêmes. Un élan vers le pire.” (25)

Le catastrophisme d’Yves Cochet qui postule un effondrement possible dès 2020 et certain avant 2030 a comme première conséquence éthique de l’amener “à tout faire pour minimiser le nombre de morts. J’insiste : s’il m’était donné d’influencer les comportements afin que le nombre de morts des années 2020 soit de 49% de la population mondiale plutôt que de 50%, je serais en droit d’être fier.” (25)

Mais, dans l’ordre politique, son action s’oriente vers la promotion d’actions locales visant à permettre la survie du plus grand nombre possible dans les biorégions à venir.

Hormis cela, elle consiste aussi à propager sa vision, certes assez terrifiante, de l’avenir ce qu’il fait notamment au moyen de l’Institut Momentum fondée en 2011 par Agnès Sinaï, une spécialiste de la décroissance, et qu’il préside actuellement.

 

Que dire de pareil catastrophisme sinon que, paradoxalement, il est relativement optimiste puisqu’il conjecture une renaissance de l’humanité dans quelques décennies ?

Toutefois, l’auteur passe comme chats sur braises sur le problème du devenir des centrales nucléaires et des déchets radioactifs dont la dangerosité est malheureusement fort durable. Et puis, dans la mesure où son rêve austère de microrégions désindustrialisées est tributaire de bicyclettes importées de notre monde industriel, il nous paraît, sur ce point en tout cas, peu conséquent et peu crédible.

 

 

(1) Meadows, Donella H., Meadows, Dennis L., Randers, Jørgen, Behrens, William W., III, The Limits to Growth: A Report for the Club of Rome’s Project on the Predicament of Mankind, A Potomac Associates Book, 1972. Traduction française par Janine Delaunay, Halte à la croissance, Les limites à la croissance, Collection Ecologie Fayard, Paris 1972.

 

 

(2) Pablo Servigne et Rapahaël Stevens, Comment tout peut s’effondrer, Petit manuel de collapsologie à l’usage des générations présentes, Editions du Seuil, Collection Anthropocène, 299 pages. Ce livre, comme celui d’Yves Cochet, est marqué par l’ouvrage de Joseph Tainter, The Collapse of Complex Societies, Cambridge, Cambridge University Press, 1988.

 

(3)  Ivo Rens et Jacques Grinevald, “Réflexions sur le catastrophisme actuel, en Pour une histoire qualitative”, Etudes offertes à Sven Stelling Michaud, Presses universitaires romandes, Genève, 1975, p. 283 à 321.

Ivo Rens, “Remarques sur la clôture du temps dans le monachisme médiéval et dans le mouvement écologique contemporain”, Rapport présenté au Xème Congrès mondial de l’Association internationale de science politique à Edimbourg en août 1976, Res Publica , Bruxelles, 1977, p.135 à 146.

 

 

(4) Gunther Anders, est notamment l’auteur de Hiroshima ist überall, 1995, Hiroshima est partout, Le Seuil, Paris, 2008 et Die Antiquiertheit des Menschen, Band 1, 1956, Band 2, 1980, L’Obsolescence de l’homme, t. 1 : Sur l’âme à l’époque de la deuxième révolution industrielle, trad. Christophe David, Paris, éditions Ivrea et éditions de l’Encyclopédie des Nuisances, 2002, t. 2. L’Obsolescence de l’homme, t. 2 : Sur la destruction de la vie à l’époque de la troisième révolution industrielle, trad. Christophe David, Paris, Éditions Fario, 2011.

 

(5) Nicholas Georgescu-Roegen est notamment l’auteur de The Entropy Law and the Economic Process, Harvard University Press, Cambridge, Massachussetts, 1974 et de Demain la décroissance, Entropie, Ecologie, Economie, Editions Pierre-Marcel Favre, Lausanne, 1979.

 

(6) Comme celles du passage de l’eau de l’état liquide à l’état solide ou à l’état gazeux.

 

(7) Pour ces auteurs, les rapports sociaux ont une dimension intersubjective, fondée sur la spécularité des relations avec l’autre. Le terme spéculaire vient du latin spécularis qui signifie “en miroir”.

 

(8) Yves Cochet, Devant l’effondrement. Essai de collapsologie, 2019, p.115.

 

 

(9) Ibidem, p.116.

 

(10)  Marion King Hubbert a été le premier géologue à formaliser en 1956 une théorie du pic pétrolier en se focalisant sur la production américaine. Ici, il s’agit du pic de la production mondiale sur une courbe en cloche.

 

 

(11) Yves Cochet, Devant l’effondrement. Essai de collapsologie, 2019, p. 125.

 

(12) Ibidem, p. 122.

 

(13) Ibidem, pp. 125,6.

 

(14) Ibidem, p.120.

 

(15) Ibidem, p. 127.

 

(16) Ibidem, p. 130.

 

(17) Ibidem, p. 143.

 

(18) Ibidem, p. 134.

 

(19) Will Steffen et al., Global Change and the Earth System, 2003; Antony D. Barnosky, Elizabeth Hadly et al. “Approaching a state shift in Earth’s Biosphere”, Nature, June 7, 2012; Wille Steffen, Katherine Richardson, Johan Rockström et al. “Planetary Boundries: Guiding Human Development on a Changing Planet”, Science, February 13, 2015, Clive Hamilton, “The Anthropocene as Rupture” The Anthropocene Review, February 22, 2016.

 

(20) Ibidem, p. 200.

 

(21)  Ibidem, p. 198.

 

(22)  Paul J. Crutzen et Eugene F. Stoermer,  “The “Anthropocene” , p. 17-18. IGBP, 2000.

 

(23) Ibidem, p. 230. Will Steffen et al. “The Trajectory of the Anthropocene: The Great Acceleration”, The Anthropocene Review, No 2, 2015, pp. 81-98.

 

(24) Ibidem, p 207.

 

(25) Ibidem, p. 231.

 

(26) Ibidem, p. 222.

 

  

 

 

 

 

Biodiversité : il faudra tirer les conséquences de cette crise

Tribune Covid-19

par Sébastien Moncorps

https://uicn.fr/tribune-biodiversite-il-faudra-tirer-les-consequences-de-cette-crise/

 

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Sébastien Moncorps, Directeur du Comité français de l’UICN (Union internationale pour la conservation de la nature), craint une “démobilisation sur les enjeux de biodiversité” avec la crise sanitaire actuelle. Or, plaide-t-il, la pandémie devrait justement être considérée comme une nouvelle alerte.

Le Congrès mondial de la nature l’UICN qui devait se tenir en juin 2020 à Marseille vient d’être officiellement reporté du 7 au 15 janvier 2021. Cet événement rassemblera toute la communauté internationale de la conservation de la nature pour relancer la mobilisation en faveur de la biodiversité et enrayer son déclin alarmant. Les 1 300 organisations membres de l’Union Internationale pour la conservation de la nature, son réseau de plus de 15 000 experts, ainsi que de nombreux autres acteurs (Etats, agences de l’ONU, associations, institutions scientifiques, entreprises, collectivités…) y sont attendus pour débattre des enjeux et proposer des solutions.

Le congrès sera suivi de la COP15 Biodiversité en Chine, dont le report a également été annoncé, qui va dresser le bilan des actions engagées sur les 10 dernières années et adopter le nouveau cadre mondial de la biodiversité pour les 10 prochaines. Ces deux événements internationaux, en France et en Chine, sont une opportunité exceptionnelle de fixer un cap ambitieux et des mesures opérationnelles pour protéger la nature.

“Le virus illustre les dangers de la surexploitation des espèces sauvages”

Avec la crise sanitaire actuelle, un risque de démobilisation sur les enjeux de biodiversité pourrait arriver et les reléguer en arrière-plan des priorités internationales et nationales. Cependant le Congrès mondial de l’UICN et la COP15 sont plus que jamais nécessaires pour agir pour une planète plus saine et plus durable!

L’épidémie mondiale du Covid-19 trouve en effet son origine dans les pressions que nous exerçons sur la biodiversité. Le virus a émergé depuis un marché de Wuhan en Chine en mettant en contact des animaux sauvages, des animaux domestiques et la population humaine. Il est vraisemblablement issu d’une recombinaison virale impliquant plusieurs hôtes sauvages, parmi lesquels des chauves-souris et des pangolins. Il illustre les dangers de la surexploitation des espèces sauvages, considérée comme la 2e grande cause de disparition de la biodiversité dans le monde, à la fois pour la survie des espèces elles-mêmes et pour les humains.

Toutes les espèces de pangolins (4 asiatiques et 4 africaines) figurent dans la liste rouge des espèces menacées de l’UICN et font l’objet d’un braconnage et d’un trafic intenses malgré leur inscription à l’annexe 1 de la convention de Washington (CITES) interdisant leur commerce international. On estime que plus de 200.000 individus sont braconnés chaque année dans le monde.

“C’est une nouvelle alerte sur le lien entre crise de la biodiversité et crise sanitaire”

C’est une nouvelle alerte, ici sans précédent, sur le lien entre crise de la biodiversité et crise sanitaire puisque de précédentes épidémies (Ebola, le SRAS ou la grippe aviaire) avaient aussi trouvé leur origine dans les atteintes à la biodiversité. La dégradation des milieux naturels et le trafic illégal favorisent les contacts avec les espèces sauvages, et donc la transmission de pathogènes aux humains, et déstabilisent le fonctionnement des écosystèmes. La mondialisation de nos échanges et les élevages intensifs accentuent aussi les risques d’apparition et de propagation de maladies.

A l’inverse, des écosystèmes préservés et diversifiés permettent d’avoir un système plus résilient et plus régulé. L’Evaluation des écosystèmes pour le Millénaire publié en 2005 par l’ONU indiquait déjà que l’érosion des écosystèmes pourrait entraîner une augmentation des maladies existantes ainsi qu’un risque accru de nouvelles maladies émergentes. Il montrait aussi tous les services que nous rendent les écosystèmes pour notre santé, la régulation du climat, la pollinisation des cultures et bien d’autres.

Il faudra tirer les conséquences de cette crise en intégrant pleinement ses liens avec la dégradation de la nature. La mobilisation engagée pour la protection de la biodiversité en 2020 doit donc impérativement se poursuivre car elle est indispensable au bien-être humain et à une planète plus durable.”

Déclaration de l’UICN sur la pandémie de COVID-19 (*)

14 avril 2020

Source : https://www.iucn.org/fr/news/secretariat/202004/declaration-de-luicn-sur-la-pandemie-de-covid-19

Alors que le monde entier continue de lutter contre la pandémie de COVID-19, l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) souhaite exprimer sa solidarité envers toutes les personnes déjà directement touchées par le virus dans le monde. Nos pensées vont à toutes les populations vulnérables, en particulier celles souffrant déjà des ravages de la dégradation environnementale, dont beaucoup ne disposent que d’un accès limité à des soins de santé adéquats pour des raisons financières ou géographiques.

L’Union reste pleinement attachée à la santé et à la sécurité de ses employés et de ses Membres, et nous avons pris des mesures drastiques pour les protéger. Nous sommes aux côtés des 1 400 Membres et des plus de 17 000 experts bénévoles des Commissions de l’UICN, dans presque tous les pays du monde. Nous saluons les nombreux héros de l’environnement et peuples autochtones qui continuent leur travail, en première ligne de la conservation, en ces temps difficiles.

L’UICN réitère son engagement à conserver la nature pour une planète et des personnes en bonne santé. Nous continuons d’aider les communautés en ces temps incertains, tout en intensifiant les domaines de travail qui nous aideront à comprendre et à aborder les facteurs sous-jacents des maladies découlant de contacts entre les humains et la faune ou le bétail, connues sous le nom de zoonoses. De nombreux programmes, Membres et Commissions de l’UICN travaillent déjà sur des questions qui nous aideront à mieux comprendre cette crise et à nous en relever. La Commission pour la survie des espèces et la Commission sur la gestion des écosystèmes de l’UICN travaillent à améliorer rapidement notre compréhension de la façon dont ces transferts d’agents pathogènes ont lieu au cours d’activités humaines, telles que le commerce illégal d’espèces sauvages et le changement d’utilisation des terres.

Le changement d’utilisation des terres est un facteur clé des maladies zoonotiques émergentes. La déforestation, la fragmentation des habitats et l’expansion des frontières agricoles augmentent les contacts entre les humains et les autres animaux, augmentant potentiellement les chances d’apparition et de propagation de zoonoses. C’est pourquoi les aires protégées et le droit de l’environnement doivent faire partie de notre stratégie mondiale pour réduire ou prévenir les futures épidémies. En comprenant les conséquences des activités humaines conduisant à la propagation des maladies zoonotiques, nous pourrons nous assurer que nous reconstruisons de manière réfléchie, et communiquer clairement des remèdes efficaces à long terme à des acteurs allant de décideurs politiques aux communautés locales.

Une crise, surtout de cette intensité, inspire la réflexion et soulève des questions difficiles. Au-delà de la tragédie humaine, la relation de l’humanité avec le monde naturel et l’impact de nos activités ont reçu une attention considérable. Face à la catastrophe économique résultant de l’arrêt soudain et drastique de nos activités, beaucoup ont fait remarquer que, au-delà de la tragédie humaine, notre empreinte sur la planète a temporairement diminué. Pas de doute, cela est un signe que nous sommes capables de faire les choses différemment, mais considérer cela comme un résultat positif serait une grave erreur. Le coût a été et sera énorme en termes de pertes d’emplois, de difficultés et de souffrances. En outre, il est clair que l’épidémie de la COVID-19 apporte également de nouvelles menaces pour les peuples autochtones et les communautés rurales, ainsi qu’une exacerbation de la violence, en particulier contre les femmes et les filles, les conditions de quarantaine faisant des foyers à risque des lieux encore plus dangereux.

Nous pouvons reconstruire, mais faisons-le plus intelligemment. En tant que communauté, nous avons souvent parlé de la nécessité d’un changement transformationnel. Travaillons ensemble, dès maintenant, pour nous assurer que nous suivrons une voie réfléchie et durable. L’UICN continuera de s’engager avec les femmes et les hommes de toutes les communautés pour élaborer et mettre en œuvre des solutions sûres et équitables.

Des gens, dans le monde entier, en particulier ceux en première ligne de la lutte contre cette pandémie, continuent d’aller travailler, mettant souvent leur vie en danger afin que d’autres puissent être pris en charge, protégés et disposer d’un accès continu aux aliments et aux autres besoins vitaux. Les progrès technologiques qui ont marqué ces dernières décennies permettent aujourd’hui à beaucoup d’autres, en particulier dans les centres urbains, de travailler à domicile. Ils assistent aux mêmes réunions qu’ils le feraient au bureau ou à l’autre bout du monde, et produisent des résultats similaires. Ils conduisent moins, volent moins, polluent moins.

Afin de tirer une leçon de la tragédie en cours, nous devrions tous nous engager à revoir notre façon de travailler. Nous devrions analyser comment réduire notre empreinte sur le monde naturel en continuant à utiliser les outils que nous utilisons actuellement. Nous pouvons nous fixer des objectifs pour voler et voyager moins, et rendre compte de nos progrès d’une manière transparente.

En tant que leader mondial dans la mise en œuvre et la coordination de recherches et de conseils politiques en matière d’environnement, l’UICN continuera de travailler avec ses Membres et ses réseaux pour vous apporter des idées essentielles et des enseignements. Nous restons attachés à notre puissante Union, à notre mission de développement durable et à travailler ensemble pour assurer une planète saine, avec des personnes en bonne santé.

 

(*)https://www.fne.asso.fr/communiques/pour-que-vive-la-nature-le-guide-pour-agir-de-14

Il est temps de ne pas reprendre

Il est temps de ne pas reprendre / È tempo di non riprendere / Es ist Zeit, nicht einfach weiter zu machen / Es hora de no volver a empezar / It’s time to not resume

https://framaforms.org/il-est-temps-de-ne-pas-reprendre-e-tempo-di-non-riprendere-es-ist-zeit-nicht-einfach-weiter-zu

Bonjour, Hola, Hallo, Ciao, Hello

You will find here several versions of a text written by the « Atelier d’Ecologie Politique », a French collective of scientists. We would like to publish it soon in several international journals with many signatures of scientists. Do not hesitate to sign it if you agree with it and to transmit it. You can either download the pdf version of the file (which includes a few references), or read the text below by selecting the right language.

Vous trouverez ici plusieurs versions d’un texte rédigé par l’Atelier d’Ecologie Politique (Toulouse) et l’Ecopolien (Paris), des collectifs français de scientifiques. Nous souhaiterions le publier prochainement dans plusieurs journaux internationaux avec de nombreuses signatures de scientifiques. La version francaise a été acceptée pour publication dans Le Monde. N’hésitez pas à le signer si vous êtes d’accord avec lui et à le transmettre. Vous pouvez télécharger la version pdf du fichier (qui inclut des références) ou bien lire le texte ci-dessous en sélectionnant la bonne langue.

Troverete qui diverse versioni di un testo scritto dall' »Atelier d’Ecologie Politique », un collettivo francese di scienziati. Vorremmo pubblicarlo presto su diverse riviste internazionali con molte firme di scienziati. Sentitevi liberi di firmarlo se siete d’accordo e di trasmetterlo. Potete scaricare la versione pdf del file (che include i riferimenti) o leggere il testo sottostante selezionando la lingua giusta.

Sie finden hier mehrere Versionen eines Textes, der vom Atelier d’Ecologie Polique (Toulouse) und den Ecopolien (Paris), französischen Kollektiven von Wissenschaftlern, verfasst wurde. Wir möchten es demnächst in mehreren internationalen Zeitschriften mit vielen Unterschriften von Wissenschaftlern veröffentlichen. Zögern Sie nicht, ihn zu unterzeichnen, wenn Sie damit einverstanden sind, und ihn zu übermitteln. Sie können die PDF-Version der Datei herunterladen oder den Text unten lesen, indem Sie die richtige Sprache auswählen.

Encontrarán aquí varias versiones de un texto escrito por el « Atelier d’Ecologie Politique », uncolectivo de científicos franceses. Nos gustaría publicarlo pronto en varias revistas internacionales con muchas firmas de científicos. No dude en firmarlo si está de acuerdo con él y a compartirlo. Puede descargar la versión pdf del archivo (que incluye referencias) o leer el texto a continuación seleccionando el idioma correcto.

Você encontrará aqui várias versões de um texto escrito pelo Atelier d’Ecologie Politique, um coletivo francês de cientistas. Gostaríamos de publicá-lo em breve em vários periódicos internacionais com muitas assinaturas de cientistas. Não hesite em assiná-lo se concordar com ele e encaminhá-lo. Você pode baixar a versão pdf do arquivo ou ler o texto abaixo, selecionando o idioma correto.

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Climat, 10 mesures pour accélérer la transition

par René Longet

Ambassadeur des Cités de l’énergie

Source : Tribune de Genève 26.02.2019

 

Le contraste est saisissant entre le mouvement des jeunes pour le climat et le refus des citoyennes et citoyens bernois de la nouvelle loi sur l’énergie. Dure leçon pour celles et ceux qui, entrant dans l’âge de voter, voient l’écart entre ce qu’il faudrait faire et ce qui se fait ; encore de précieuses années de perdues alors que le temps presse !

Ce vote rappelle qu’on a beau dire « changer le système pas le climat », ce qui détermine la donne est bien la décision de chaque personne de se sentir ou non acteur de l’indispensable transition. Rappelons donc ce qu’on peut faire immédiatement soi-même par des gestes à la fois mobilisateurs et significatifs en termes de réduction de l’empreinte carbone, et dont le but est de déclencher une dynamique collective. Voici 10 mesures répondant à ces critères :

  • Combattre l’obsolescence, réparer et réutiliser les objets, n’acheter que ce qui est nécessaire et revendiquer une législation qui fasse de l’économie circulaire la règle : tout rejet est une ressource au mauvais endroit.
  • Boycotter le plastique tant que son recyclage à 100% n’est pas assuré et demander que cette exigence ait force de loi.
  • Réduire sa consommation de produits carnés d’au moins 50% et demander au secteur agro-alimentaire de faire de même.
  • Refuser tout produit comportant de l’huile de palme ou ayant nécessité du soja importé, si ces matières proviennent de la destruction de la forêt tropicale et revendiquer que ce critère soit imposé par la législation.
  • Soutenir le développement des énergies renouvelables et se réjouir de chaque éolienne, cellule solaire, installation géothermique ou valorisant la chaleur de l’environnement réalisées dans les règles de l’art et exiger le respect du vote populaire du 21 mai 2017 sur la stratégie énergétique.
  • Privilégier les produits bio et du commerce équitable et demander que leur promotion soit inscrite dans les lois et politiques d’achat publiques.
  • Renoncer à l’avion pour des distances de moins de 1000 km et aux véhicules surmotorisés ; réclamer une législation dans ce sens.
  • Demander que les flux financiers se conforment aux Objectifs de développement durable des Nations Unies et que ces objectifs s’imposent à tous les investisseurs privés et publics.
  • Favoriser la biodiversité locale et s’opposer aux abattages d’arbres, de haies ou à d’autres atteintes à la biodiversité sans compensation crédible à proximité, soutenir une politique de promotion de la biodiversité.
  • S’informer et pratiquer une éthique de l’information, combattre les préjugés et les approximations, vérifier ce que l’on entend avant de le répercuter, car l’engagement repose sur une pensée et une parole justes.

En attendant, les 5 plus grandes multinationales du pétrole ont fait en 2018 ensemble 80 milliards de $ de bénéfice. Ces bénéfices exorbitants, nous les payons chaque jour de notre santé et de celle de notre Terre.

Les urgences énergétiques et climatiques se précisent – où en est-on en Suisse deux ans après le vote de la stratégie énergétique 2050 ?

René Longet

Ambassadeur des Cités de l’énergie

Expert en développement durable

Source : Le Temps 21.05.2019

 

L’humanité consomme à un rythme accéléré les ressources du monde, comme le souligne le «jour du dépassement» global avancé en dix ans de début septembre à début août – et qui pour nous a été atteint le 7 mai. »A partir de ce jour, nous vivons donc aux frais des pays plus pauvres ainsi que des générations futures», commente le WWF suisse. En effet, comme beaucoup de pays industrialisés, notre pays présente une empreinte écologique du triple de l’acceptable et les émissions de CO2 générées hors du pays par nos importations constituent les deux tiers de notre empreinte carbone.

Ce facteur 3 est précisément à la base du modèle de la Société à 2000 Watts proposé en 1996 par l’EPFZ (1): une division par 3 de notre consommation d’énergie, à assurer aux ¾ par des énergies renouvelables (atteignant actuellement 22%). A ce jour, tout cela n’a pas préoccupé outre mesure les décideurs ou les citoyennes et citoyens, ni fait substantiellement évoluer un concept économique fondé sur l’illusion de capacités illimitées de la nature à nous pourvoir en ressources et à gérer nos rejets.

Pourtant, réparer plutôt que jeter, fournir des énergies renouvelables plutôt que du fissile et du fossile, généraliser les bâtiments positifs, remplacer l’obsolescence organisée par la mise en valeur de la durée de vie sont autant des sources de rentabilité que les pratiques impliquant une fragilisation écologique et sociale.

Mais pour généraliser ces orientations, il faut modifier les conditions cadre des activités économiques afin d’internaliser les externalités négatives et favoriser les externalités positives, et assurer la prise en compte des services écosystémiques fournis par la nature. Or, intervenir sur l’économie, fâcher les lobbies du court terme, est ce que beaucoup de politiques, englués dans le dogme de la « main invisible », ont bien de la peine à faire. Dans ce contexte, l’adoption par le peuple suisse, voici exactement deux ans, de la stratégie 2050 constituait une avancée importante.

Le 21 mai 2017, un tournant ?

Mais que s’est-il passé depuis ? Parmi les bonnes nouvelles, notons un fort engagement en matière de recherche et d’optimisation des technologies, par exemple sur l’hydrogène, la mobilité électrique ou le stockage ; des cantons comme le Valais qui entendent se libérer à terme de l’énergie fossile ; l’essor de la finance verte ; une approche comme éco21 des SIG (2), reprise à Lausanne et à Yverdon, qui a permis à Genève d’économiser l’équivalent de la consommation d’électricité de 60’000 ménages et de créer 500 emplois durables ; l’engagement de nombreuses entreprises ; un intérêt croissant pour l’économie circulaire…

Mais il y a aussi les moins bonnes nouvelles. L’opposition de principe aux éoliennes et dans une moindre mesure à la géothermie; le fait que 50% de nos bâtiments soient toujours chauffés au pétrole ; un taux de renouvellement du parc immobilier qui plafonne à 0,9% par an et des subventions à la rénovation insuffisamment utilisées ; la surmotorisation du parc automobile; le rejet de la loi bernoise sur l’énergie début 2019…

Dans ce chassé-croisé d’informations contradictoires, où en sommes-nous sur le chemin que nous nous sommes fixés voici 2 ans d’une réduction – encore bien modeste – de la consommation d’énergie de 43% d’ici 2035? Nul ne peut vraiment le dire, personne ne compile les actions ni n’active un compte à rebours : au pays des horlogers, pas de gardien du temps énergétique! N’y aurait-il pas les manifestations de jeunes sur le climat, nous risquerions bien de retomber dans le « business as usual ».

La clé reste comme toujours la volonté politique – et notre prise de responsabilité personnelle dans nos rôles respectifs. A part l’UDC (3) qui s’oriente sur l’irresponsable mode de vie américain et qui célèbre notre dépendance de ressources étrangères, personne n’est vraiment contre, mais l’engagement reste mou ; le sentiment d’urgence reste insuffisamment partagé, et nous continuons à fonder notre approvisionnement en énergie à 78% sur des ressources non disponibles dans le pays, particulièrement toxiques et non renouvelables.

Toutefois, il pourrait revenir au PLR (4) de jouer en matière climatique le rôle qu’a joué le PDC (5) sous Doris Leuthard en matière énergétique, ce qui, avec les formations porteuses de l’exigence climatique et énergétique, pourrait changer la donne. En attendant, 16 milliards de francs sortent chaque année du pays pour se procurer ce fossile dont nous pourrions largement nous passer…

 

Les notes ne sont pas de l’auteur mais du blog Fondation Biosphère et Société.

(1) EPFZ, Ecole polytechnique de Zurich.

(2) SIG, Services Industriels de Genève.

(3) UDC, parti agrarien, conservateur et souverainiste.

(4) PLR, parti de droite.

(5) parti centriste.

 

 

 

 

Négationnisme nucléaire et climat, concurrence des catastrophismes

par Annie Péguin, Professeur de sciences physiques retraitée

et Pierre Péguin, Docteur en physique, Maître de conférence retraité.

juin 2019

Deux risques catastrophiques menacent le vivant et sollicitent notre engagement. Mais, si un nombre croissant de personnes se mobilisent pour « sauver le climat et la planète », ce n’est pas le cas pour l’arrêt du nucléaire civil et militaire. Est-ce justifié ? Tout se passe comme si le risque climatique est utilisé pour faire écran au risque nucléaire dont le négationnisme se perpétue depuis son origine….

Manifestations pour le climat, grèves des élèves, communiques d’ONG, etc., il apparait que la population (et en particulier les jeunes), est de plus en plus sensible aux conséquences du bouleversement climatique attribué aux activités humaines. Dès maintenant il est rendu responsables de désordres inquiétants annonciateurs d’un «effondrement » inévitable.

Tandis que le lobby pétrolier américain dépense des sommes considérables pour jeter le doute sur les travaux du GIEC* et soutenir les « climato-sceptiques », le lobby français et international du nucléaire se frotte les mains. Il soutient bien sûr le GIEC en prétendant que l’énergie nucléaire est non seulement décarbonée mais également « propre », deux allégations bien sûr contestables.

Quant au risque terrible que fait courir l’armement atomique mondial, et la production nucléaire d’électricité, il n’en est pas vraiment question. Nous sommes donc de toutes faç̧ons manipulés et il peut être utile de prendre en compte des réflexions décalées par rapport à l’idéologie dominante.

Ainsi J.-P. Dupuy, proche de Ivan Illich, auteur de « pour un catastrophisme éclairé » Seuil, 2002, estime que l’humain a des capacités étonnantes d’adaptation aux bouleversements de ses conditions de vie, comme l’histoire l’a montré. Mais Il dénonce « l’aveuglement face à l’apocalypse » atomique (pour reprendre les termes de Günther Anders) et l’incapacité à envisager le pire engendré par la guerre nucléaire que provoqueront les migrations massives. L’auteur lie donc les deux menaces climatique et nucléaire à combattre…

(lire à ce sujet dans le mensuel « La Décroissance » N°159 de mai 2019 l’article « Ne pas oubier la bombe », interview de Jean-Pierre Dupuy).

J’y ajouterais que la catastrophe nucléaire généralisée qu’elle soit due à la guerre atomique ou à un enchaînement domino d’explosions de réacteurs est d’une autre nature que la catastrophe climatique à laquelle l’humain aura à s’adapter, fusse dans la douleur. L’apocalypse nucléaire touche au génétique du vivant et donc de l’humain, ses dégâts sont transmissibles et irréversibles à notre échelle car couvrant des centaines de milliers d’années.

Face à cela, l’aveuglement de la population est entretenu soigneusement depuis le début de l’ère nucléaire, alors que les risques pour le vivant en ont été perçus très rapidement. Mais Il fallait les cacher pour ne pas entraver le développement de cette énergie colossale source de pouvoir illimité.

Le négationnisme nucléaire

C’est dès le début du nucléaire, au lancement du projet Manhattan que le négationnisme nucléaire a été institué. Il fallait que les moyens considérables mis en œuvre aux US pour aboutir à l’arme atomique ne soient pas remis en cause par l’opinion publique nationale et internationale. Les graves conséquences de la radioactivité sur le vivant devaient être cachées, y compris les horribles injections d’uranium ou de plutonium à des patients à leur insu, ou le silence acheté des familles de travailleurs victimes de contaminations, ou encore les territoires du Nevada rendus radioactifs.

De la même manière il fallait que les US ne soient pas accusés de crimes contre l’humanité pour avoir sacrifié les populations d’Hiroshima et Nagasaki. On sait maintenant qu’il a fallu prolonger la guerre et retarder la capitulation du Japon pour avoir le temps d’expérimenter cruellement in situ l’efficacité de cette nouvelle arme montrant la supériorité des USA dans la guerre froide amorcée. L’occupant américain a interdit tout accès journalistique ou scientifique étranger sur les sites martyrs et il a confisqué tous les témoignages japonais. Il fallait prétendre qu’il n’y avait pas de dangerosité durable une fois les bombes atomiques explosées !

(voir l’excellent livre de Jean-Marc Royer « Le monde comme projet Manhattan », le Passager Clandestin 2017. L’auteur développe les racines du négationnisme nucléaire avec toutes ses horreurs telles que l’évocation des 9’000 cobayes humains, ou la gestion criminelle post Hiroshima et Nagasaki. De plus il relie cette barbarie du mépris de la vie humaine à celle qui s’est imposée à notre époque).

De nos jours la même stratégie continue. Ainsi,

– Officiellement, Tchernobyl n’aurait fait qu’un nombre limité de victimes, suivant les sources, de quelques dizaines à quelque milliers passant sous silence le calvaire des centaines de milliers de liquidateurs et la contamination des populations voisines. Mais une équipe de l’Académie de médecine de New York, compilant en 2010, quelque 5’000 documents d’URSS ont estimé à près d’un million le nombre de morts….

– A la demande de députés écologiques européens, un cabinet d’étude, le CERI,* a évalué la mortalité liée au nucléaire à 61 millions de victimes, et c’était en 2003. Combien aujourd’hui car l’épidémie de cancers et leucémies sensible depuis les années 60 et 70 perdure, épidémie liée essentiellement au nucléaire militaire et civil, et à la chimie (pesticides auxquels s’attaque le mouvement des « Coquelicots »). Dans leur travail les experts du CERI ont pris en compte non seulement la mortalité directe, mais aussi les dégâts sur la santé dus à de

faibles et même de très faibles doses de contamination et leur transmissibilité aux générations suivantes scientifiquement prouvée.

– Enfin, le public sait-il qu’après les catastrophes de Tchernobyl et de Fukushima, les populations sont contraintes de vivre en zone contaminée. La dangerosité étant niée, il leur est refusé que soient distribués les soins qui pourraient alléger les souffrances, celle des enfants en particulier (c’est le programme « Ethos/Core** »).

En effet pour les nucléocrates, vivre dans le « jardin nucléaire » est un
« challenge » bénéfique, c’est la peur du nucléaire, la nucléophobie, qui rend tout le monde malade! Pas question donc de soigner tous les enfants accablés de maladies de vieux (4 enfants sur 5 des zones contaminées) puisque c’est psychologique : ils ressentent l’angoisse des parents. Seuls les militants de l’institut Belrad, soutenus par l’ETB*, ayant établi un lien direct entre la contamination par le Césium 137, et les atteintes à la santé s’obstinent à proposer des cures de pectine. Mais cet institut est asphyxié, neutralisé, on lui retire les moyens de travailler, l’horreur nucléaire ne tolère pas la vérité…

A ces manœuvres on trouve nos nucléocrates investis de responsabilités nationales et internationales, Jacques Lochard récemment décédé, et Gilles Dubreuil de Mutadis Consultant. Leurs actions criminelles sont faites en notre nom.

Le négationisme évite la prise de conscience et voila pourquoi nous n’entendons pas davantage parler du risque de catastrophe nucléaire qu’elle soit d’origine militaire ou civile. Et pourtant nous sommes menacés par des équipements vieillissants, équipés de pièces défectueuses, entretenus avec des budgets réduits impliquant la sous-traitance.

Mais les partis de gouvernement, les grands médias, s’en remettent à nos
« experts » du Corps des Mines chargés depuis de Gaulle de promouvoir le nucléaire militaire et donc aussi son utilisation civile au nom de la « grandeur de la France», quel qu’en soit le prix et les conséquences pour la population. Ne resterait-il à la France que les industries liées à la guerre, avec aussi la vente d’armes aux dictatures ?

Il apparaît alors une grande différence entre la prise de conscience du risque climatique et celle du risque nucléaire occulté: Le risque climatique est largement médiatisé et bien pris en charge par les écologistes associatifs et politiques. Rien de comparable pour dénoncer les mensonges et les horreurs du nucléaire civil et militaire, cette tâche incombe aux groupes spécifiquement antinucléaires qui n’accèdent pas aux grands médias et peinent à toucher un large public au-delà des cercles militants.

Et pendant que l’opinion se focalise sur le climat, l’Etat peut consacrer au sauvetage du nucléaire des sommes considérables sans pour autant engager les mesures nécessaires à la réduction de la pollution atmosphérique.

Ainsi 8 milliards d’euros ont été engagés pour sauver Areva (devenue Orano) et EDF de la faillite, et ce en plus des budgets consacrés annuellement au nucléaire (force de frappe pour laquelle un plan pluriannuel vient de prévoir 35 milliards pour la rajeunir, gestion des déchets, recherches du CEA, construction d’ITER….). La « grandeur de la France » et notre siège au Conseil de Sécurité, justifient-ils ces énormes sacrifices ?

Au nom du « rayonnement de la France » (voir le livre de Gabrielle Hecht, éd. Amsterdam, 2014) seule la France s’obstine dans la politique de l’électricité nucléaire et de l’armement atomique, se gardant bien de consulter la population. Dans les pays voisins, des processus démocratiques ont permis un désengagement au bénéfice des renouvelables.

Au niveau mondial le déclin de cette technologie obsolète est largement amorcé**, elle n’assure plus que 2 % de l’énergie totale utilisée. Même la Chine développe beaucoup plus le solaire et l’éolien que le nucléaire.

Face à la barbarie du nucléaire et en dépit de son négationnisme comment sensibiliser le public et l’amener à exiger :

– L’arrêt du nucléaire civil qui ne sert finalement qu’à faire bouillir de l’eau pour produire de l’électricité,

– La destruction de l’armement nucléaire, dont l’horrible perspective de son utilisation, la guerre nucléaire est humainement insupportable.

* GIEC, Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat.

CERI, Comité Européen sur le Risque de l’Irradiation, recommandations 2003.

ETB, Enfants Tchernobyl Belarus, créé par Solange et Michel Fernex après Tchernobyl .

** – https://apag2.wordpress.com/2016/11/21/vivre-dans-le-jardin-nucleaire-avec-ethos-un- crime-contre-lhumanite/

https://apag2.wordpress.com/2017/09/26/un-rapport-sur-le-declin-irreversible-de-lindustrie- nucleaire-a-lechelle-mondiale/

Bibliographie sommaire :

Jean-Luc Pasquinet, Considérations sur l’arrêt de nucléaire et sur la destruction du climat, à paraître 2019.

Thierry Gadault et Hugues Demeude, Nucléaire danger immédiat, Flammarion 2018.

Erwan Benezet, Nucléaire une catastrophe francçaise, Fayard 2018.
Yves Lenoir, La comédie atomique, La découverte 2016.

A. Yablokov, V. Nesterenko, A. Nesterenko, Chernobyl: Consequences of the Catastrophe for People and the Environment, Annal of the New York Academy of Sciences, 2010.

Anthropocène, dis-moi, combien tu t’appelles ?

Vincent Devictor

Source : Terrestres, Revue des livres, des idées et des écologies
https://www.terrestres.org/2019/05/26/anthropocene-dis-moi-combien-tu-tappelles/

26 mai 2019

Avec le temps qui passe, les rapports alarmants se succèdent, nourrissant autant tribunes inquiètes et promesses satisfaites. Mais que cache cette volonté de toujours mieux quantifier le ravage écologique en cours ? Quelle politique cette quantification peut-elle servir ?

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Temps de lecture : 13 minutes

C’est l’histoire d’un homme qui tombe d’un immeuble de 50 étages. Le mec au fur et à mesure de sa chute, il se répète sans cesse pour se rassurer : «  Jusqu’ici, tout va bien. Jusqu’ici, tout va bien. Jusqu’ici, tout va bien.  » Mais l’important, c’est pas la chute. C’est l’atterrissage…

Hubert dans La Haine, 1995
L’Anthropocène et les récits d’effondrement contemporains pourraient s’écrire comme la somme d’une suite de chiffres, eux-mêmes issus d’une suite de rapports, à leur tour issus d’une suite de conférences et de sommets internationaux. L’Anthropocène, c’est aussi l’histoire d’une quantité de quantités décrivant que tout va très mal et que ce sera bientôt pire. Les organisations comme la FAO, le GIEC, le WWF et l’UICN nous informent régulièrement sur « l’état » de la Terre et sur sa « trajectoire ». Les grands journaux scientifiques participent à cette accumulation par des synthèses, des modèles ou des observations inédites et « avertissent l’humanité » de la gravité de la situation générale1.
Les observations satellites et les technologies dites « embarquées » permettent d’établir des cartographies précises du moindre recoin de la Terre et de nos productions multiples qu’il s’agisse de gaz, de particules fines, de lumière, de bruit, de routes, d’huile de palme ou de bois issu de la déforestation.
Cette actualité de chiffres et ces images d’une terre « en observation » aussi grandiose que difficile à se représenter sont saisissantes, révoltantes, ou démotivantes. C’est selon.
Mais qui ou quoi observe la chute ? Et la chute de quoi et de qui au juste ? Et pour dire quoi ?

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Succession des rapports « planète vivante  » accumulés par le WWF depuis 1998 (https://www.wwf.fr/champs-daction/rapport-planete-vivante).

Un inventaire à la pervers
Chacun peut, à la rubrique nécrologie des récits sur l’Anthropocène, faire sa propre composition. Voici l’une d’entre elle, construite en juxtaposant des chiffres glanés dans les rapports et les publications de hauts rangs. Chaque chiffre pétrifie (littéralement « change en pierre » ou pourrait-on dire « change en Terre ») et renvoie à d’autres chiffres, qui malgré la prudence avec laquelle il faut les mobiliser au regard de la difficulté technique de leur établissement2, sont toujours plus sidérants :
Les trois quart des terres sont profondément affectés par les activités humaines3. La conquête spatiale de la terre ne ralentit pas, elle s’emballe. Rien que depuis 1990 un dixième des habitats intacts de la terre a été définitivement détruit4. À ce rythme, c’est 90% de la surface des terres qui sera sous influence humaine directe en 2050. Et c’est un carnage : 72% des espèces menacées ou quasi-menacées d’extinction le sont sous l’effet de la surexploitation, du commerce et de l’agriculture intensive qui causent et résultent de cette transformation des terres 5. Cette conversion s’accompagne d’un dopage chimique et hydrique : une hausse de 700% de l’utilisation globale d’engrais en 40 ans et de 70% de l’irrigation6. Entendons-nous. La conséquence de cette conversion massive n’est pas la disparition de quelque espèces déjà rares.C’est l’hécatombe : on a mesuré le déclin de 60% d’un indice qui reflète l’effectif des populations de vertébrés sauvages en 40 ans7. Au bilan, seulement 4% de la biomasse de vertébrés terrestres est encore représenté par des espèces sauvages. 60% de cette biomasse correspond aux animaux d’élevage et 36% à la biomasse de la seule espèce humaine. Désormais, le poulet à lui seul représente 70% de la biomasse des oiseaux8.
En dehors des vertébrés c’est le même tableau. On parle d’une « apocalypse » pour les insectes de certaines régions : en Allemagne on observe par exemple une chute de plus de 75% de la biomasse des insectes ces 30 dernières années. Et encore, ce sont dans les zones dites « protégées ». A l’échelle globale, le déclin des insectes se généralise9.
L’état des mers est tout aussi éloquent avec une dégradation massive des récifs coralliens (-40% depuis 1990) ou des mangroves (-20%)10. Quant aux poissons, nous les pêchons trop et trop vite. La plupart sont largement surexploités depuis plusieurs décennies11. Le changement climatique vient s’ajouter aux causes de cette mortification de l’océan12 déjà saturée par le trafic maritime.

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Cartographie des routes maritimes et de leurs impacts. Issue des travaux de Pirotta et al. 201813

Les scientifiques qui synthétisent ces chiffres au niveau global ont d’ores et déjà qualifié la situation de « défaunation  »14 ou d’ « annihilation »15. Pour le déclin des insectes c’est un « Armageddon écologique » qui est employé pour qualifier le phénomène16.
Les humains, certains plus que d’autres, ne sont pas épargnés : les maladies provoquées par les pollutions ont causé environ 9 millions de décès en 2015. C’est bien plus que l’alcool, les accidents de la route, la malnutrition infantile et maternelle. C’est trois fois plus que les décès attribués au SIDA, la tuberculose et le paludisme combinés. C’est près de 15 fois plus de morts que la guerre et toutes les formes de violence17.
Trop c’est trop. Cette fois « le compte est bon ».
Et pourtant, ces chiffres ont ceci de pervers qu’ils nourrissent – au lieu de questionner – deux antichambres de l’Anthropocène. Deux lieux d’attente contemplative d’une quelconque transformation profonde des causes de la situation et d’une décision politique miracle. L’une de ces chambres fait figure de chambre froide, l’autre de bouillon de culture de l’Anthropocène.

Les deux antichambres de l’Anthropocène
La première antichambre, froide, est « l’entrepôt » de l’Anthropocène. Entrepôt dans lequel nouveaux rapports, nouveaux chiffres, nouvelles cartes, s’accumulent depuis près d’un demi-siècle. Il y a quelque chose de glacial dans cette accumulation de chiffres qui pointent tous dans la même direction depuis des décennies. Étrange situation que de créer de l’oubli et de l’ignorance en accumulant un savoir. Savoir auquel nous avons du mal à croire. Cela fait au moins 40 ans que les alertes sur le changement climatique, les pesticides et la destruction d’habitat sont formulées, chiffres à l’appui18. Les chercheurs Français qui ont signalé que le printemps 2018 était bel et bien silencieux tant le chant des oiseaux communs se faisait rare19 n’ont fait que réactualiser, plus de 50 ans plus tard, la prophétie de Rachel Carson de 1962.
L’histoire des sciences nous apprend pourtant le rôle déterminant des chiffres comme outil de re-politisation d’un problème. Trust in numbers20. C’est le mot d’ordre que l’on pourrait retenir pour caractériser comment le chiffre a pu servir d’arme de riposte face à l’affaiblissement politique. La création des statistiques et des sondages en fut la conséquence. Pour le meilleur (pour dénoncer une situation) comme pour le pire (pour manipuler une information à des fins de propagande).
Mais les chiffres de notre entrepôt sont devenus autres. Ils nous montrent un état des lieux d’autant plus vertigineux que le diagnostic d’une chute accélérée est émis depuis nulle part et se borne à des analyses quantitatives. Car enfin, quel est ce monde dont la Terre se résume en quelques chiffres ? Ces chiffres sédimentaires laissent en suspens leur sens matériel et politique. Tous les énoncés chiffrés deviennent dès lors possibles : les objectifs de « ralentir [ou stopper] d’ici 2010 la perte de biodiversité » ; « de baisser la température de la terre ».
Avec de telles formules, l’échec est contenu dans l’énoncé pourtant censé fixer un cap. Ces mêmes chiffres peuvent être utilisés avec la même force pour dire à peu près n’importe quoi. Par exemple « la protection de la nature est un succès avec un doublement du nombre d’aires protégées depuis 1990 ». À ce titre, le terme même de biodiversité est convoqué pour désigner un vivant vague, des objectifs abstraits et invérifiables. Un signifiant devenu insignifiant. À ce compte-là, il y aura toujours quelque chose de pourri au royaume de l’Anthropocène : son chiffrage contribue à nous faire rater son déchiffrage.
Une manière de repolitiser la question consiste à se demander qui « entrepose » ces chiffres et dans quel but ? Quel est l’agenda implicite de ces quantifications ?
Dans le dernier rapport du WWF, comme dans les précédents, les choses sont claires. Ce rapport « informe sur la dégradation grandissante de nos écosystèmes et indique la marche à suivre pour rendre notre planète durable ». Sauf que. La marche à suivre est, dans ce même rapport, celle d’un cadrage systématique de la crise de la biodiversité en termes de services écosystémiques et de recherche de bien-être d’une humanité prétendument unifiée21, tournant le dos à l’analyse lucide des injustices, des inégalités et des responsabilités. La remise en question du modèle économique dominant, les approches non instrumentales de la nature, les injustices environnementales ou les relations de pouvoirs, ne font pas parties de la marche à suivre.
Politique de rapports, politique du report. Report dans le temps et report de responsabilités. L’entrepôt est construit sur le mode de la sobriété politique, tout juste destinée à faire les vagues qu’il faut pour que l’on s’imagine que « la terre » et « l’humanité » sont surveillées constamment et correctement.
La deuxième antichambre, bouillonnante, correspond en somme au cabinet des curiosités qui tiennent lieu de « solutions ». Dès lors que je peux quantifier l’état du « système terre », je me donne la possibilité de le traiter en système clos, contrôlable. Cette antichambre fait figure de moteur, de réacteur d’un vaisseau piloté. On y développe les espoirs les plus fous de régler les problèmes par des technologies ou des changements de comportements miraculeux. C’est l’image que l’UICN utilise pour décrire l’utilité d’un « baromètre du vivant ». C’est aussi l’image que le Millenium Ecosystem Assessment utilise pour symboliser le scénario « Technogarden », société de contrôle de la nature à grand renfort de technologies. C’est curieusement la même image que Francis Bacon utilise dans sa Nouvelle Atlantide pour y développer son idéal du progrès en 1627. « Scientia potentia est » disait Francis Bacon pour caractériser le tournant d’une science moderne. Comprendre et mesurer, c’est pouvoir.
Le pouvoir de l’homme mâle et blanc en particulier, qui figure, au passage, toujours aux commandes dans ces tours de contrôle et en surplomb, au-dessus du monde matériel et biologique (comme l’illustre la figure ci-dessous). Autrement dit, les mesures de la démesure que l’on peut piocher dans l’entrepôt appellent machinalement à voir grand et fort lorsqu’il s’agit de chercher des « solutions ».

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L’image du pilote au sommet : A) Tenant dans sa main le baromètre du vivant (IUCN), B) planifiant l’occupation de l’espace (issu de MEA22), ou C) Dans une gravure de Francis Bacon réalisée en 1627, au sommet de la connaissance, dominant ce qui se passe sur terre et dans le ciel.

C’est là que l’esthétique du sublime, telle que la caractérise Jean-Baptiste Fressoz, exprime toutes ses fantaisies23. Car les « solutions », grisantes, s’inscrivent de facto dans la lignée des grands projets de développement qui reconnaissent et investissent le système terre comme une machine à piloter24. C’est cette nouvelle politique des grands nombres qui assure le lien entre les deux antichambres.
Si l’on en croit ce récit et le programme correspondant, nous pouvons et devons « guider la trajectoire de la terre »25 puisque nous sommes devenus à la fois les « navigateurs »26 et les « capitaines du navire » Anthropocène. Climat ou biodiversité se conçoivent comme deux variables à ajuster d’un gigantesque baromètre : « Et 2 degrés de plus pour 2030, 2 ! Qui dit mieux ? 1.5 à droite ? 2.5 à gauche ?  ». Rien ne va plus. Nous voici dans la salle de la machine infernale dont il faut reprendre le contrôle. La dimension politique se trouve ici sublimée par ces mêmes chiffres englobants ainsi décrits par Fressoz : « les statistiques globales de consommation et d’émissions compactent les mille manières d’habiter la terre en quelques courbes, effaçant par la même l’immense variation des responsabilités entre les peuples et les classes sociales »27.
Le projet politique n’est plus celui de la sobriété passive mais celui des promesses salvatrices de la géoingénieurie ou de la vertu des « petits gestes » individuels accumulés de recyclage et d’énergie « propre ». Mais pourquoi, justement, tant de promesses, pourrait-on s’écrier en reprenant l’interrogation que provoque tant de récits technophiles28 ?
Sublime, donc, mais aussi ridicule.
Nous voici pris au piège : le chiffrage de l’Anthropocène est absolument nécessaire. La situation écologique, quel que soit son nom, n’est pas qu’une construction sociale proposée par des universitaires alarmistes. Et certaines ONG productrices de ces chiffres ont aussi un rôle d’alertes salutaires sur lequel les médias et la société civile peuvent s’appuyer.
Mais s’ils ont pour vocation de devenir une fin en soi, ces exercices de quantification semblent seulement nous autoriser à regarder la chute en répétant “Jusqu’ici, tout va bien.” “Jusqu’ici, tout va bien.” “Jusqu’ici, tout va bien.” Soit depuis l’entrepôt désincarné qui ne fait qu’accumuler froidement ces chiffres, soit depuis la tour de contrôle d’on ne sait quel destin.
Dans une lecture plus poétique, il devient alors presque doux de contempler la catastrophe…notamment celle des « autres ». Choses, vivants, humains – ou non – sont dans une tourmente qui ne me concerne pas, voir qui me réjouit, tel que Lucrèce nous invite à le méditer dans son De rerum natura…. Suave mari magno… « Il est doux, lorsque les vents troublent les flots sur la grande mer, de regarder depuis la terre les rudes épreuves d’autrui… ».

A l’ombre des nombres
Parlons-en, de ces naufragés. Il y a bel et bien un monde, des mondes, dans lesquels ces myriades de choses en pierre, en air, en eau et ces myriades de vivants en feuille, en chair ou en os ont été détruits, modifiés ou s’accumulent. Les victimes humaines des injustices environnementales ne sont pas non plus épargnées. Les réalités humaines et biophysiques doivent être connues, montrées. Les chiffres globaux devraient faire éclater et non gommer le sens d’une telle réalité.
Ces chiffres devraient donc expliciter leur contenu, ne pas rester à l’état de contenant dépolitisé. Il y a, comme pour les mots, un euphémisme sournois du chiffre, un oubli et un non-dit qui l’accompagne.
Il est facile de réécrire certains mots communs pour expliciter ce qui est implicite dans l’Anthropocène29:
• Déclin de la biodiversité ? Tir, empoisonnement, noyade, étranglement, délits.
• Transformation des terres ? Prédation. Conquête. Profit. Impérialisme.
• Pilotage de la terre ? Arrogance. Domination. Mépris.
• Développement durable ? Hypocrisie. Idéologie capitaliste. Croissance infinie. Technophilie.
Certes, les chiffres se réécrivent moins facilement. Mais comme les mots, ils cachent des choses et des vivants qui ont un lieu et une histoire que leur regroupement en quantité globale laisse de côté. Une copie abstraite purement quantitative du monde s’est ainsi trouvée forgée. Simulacre d’un réel qui brouille les causes du désastre écologique dont nous sommes les témoins mais dont les effets et les responsabilités ne sont pas partagés.
« Déclin de 3% des populations d’oiseaux et impact de l’urbanisation et des pesticides sur les oiseaux ? » comprendre et imaginer « tas de cadavres de milliards d’individus qui s’assomment sur les vitres et s’empoisonnent dans les champs ».

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Montage réalisé par l’association FLAP (Fatal Light Awarness Program) qui cherche avec un suport concret à attirer l’attention sur les dégâts causés par les constructions urbaines sur les oiseaux, https://www.flap.org/who-we-are.php

Re-politiser les chiffres peut démarrer par approfondir leurs significations matérielle et biologique. Mais qu’il s’agisse de la construction d’un barrage, d’un aéroport, d’une zone commerciale ou d’un programme politique englobant, demandons-nous quel est l’agenda politique qui motive la destruction ou le dénie qui en résulte ? Il est temps de sortir de l’ombre des nombres. L’analyse des rapports de force, des relations de pouvoir, des lobbys et des idéologies aveuglantes demeurent un rempart à l’objectivisme déclamé et intimidant des chiffres.
Remerciements
Je remercie très chaleureusement Virginie Maris, Maxime Chédin, Pierre de Jouvencourt, Denis Chartier et Aurélien Gabriel Cohen pour leurs précieuses relectures et suggestions

Notes
1. Ripple, W.J. et al. (2017) World Scientists’ Warning to Humanity: A Second Notice. Bioscience XX, 1–9
2. Nous n’abordons pas ici les multiples difficultés techniques à l’établissement de ces chiffres, ni les extrapolations et exagérations qui les accompagnent souvent. Il s’agit par exemple non pas « des vertébrés » mais « des vertébrés pour lesquels des données sont disponibles ». Les publications de situations de stabilité ou de croissance de populations sont également bien moins courantes que celles qui concernent les déclins. Certaines de ces études repose sur des quantités de données phénoménales d’autres sur des données parcellaires, les incertitudes varient considérablement et sont rarement discutées. Mais ces nuances n’occultent ni la gravité de la situation, ni la multiplication avérée des extinctions et des déclins de nombreuses espèces. La progression du nombre et de la qualité des observations depuis les années 80 se double d’une confirmation du statut de crise et du déclin de la biodiversité mais aussi des causes anthropogéniques de cette situation. Godet, L. and Devictor, V. (2018) What Conservation Does. Trends Ecol. Evol. In press,
3.IPBES (2018) Summary for policymakers of the thematic assessment report on land degradation and restoration of the Intergovernmental Science-Policy Platform on Biodiversity and ecosystem Services
4. Watson, J.E.M. et al. (2016) Report Catastrophic Declines in Wilderness Areas Undermine Global Environment Targets. Curr. Biol. 26, 2929–2934
5. Maxwell, S. et al. (2001) The ravages of guns, nets and bulldozers. Nature 536, 144–145
6. Foley, J.A. et al. (2005) Global consequences of land use. Science (80-. ). 309, 570–574
7. WWF (2018) WWF. rapport planète vivante 2018
8. Bar-On, Y.M. et al. (2018) The biomass distribution on Earth. Proc. Natl. Acad. Sci. 115, 6506–6511
9. Sánchez-bayo, F. and Wyckhuys, K.A.G. (2019) Worldwide decline of the entomofauna : A review of its drivers. Biol. Conserv. 232, 8–27
10. Mccauley, D.J. et al. (2015) Marine defaunation : Animal loss in the global ocean. Science (80-. ). 347, 247–256
11. Pauly, D. et al. (1998) Fishing Down Marine Food Webs. Science (80-. ). 279, 860–863
12. Cheung, W.W.L. et al. (2013) Signature of ocean warming in global fisheries catch. Nature 497, 365–368
13. Pirotta, V. et al. (2018) Consequences of global shipping traffic for marine giants. Front. Ecol. Environ. DOI: 10.1002/fee.1987
14. Dirzo, R. et al. (2014) Defaunation in the Anthropocene. Science (80-. ). 345, 401–406
15. Ceballos, G. et al. (2017) Biological annihilation via the ongoing sixth mass extinction signaled by vertebrate population losses and declines. Proc. Natl. Acad. Sci. DOI: 10.1073/pnas.1704949114
16. Leather, S.R. (2018) “Ecological Armageddon” – more evidence for the drastic decline in insect numbers : Insect declines. Ann. Appl. Biol. DOI: 10.1111/aab.12410
17. Landrigan, P.J. et al. (2018) The Lancet Commissions The Lancet Commission on pollution and health. Lancet 391, 462–512
18. Santer, B.D. et al. (2019) Celebrating the anniversary of three key events in climate change science. Nat. Clim. Chang. 9, 180–182
19. https://lejournal.cnrs.fr/articles/ou-sont-passes-les-oiseaux-des-champs
20. Porter, T.M. (1996) Trust in Numbers, Princeton University Press.
21. La notion de service écosystémique comme celle de « bien-être » sont devenus les mots clés d’une vision instrumentale et anthropocentrée des problèmes écologiques et de leurs résolution. L’écosystème et ses composantes sont interprétés dans cette approche comme autant de « services » rendus gratuitement aux « sociétés humaines » ou à « l’humanité » dans son ensemble. Cette vision a été proposée dans les années 1990 comme un levier politique par des écologues. Elle a ensuite été largement reprises en écologie scientifique, en économie de l’environnement ou par les décideurs. Le concept de service écosystémique comme celui de « bien-être » ou « d’humanité » impose une approche normative et pose des difficultés éthiques, scientifiques et pratiques majeures rarement explicités. Maris, V. (2014) Nature à vendre, Quae
22. MEA (2005) Ecosystem and Human Well-being: Synthesis, Island Press
23, 27. Fressoz, J.-B. http://mouvements.info/sublime-anthropocene/
24. Griggs, D. et al. (2015) Sustainable development goals for people and planet. Nature 495, 305–307
25. Steffen, W. et al. (2018) Trajectories of the Earth System in the Anthropocene. Proc. Natl. Acad. Sci. United States Am. 115, 8252–8259
26. Biermann, F. et al. (2015) Navigating the Anthropocene : Improving Earth System Governance. DOI: 10.1126/science.1217255
28. Audétat, M. (2015) Sciences et technologies émergentes : pourquoi tant de promesses?, Herman.
29. Johns, D. and DellaSala, D.A. (2017) Caring, killing, euphemism and George Orwell: How language choice undercuts our mission. Biol. Conserv. 211, 174–176

La part sauvage du monde. Penser la nature dans l’Anthropocène

Virginie Maris, Seuil, 259 pages
Compte rendu par Jean-Claude Génot

Source : Naturalité. La lettre de Forêts sauvages. No 20. Mai 2019, p. 21.

Le monde de la conservation s’est déjà transformé puisque l’on est passé de la protection de la nature à la gestion de la biodiversité sans que certains ne se soient vraiment rendus compte des implications de ce changement de sémantique. Le livre de la philosophe Virginie Maris arrive bien à propos pour nous mettre en garde contre les discours actuels des tenants de l’anthropocène. Ces derniers que les écologistes américains nomment les « neo greens » s’appuient sur la crise écologique pour dire qu’il est temps de gérer le système Terre de façon globale et de modifier nos approches et nos sciences de la nature, car pour eux il n’y a plus de nature. La situation du réchauffement climatique appelle des solutions radicales comme la géo ingénierie, ce qui ressemble fort à une fuite en avant technologique. Pour l’auteure : « Un tel programme signe ainsi non seulement la n de la nature, mais également la n de la culture, ou en tout cas la n des sociétés telles que nous les connaissons ». La philosophe met aussi en garde les conversationnistes contre le recours extrême à l’artifice et au contrôle pour reconstituer des écosystèmes et appelle à « résister aux sirènes de la technologie ». L’auteure critique également la marchandisation de la nature et toutes ces notions de « services écosystémiques », de « compensation écologique » et « d’évaluation monétaire de la nature »
qui visent à absorber la nature dans la logique de marché. Alors que Virginie Maris a bien identifié les menaces sans précédent qui pèsent sur la nature, elle relève le dé de défendre plus que jamais la nature sauvage en tant qu’extériorité à l’homme car : « Penser l’extériorité de la nature, c’est accepter de se donner des limites, de borner notre empire » et nous rappelle fort justement que : « c’est encore 90 % de l’histoire de notre espèce qui relèvent de la vie sauvage ». L’auteure souligne l’importance de considérer la nature sauvage comme une altérité à respecter et une autonomie dont l’homme peut s’inspirer. En n, outre le fait que Virginie Maris arrive à rendre son livre de philosophie d’une lecture agréable, elle nous livre un « kit » de défense intellectuelle du sauvage face aux nombreuses critiques qui sont faites à ses défenseurs. Pour l’auteure, la défense de la part sauvage du monde n’est pas une démarche fixiste, elle n’est ni un signe de misanthropie, ni une démarche néo- coloniale. En guise de conclusion elle souligne : « il est également urgent de préserver des espaces et des territoires où les êtres de nature peuvent faire sans nous » : un conseil que les gens de Forêts sauvages ont déjà mis en pratique.