Le changement climatique aura des effets désastreux sur la biodiversité

Lorène Lavocat

Source : Reporterre

https://reporterre.net/Le-changement-climatique-aura-des-effets-desastreux-sur-la-biodiversite

14 mars 2018

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Selon une étude scientifique publiée ce mercredi en partenariat avec le WWF, le rythme actuel d’émission de gaz à effet de serre conduira à un effondrement rapide de la biodiversité dans les régions qui en sont le plus dotées.

On savait une sixième extinction probable, mais la menace d’une disparition massive d’animaux et de plantes se précise à chaque nouvelle publication scientifique. Celle publiée ce mercredi 14 mars dans la revue Climate Change, menée par le WWF en partenariat avec des chercheurs de l’université d’East Anglia (Angleterre), prédit un avenir bien sombre à notre planète.

D’après cette étude, « si le réchauffement planétaire se poursuit jusqu’à atteindre + 4,5 °C, près de 50 % des espèces qui vivent actuellement dans les régions les plus riches en biodiversité seront menacées d’extinction d’ici 60 ans ». Ce risque serait réduit de moitié si nous maintenons la hausse de la température moyenne mondiale en dessous de 2 °C.

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Pour parvenir à ces résultats, le WWF a modélisé les conséquences d’un dérèglement climatique dans 35 régions de la planète sur les plantes, les oiseaux, les mammifères, les amphibiens et les reptiles, selon trois scénarios : un réchauffement à + 2 °C (fourchette haute de limitation de la température moyenne mondiale fixée par l’Accord de Paris à « bien en dessous de 2 °C ») ; un réchauffement à + 3,2 °C (température moyenne mondiale prenant en compte la valeur médiane des engagements pris à la COP21 par les pays pour réduire leurs émissions pour 2025 et 2030) ; un réchauffement à + 4,5 °C (température moyenne mondiale si aucun effort n’est fait pour ralentir le rythme actuel des émissions, dit scénario du « laisser-faire »).

 

Frog in the Pacaya Samira Reserve in the Peruvian Amazon.

Une grenouille amazonienne.

« Dans la plupart des cas, le changement climatique signifie plus de sécheresse »

Ce n’est pas un énième rapport sur la catastrophe écologique, insiste Pierre Cannet, du WWF. « Pour la première fois, on fait le lien concret, modélisé, entre réchauffement et biodiversité, explique-t-il à Reporterre. On a isolé la pression du changement climatique — changements des températures, de la pluviométrie et de la couverture nuageuse — des autres facteurs comme le morcellement des terres, la déforestation, le braconnage.  »

 

Orchids (Orchidaceae fam.); Jaú National Park, Amazonas, Brazil

Une orchidée amazonienne.

Certaines écorégions, et avec elles les espèces qu’elles abritent, sont en effet particulièrement fragiles face au choc climatique, même dans un monde à + 2 °C. Parmi elles, le sud-ouest de l’Australie, les forêts du Miombo, au centre-sud du continent africain, qui abritent des dizaines de milliers d’éléphants, ou la côte est du continent africain. « Dans la plupart des cas, le changement climatique signifie plus de sécheresse, précise Pierre Cannet. Mais cette étude n’inclut pas les événements climatiques extrêmes, difficiles à modéliser. » D’après l’étude, « il est prévu que les températures saisonnières moyennes dépassent celles qui n’avaient été préalablement observées qu’à l’occasion des années les plus chaudes des cinquante dernières années ». L’extrême d’aujourd’hui pourrait devenir la norme de demain.

 

Orchids (Orchidaceae fam.); Jaú National Park, Amazonas, Brazil

Protea du fynbos typique de la province sud-africaine du Cap.

En Amazonie et sur le plateau des Guyanes, qui abritent actuellement plus de 10 % de toutes les espèces connues sur Terre, six espèces de plantes sur dix pourraient disparaître si rien n’est fait pour juguler les émissions de gaz à effet de serre. Cette région serait aujourd’hui le terreau de plus de 80.000 espèces végétales, nombre d’entre elles étant endémiques. Même la plus petite hausse de température, moins de 2 °C, menacerait d’extinction 40 % des plantes.

 

Loggerhead turtle, Mediterranean Sea

Une tortue méditerranéenne.

Autre cas inquiétant, la Méditerranée, « déjà au bord du burn out du fait des activités humaines », relève Pierre Cannet. Même si les États tiennent leurs engagements pris à Paris en 2015, qui aboutissent d’après les prévisions à un réchauffement de 3,2 °C, il est prévu que plus de la moitié de toutes les espèces de plantes et d’un tiers à la moitié des autres groupes d’espèces disparaissent, d’après le rapport.

Renforcer les moyens alloués à l’adaptation et à la conservation des habitats 

Parmi les espèces menacées, les emblématiques tortues marines (la tortue luth, la tortue verte et la caouanne). La température du sable où les femelles pondent déterminent le sexe des tortues. Les mâles sortent ainsi des œufs venant de la partie du nid la plus profonde et la plus fraîche. Une hausse des températures pourrait donc conduire à la naissance uniquement de femelles, et mettre en danger la survie de l’espèce.

 

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La forêt amazonienne.

« La plupart des espèces ont une capacité d’adaptation ou de dispersion, souligne Pierre Cannet. Elles peuvent par exemple migrer dans des zones plus favorables. Les tortues femelles peuvent pondre dans des sables plus frais, les éléphants d’Afrique peuvent se déplacer pour aller chercher de nouveaux points d’eau… pourvu qu’on n’ait pas mis des routes, des grillages ou des villes sur le passage ! Il ne faut pas que les espèces se retrouvent dans des culs-de-sac. » D’après les modélisations réalisées par le WWF, si les espèces peuvent s’adapter en se dispersant, en cas de scénario à + 4,5 °C, deux cinquièmes de l’ensemble des groupes seraient exposées à un risque de disparition, en baisse par rapport aux 48 % prévus en cas de non-dispersion.

 

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Des kangourous du Sud-Ouest australien.

C’est pourquoi l’ONG, tout en appelant les gouvernements à élever leurs engagements climatiques, demande que les moyens alloués à l’adaptation et à la conservation des habitats soient renforcés. « On ne peut pas travailler climat et biodiversité séparément, insiste M. Cannet. Les deux sont étroitement liés. Les sommets et les politiques climatiques doivent prendre en compte la question de la conservation de la nature. » 

 

Herd of African elephants. Amboseli National Park, Kenya.

Des éléphants est-africains.

Et de conclure : « Au-delà des espèces symboliques qui sont menacées, comme les tortues, les éléphants ou les pandas, il faut surtout réaliser que tous les êtres vivants sont concernés, car si la moitié des espèces disparaît à cause du changement climatique, cela bouleversera l’ensemble des chaînes alimentaires et des écosystèmes. In fine, en tant qu’espèce au cœur de la nature, l’humanité serait aussi menacée. »

 

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Attention : les lobbies s’attaquent au principe de précaution

Michèle Rivasi

5 janvier 2019

Source : Reporterre

https://reporterre.net/Attention-les-lobbies-s-attaquent-au-principe-de-precaution

 

Depuis les années 1990, le principe de précaution protège les citoyens de l’Union européenne en cas d’incertitude de la science, rappelle l’autrice de cette tribune. Qui explique que les industriels poussent aujourd’hui un principe concurrent, celui « d’innovation », qui leur serait très favorable.

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Michèle Rivasi est députée européenne

Depuis le début des années 1990, Bruxelles utilise le principe de précaution pour réglementer des produits allant des décapants de peinture aux voitures sans conducteur et aux cultures génétiquement modifiées. Les États-Unis ont longtemps condamné ce principe de l’UE comme une forme de protectionnisme. Souvenez-vous du différend commercial sur le bœuf élevé aux hormones en 2000. Mais ce principe est essentiel pour permettre aux décideurs politiques de faire preuve de prudence afin de protéger le public et d’éviter les dommages environnementaux lorsque la science est incertaine.

Mais aujourd’hui, des industries tentent d’introduire une nouvelle façon de penser par le biais d’une philosophie opposée : le « principe de l’innovation ». Intégré à la loi, le principe d’innovation permettrait de faire contrepoids à ce que ces industriels estiment être un obstacle majeur à leurs affaires : le principe de précaution.

Ce « principe » est le produit du European Risk Forum (ERF), une plate-forme de lobbying pour des sociétés de produits chimiques, de combustibles fossiles et jusqu’à récemment de tabac — des industries à risque, qui sont soumises à des réglementations sanitaires et environnementales. Leur principal intérêt commun est de maintenir leurs produits sur le marché avec le moins de restrictions et de réglementations possibles. En avançant ce « principe », ces industries demandent à ce que « chaque fois qu’une législation est à l’étude, son impact sur l’innovation devrait être évalué et pris en compte ».

L’ERF, créé dans le but de lutter contre les législations visant à interdire de fumer dans les lieux publics

L’application du principe d’innovation signifierait que chaque projet de texte de la Commission devrait être expurgé de toute mesure ayant un impact négatif sur « l’innovation », avant même d’être présenté au législateur. C’est précisément ce raisonnement qui a conduit la Commission à retarder très longtemps la définition des perturbateurs endocriniens. La Commission avait en effet demandé une analyse d’impact sur les industries avant de publier la définition.

L’ERF mène sa campagne de pression depuis plusieurs années. L’ERF a été créé en 1996 par le groupe British American Tobacco dans le but de lutter contre les législations visant à interdire de fumer dans les lieux publics.

Depuis 2013, le principe d’innovation a fait son chemin au sein de la Commission européenne, grâce à de nombreux événements, courriers et courriels de groupes de pression. C’est ce que montre un rapport de recherche publié le lundi 10 décembre par l’ONG Corporate Europe Observatory.

Cette nouvelle approche gagne du terrain à Bruxelles. Mercredi 12 décembre, au Parlement européen, les législateurs ont voté sur un règlement intégrant pour la première fois le principe d’innovation dans le droit de l’Union. Il figurait dans le préambule d’une proposition législative définissant les règles et le champ d’application d’Horizon Europe, le programme de recherche et d’innovation de l’UE pour 2021-2027 qui distribuera près de 100 milliards d’euros en six ans. Le texte actuel encourage une « réglementation favorable à l’innovation, grâce à l’application continue du principe d’innovation ».

Ce concept n’est pas intégré dans l’approche générale du Conseil. Le débat va donc être rouvert lors du trilogue [1] au Parlement européen et nous devrons rester vigilants.

Le principe d’innovation n’est rien qu’un slogan de lobbying 

Le principe d’innovation peut paraitre innocent et comme ayant une base légale. Mais ce n’est pas le cas. Ce principe d’innovation n’est rien qu’un slogan de lobbying, il n’a aucune existence légale contrairement au principe de précaution inscrit dans les textes européens depuis 2005. À noter que c’est en vertu de ce principe qu’a pu, notamment, être mis en œuvre le moratoire sur la culture des maïs génétiquement modifiés en plein champ, ou interdit le bisphénol A dans les biberons.

Le principe d’innovation est une attaque contre le principe de précaution, qui a pourtant valeur constitutionnelle en France mais reste inopposable en droit dans les faits. Le principe de précaution nuit manifestement aux profits de ces industries polluantes et dangereuses. Ils veulent utiliser ce principe d’innovation pour saper les lois de l’UE sur les produits chimiques, les nouveaux aliments, les pesticides, les nanoproduits et les produits pharmaceutiques, ainsi que les principes juridiques de protection de l’environnement et de la santé humaine inscrits dans le traité de l’Union européenne.

Il faut absolument que nous protégions le principe de précaution. Il est fondamental pour garantir que seuls des produits sûrs sont mis sur le marché.

Selon Bruxelles, le principe d’innovation devrait « aider l’Europe à devenir le géant mondial de l’innovation qu’elle est en mesure d’être ». Un tel concept ne peut être adopté dans les textes européens, alors que le système actuel d’évaluation et d’autorisation des pesticides par l’UE a été dénoncé par la société civile comme insuffisamment protecteur. Écoutons les 1.400.000 signataires de l’initiative citoyenne européenne (ICE) Stop glyphosate et innovons, oui, mais pour une innovation qui respecte notre santé, notre environnement et l’avenir des générations futures.

Pour une économie de la durabilité

Après trente ans de paralysie néolibérale et de dérégulations tous azimuts, l’avenir de la planète dépend de la capacité à développer des modèles d’économie inclusive, au bénéfice du bien-être humain, de l’équité sociale, et visant la réduction des risques environnementaux. Expert en développement durable, René Longet propose des pistes d’orientation.

par René Longet*,

Le Courrier, Genève,

6 janvier 2019

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Au rang des mesures de transition vers une économie durable, René Longet suggère de comptabiliser «la valeur des prestations de la nature». Photo: Dans son rôle essentiel d’agent pollinisateur, une abeille butine un crocus, Zurich, mars 2018. KEYSTONE/Ennio Leanza

 

Voici un peu plus de trois ans, l’Assemblée générale des Nations Unies adoptait l’Agenda 2030 avec ses «17 Objectifs et 169 cibles de développement durable», présentées comme «intégrées et indissociables» (§ 18). Elle donnait ainsi la définition actuelle et concrète de la notion de durabilité, conçue voici un peu plus de trente ans par la Commission des Nations Unies sur l’environnement et le développement.

Atteindre ces objectifs d’ici 2030 nécessite entre 5000 et 7000 milliards de dollars par an. Cela peut paraître beaucoup, mais c’est moins de 10% du PIB mondial; en réalité, l’ensemble des investissements devrait s’orienter vers la durabilité. Le Sommet mondial du Développement durable de Johannesburg n’avait-il pas demandé en 2002 «de modifier radicalement la façon dont les sociétés produisent et consomment», reprenant ce que René Passet avait formulé en 1979: «C’est toute l’économie qui doit s’inscrire au service de l’humain et du vivant»? Loin d’être un luxe, la durabilité est la condition du vivre ensemble sur cette Planète.

 

Pour une économie de la durabilité

La grande question est de savoir comment y parvenir. Après trente ans de paralysie néolibérale qui a prôné la dérégulation comme la solution à tous les maux, ces maux se sont fortement aggravés. Seule une gouvernance indépendante des lobbies et du court-termisme permettra de découpler l’économie de marché des abus commis en son nom: pas de marché sans régulation – et pas de régulation sans marché… «Pour éviter que la pollution ne transforme à jamais notre monde, il faut commencer par transformer du tout au tout notre façon de penser l’économie», rappelle Naomi Klein1.

Une économie de la durabilité est une économie inclusive, de l’utilité et du bien commun – «une économie qui entraîne une amélioration du bien-être humain et de l’équité sociale tout en réduisant de manière significative les risques environnementaux et la pénurie de ressources.»2. Les entreprises auront toujours besoin de chercher une rentabilité pour boucler leurs comptes, mais à travers des activités à impact écologique et social positif, et avec une lucrativité raisonnable.

L’économie sociale et solidaire, le commerce équitable ou encore la finance durable et d’impact – vecteurs-clé du changement – en indiquent le chemin. Mais aussi les modèles d’économie circulaire et de fonctionnalité, où l’on gagne sa vie par l’entretien et la réparabilité et non par l’obsolescence organisée ou l’extraction forcenée de ressources non renouvelables.

Si l’internet des objets est la 4e révolution industrielle, la 5e doit être celle de la durabilité! La bonne nouvelle: dans pratiquement tous les secteurs existent des biens et services répondant à ses exigences. Mais la mauvaise suit aussitôt: ils ne parviennent guère à sortir des marchés de niche. Car généraliser les bonnes pratiques suppose aligner rentabilités financières, écologiques et sociales et lever un certain nombre de désincitations à l’échelle territoriale la plus large.

 

Sept mesures pour débloquer la transition

  1. Assurer la vérité des coûts (principe du pollueur-payeur).

Les externalités négatives de l’énergie – tels les coûts du changement climatique ou de la gestion des déchets radioactifs – ont été estimées en 2015 par le FMI à 5300 milliards de dollars3; pour la circulation routière, elles s’élèvent en Suisse à 10 milliards de francs par an4. Tout cela n’est pas reflété dans les prix et reporté sur autrui. Les calculs économiques en sont gravement faussés et c’est ainsi que le recyclage des matières coûte souvent plus cher que leur extraction du sous-sol. Les externalités positives qui ne trouvent pas à se financer sur le marché doivent faire l’objet d’un correctif sous forme de subventions et les externalités négatives sous forme de taxes (avec les modulations sociales correspondantes). Si de nombreux pays ont introduit un tarif pour les émissions de carbone, dans aucun, son niveau n’atteint le coût des dommages5 ni une hauteur dissuasive.

  1. Inscrire des finalités écologiques et sociales dans la mission des entreprises.

Actuellement, les administrateurs de sociétés sont légalement tenus d’en maximiser la valeur financière. Il faut passer de la shareholder value, soit des intérêts des seuls actionnaires, à la stakeholder value, soit la prise en compte des intérêts des salariés, des consommateurs, des sites d’implantation, de l’environnement, des collectivités – ce dont les gestionnaires seront comptables. Promouvoir la fonction écologique et sociale des entreprises est l’engagement majeur du mouvement B-Corp et concerne également le secteur financier, qui doit se mettre au service de l’utilité et non de la maximisation des rendements6.

  1. Garantir un standard écologique et social mondial.

De nombreux traités internationaux visent à protéger les océans, les espèces animales et végétales, les sols, l’atmosphère ou le climat. En matière sociale, une douzaine de conventions de l’Organisation internationale du Travail7 proscrivent le travail forcé et des enfants, les discriminations à tous niveaux et la coercition, et garantissent un salaire et un horaire décents et le droit à la négociation collective. Mais la mise en œuvre de ces engagements reste très inégale, ce qui expose entreprises comme travailleurs à une constante sous-enchère.

  1. Eliminer les pratiques nocives.

Le poste le plus conséquent est la soustraction fiscale; la corruption et les détournements de fonds représentent 2600 milliards de dollars8 et le crime organisé 1600 à 2200 milliards, dont un quart dû au trafic de drogue (entre 426 à 652 milliards de dollars), selon l’Office des Nations Unies contre la drogue et le crime9. Légales mais particulièrement nuisibles, les dépenses pour l’armement, chiffrées par la Banque mondiale à 2166 milliards de dollars pour 201610, dont un tiers (714 mia de dollars) pour les seuls Etats-Unis11. D’après Joseph Stiglitz, Prix Nobel d’économie, l’Amérique a déboursé pour la guerre en Irak, entre 2001 et 2008, 3000 milliards de dollars. Quant au tabagisme, ses coûts sont estimés à 1436 milliards de dollars par an12, et les dépenses publicitaires à 578 milliards13.

  1. Inscrire dans les comptes la valeur des prestations de la nature14.

Le modèle économique dominant ne se préoccupe pas des capacités des systèmes naturels à produire des ressources et à digérer nos déchets. Nous comptabilisons les coûts de leur extraction, transformation, transport et commercialisation mais pas de leur raréfaction, soit de leur remplacement. Pour la Suisse, Agroscope a établi en 201715 la valeur pour l’agriculture de la pollinisation par les abeilles à 350 millions de francs par an. Ces valeurs doivent se retrouver dans les comptes des entreprises comme des Etats.

  1. Remplacer le PIB par un indicateur de durabilité.

Malgré ses défauts reconnus, le PIB reste la référence pour décrire l’état d’un territoire; or il additionne des pommes et des poires, et occulte tout ce qui n’est pas monétarisé. La Conférence des Nations Unies sur le développement durable de 2012 avait demandé aux entreprises d’informer sur «le caractère durable de leurs activités» et de compléter le PIB par «des mesures plus larges du progrès». Par exemple, des indicateurs de développement social, humain ou, comme au Bhoutan, de bonheur national brut – sachant qu’un territoire durable est un territoire qui augmente sa cohésion sociale, diminue son empreinte écologique et consolide son tissu économique.

  1. Passer du gigantisme globalisé à une relocalisation solidaire.

Des échanges oui, mais équitables et partant des savoir-faire locaux. Les concentrations et délocalisations effectuées au nom des économies d’échelle et d’une maximisation des rendements financiers se paient très cher du point de vue de l’emploi et des territoires. Ces critères doivent entrer dans les législations sur les fusions et les positions dominantes, et les plus de 3000 accords d’investissement existant dans le monde16.

Agir sur ces sept points permettrait de passer d’une économie de la prédation à une économie de la valeur écologique et sociale. Mutation qui serait du même ordre que le passage, à travers le New Deal, le Fordisme et les Trente Glorieuses, du capitalisme de la pénurie à celui de l’abondance. Modèle grippé et pathogène, à remplacer par un nouveau cycle où les bénéfices financiers (plafonnés) seront le fruit d’activités écologiquement et socialement vertueuses – car ces activités auront trouvé leur public et donc leur rentabilité (raisonnable).

 

Vers un nouveau cycle

La balle de la redéfinition des conditions cadre est clairement dans le camp des Etats. Comme l’élection de Donald Trump l’a montré, l’on ne mobilisera largement pour la transition – les milieux populaires en particulier – qu’à travers un discours crédible sur l’emploi. L’emploi est le thème fédérateur, la porte étroite par où passera la durabilité. D’ores et déjà, aux Etats-Unis, deux fois plus de salarié-e-s gagnent leur vie dans le solaire que dans le charbon – encore faut-il le faire savoir! Plus largement, sans équité sociale, pas de durabilité ni d’acceptance de la durabilité; c’est la question sociale qui décidera de la question écologique.

Notes

1.- « Klein N., Tout peut changer, Capitalisme et changement climatique, Actes Sud, Arles 2015.

2.- Programme des Nations Unies pour l’Environnement, Vers une économie verte, Nairobi 2012, p. 2, accès doc pdf: archive.ipu.org/splz-f/rio+20/rpt-unep.pdf

3.- http://www.imf.org/external/pubs/ft/wp/2015/wp15105.pdf

4.- Environnement statistique de poche 2018, p. 37, OFEV, Berne 2018, accès: bit.ly/2FwzKeA

5.- cf. «Peu de pays font payer le carbone assez cher pour que les objectifs climatiques puissent être atteints», OCDE 2018. accès: bit.ly/2qUrMSD

6.- Jung, A., «Du nouveau en financement externe d’entreprise et son impact sur la création de valeur», in Entreprises vivantes, ensemble elles peuvent changer le monde, L’Harmattan, Paris 2017.

7.- Cf. «Conventions et recommandations», OIT, bit.ly/2zhCIht

8.- Cf. H. Gazzane, «Trois chiffres édifiants démontrent que la corruption gangrène le monde», Le Figaro, 9 décembre 2017, bit.ly/2A7hph8

9.- World drug report 2017, UNODC, accès doc pdf: bit.ly/2Tnl4l7

10.- Cf. Données de la Banque mondiale, bit.ly/2S24J3v

11.- Cf. Planétoscope, consoGlobe, «Dépenses militaires dans le monde»,
bit.ly/2R1AY2E

12.- 12.- Cf. «Le terrifiant coût du tabagisme pour l’économie mondiale», Le Figaro, 31 janvier 2017, bit.ly/2S0cPKg

13.- Cf. F. Roy, «Les dépenses publicitaires mondiales en croissance de 4,1% en 2018, selon Zenith», CB News, 4 décembre 2017, bit.ly/2OTWip8

14.- http://www.teebweb.org

15.- La pollinisation par les abeilles également importante pour les grandes cultures, Cf. Communiqué d’Agroscope, 12 septembre 2017, bit.ly/2FEJOCe

16.- Cf. «IISD Model International Agreement on Investment for Sustainable Development», IISD, avril 2006 (2e édition révisée), accès doc pdf: bit.ly/2zgmDZD

* Expert en développement durable, Genève.

Pétition POLLINIS

Source : http://www.pollinis.org, décembre 2018.

 

Nous pensons utile de communiquer à nos lecteurs l’appel et la pétition ci-après que POLLINIS a adressée à ses adhérents courant décembre 2018.
Fondation Biosphère et Société
Madame, Monsieur,
Le 13 décembre 2018, à Bruxelles, des représentants des Ministères de l’Agriculture européens se sont réunis à huis-clos, sans caméra ni compte-rendu…
Dans l’opacité la plus totale, ils ont décidé d’enterrer – une fois encore – un document fondamental, qui permettrait d’enrayer rapidement le dramatique déclin des populations d’abeilles et d’insectes pollinisateurs sauvages dans tous les pays européens. Mais aussi de mettre un terme au système scandaleux qui permet à l’industrie agrochimique d’engranger de copieux profits en ignorant délibérément les effets dévastateurs de leurs pesticides tueurs d’abeilles !
Ce document – l’EFSA Guidance Document – a été rédigé par un panel de plus de 30 scientifiques indépendants, choisis parmi les meilleurs spécialistes européens, et décrit les « tests abeilles » qui devraient être menés pour connaître réellement  l’impact des pesticides sur les pollinisateurs AVANT leur mise sur le marché.
Mais sous l’intense pression du lobbying des firmes agrochimiques, les responsables politiques censés nous protéger, nous, notre alimentation, notre santé et notre environnement, viennent d’enterrer une réforme désespérément nécessaire.
Cette décision irresponsable n’a été assumée par aucun des Etats membres de l’Union européenne, et reste ignorée de la grande majorité des citoyens européens. Mais son but est extrêmement clair : sécuriser les bénéfices colossaux des géants de l’agrochimie pour les années à venir.
Eux vont sabrer le champagne dans les jours qui viennent…
Car si ce document avait été adopté, la grande majorité de leurs poisons-tueurs d’abeilles ne pourraient tout simplement plus être déversés dans les champs.
Un consortium réunissant Bayer, Syngenta, Dow Chemicals, et d’autres géants de l’agrochimie a testé plus de 150 pesticides avec les nouveaux protocoles demandés par l’EFSA, l’Autorité européenne de sécurité des aliments. Le résultat est accablant : 79% des herbicides testés, 75% des fongicides, et 92% des insecticides, n’ont pas passé les nouveaux tests d’homologation, et devraient être immédiatement retirés du marché, présentant des risques trop importants pour les abeilles domestiques et sauvages.
Comment peut-on laisser les intérêts financiers à court terme de quelques grandes entreprises bouleverser si dramatiquement l’alimentation, l’environnement et l’avenir de toute une population ?!
Pour informer les citoyens de cette trahison insupportable de leurs représentants politiques, et organiser une mobilisation d’une ampleur exceptionnelle, en ralliant toutes les personnes qui refusent de laisser sacrifier les abeilles, la nature, l’alimentation et la santé de toute la population…
Nous faisons appel à vous de toute urgence pour nous aider à faire éclater ce scandale.
Et réunir des centaines de milliers, peut-être même des millions de signatures, pour que les représentants français soient mis face à leurs responsabilités. Et qu’à travers toute l’Europe, les citoyens exigent des comptes de la part de leurs représentants.
Seul notre nombre pourra faire plier les responsables politiques face aux intérêts de l’agrochimie : tous ensemble, obligeons les responsables politiques à adopter d’urgence les « tests abeilles », pour enrayer l’extinction des pollinisateurs – dans notre pays, puis ailleurs en Europe.
S’il vous plaît, signez la pétition lancée par POLLINIS pour faire pression sur la France. Et transmettez ce message massivement autour de vous.

Il faut faire vite :
L’Europe est confrontée à un déclin massif des pollinisateurs et des insectes en général : 75% des insectes volants ont disparu en Allemagne au cours des 30 dernières années. Et d’après les auteurs de l’étude, ce résultat serait généralisable à l’ensemble du territoire européen. Les insectes pollinisateurs sont particulièrement menacés. Derrière le phénomène bien connu des pertes d’abeilles domestiques, se cache un problème majeur : le déclin spectaculaire de tous les types d’insectes pollinisateurs européens – abeilles sauvages, bourdons, papillons, syrphes….
D’après les dernières données publiées par la Commission européenne (EC 2018), « de nombreuses espèces de pollinisateurs sont éteintes ou menacées d’extinction ».
Ce déclin spectaculaire aura de graves conséquences sur la sécurité alimentaire. En Europe, environ 84% des espèces cultivées, et 78% des espèces de fleurs sauvages dépendent de la pollinisation par les animaux. L’extinction des pollinisateurs déclenchera une réaction en chaîne dans l’ensemble de l’écosystème.
Déjà, de récentes études révèlent que le nombre d’oiseaux communs diminue à une vitesse effarante en Europe (Inger et al. 2014) ; en France un tiers de la population d’oiseaux a disparu des zones rurales au cours des 15 dernières années, à cause de la mort des insectes (mnhn 2018).
Une écrasante majorité des chercheurs à travers le monde soupçonnent aujourd’hui fortement les pesticides dernières générations, commercialisés depuis la fin des années 1990, d’être responsables de ce massacre catastrophique perpétré dans un silence assourdissant.
Ils sont présents partout aujourd’hui en quantités industrielles dans notre environnement, dans les champs, les forêts, les sols (83 % des sols européens contiennent des pesticides selon une nouvelle étude), les cours d’eau et les nappes phréatiques… jusque dans nos assiettes et dans l’air que nous respirons !
Tous ces produits aux modes d’action ultra-sophistiqués, et aux effets redoutables pour les abeilles, les pollinisateurs et l’environnement, ont été autorisés à la vente sur la base de tests complètement obsolètes, établis il y a plusieurs dizaines d’années pour des produits aux modes d’action très différents :  les tests censés évaluer l’impact de ces nouveaux pesticides sur les pollinisateurs et l’environnement, ne sont tout simplement pas adaptés aux modes d’actions ultra-sophistiquées des nouvelles molécules, et sont incapables de mesurer leurs effets délétères sur les abeilles et les pollinisateurs.
De l’aveu même de l’industrie agrochimique, 20 % seulement des effets connus des pesticides sur les pollinisateurs, étudiés par les scientifiques du monde entier… seraient aujourd’hui testés avant d’autoriser la vente d’un nouveau produit.
En réalité, si l’on ajoute à cela tous les effets dus aux mélanges des produits chimiques dans la nature, les effets synergistes, les effets cocktails, les effets sublétaux, perturbateurs endocriniens, épigénétiques et transmissibles de génération en génération… on peut dire que les tests requis aujourd’hui ignorent délibérément l’impact des pesticides sur les abeilles et l’environnement.
Et chaque année on découvre de nouveaux problèmes, de nouvelles menaces pour les pollinisateurs.
Comment pourrait-il en être autrement ?
Pour protéger les cultures face à des insectes, des moisissures ou des champignons de plus en plus résistants aux produits censés les éradiquer (comme les bactéries qui deviennent résistantes aux antibiotiques), les pesticides sont devenus de véritables bombes chimiques à retardement dont les scientifiques ne maîtrisent pas les effets terriblement subtils et la toxicité effarante :
Les néonicotinoïdes, les fameux insecticides « tueurs-d’abeilles » qui viennent d’être interdits en France, sont à dose égale entre 1000 et 7000 fois plus toxiques pour les abeilles que les précédentes générations de pesticides !
Il existe pourtant en France, en Europe et à travers le monde des façons de se passer de pesticides pour produire la nourriture dont le monde a besoin. Les alternatives existent : elles sont complexes à mettre en oeuvre, et doivent être accompagnées, mais elles permettent déjà aujourd’hui de produire en quantités suffisantes. Et les agriculteurs qui les utilisent gagnent systématiquement plus d’argent en économisant sur les pesticides et les intrants chimiques.
Mais, parce qu’ils refusent qu’on abandonne le « tout pesticides » qui leur assure des centaines de millions, voire de milliards d’euros annuels de chiffre d’affaires, les multinationales de l’agrochimie vont chercher des solutions qu’elles n’auraient jamais osé imaginer par le passé…
Avec les conséquences sur les abeilles, les pollinisateurs et l’ensemble de la biodiversité qu’on connaît bien aujourd’hui.
Pour essayer de palier à ces nouveaux risques majeurs posés par des produits déversées en grandes quantités dans notre environnement, sans avoir été testés véritablement, l’EFSA, l’autorité sanitaire européenne, a réuni les meilleurs spécialistes européens pour établir de nouveaux tests capables de déterminer si ou oui non un nouveau pesticide, une nouvelle molécule chimique, est susceptible de décimer les pollinisateurs… AVANT d’être vendue partout en Europe.
Le document qui est sorti en 2013, connu sous le nom de « Bee Guidance Document », a provoqué un tremblement de terre parmi les multinationales de l’agrochimie (Bayer, BASF, Dow Chemical, Syngenta…)
Les « tests abeilles » mettraient un terme à leur impunité : la vaste majorité de leurs produits ne pourraient plus être autorisée. Des centaines de millions d’euros par an, perdus…
Les firmes industrielles ont donc déclenché une tempête de lobbying auprès des représentants des pays européens, qui ont le pouvoir de faire autoriser les « tests abeilles » en Europe.
En mai 2013, le comité bruxellois réunissant les représentants des Ministères de l’Agriculture européens – le SCoPAFF – prenait la décision de ne pas autoriser les « tests abeilles » jusqu’à nouvel ordre, cédant sans justification et sans aucune contrepartie aux exigences de l’agrochimie.
Depuis, les « tests abeilles » ont été mis plus de vingt fois à l’ordre du jour, et chaque fois, ils ont été enterrés.
Mais il nous reste un espoir.
La Belgique, consciente de la gravité de la situation, a décidé d’appliquer les « tests abeilles » au niveau national.
Elle vient de prouver, non seulement que ces nouvelles procédures sont réalisables, contrairement à ce que veut faire croire l’agrochimie, mais aussi qu’un pays peut les imposer sans attendre la validation de l’Europe !
Les citoyens de tous les pays européens doivent exiger de leurs gouvernements qu’ils mettent en place les recommandations des scientifiques pour évaluer les risques réels pour les abeilles et les pollinisateurs sauvages !
S’il vous plaît, signez la pétition lancée par POLLINIS pour faire pression sur la France. Et transmettez ce message massivement autour de vous pour faire éclater le scandale et rallier le maximum de citoyens.
Aidez-nous à contrer le pouvoir des lobbies au niveau européen, en obligeant la France à adopter les tests abeilles avant de pouvoir autoriser la vente d’un nouveau pesticide sur son territoire. En obtenant une victoire retentissante en France, bastion de l’agriculture conventionnelle et du « tout chimique », pour sauver les pollinisateurs.
Chaque pays peut décider unilatéralement d’appliquer les nouveaux « tests abeilles » avant d’autoriser la vente d’un nouveau pesticide sur son territoire. – sans attendre l’aval des autorités européennes.
1/ Cliquez ici pour signer la pétition
2/ Transférez cet email à tous vos contacts, en particulier ceux qui se soucient des abeilles, de l’environnement, ou de leur santé, pour les informer et les rallier à notre combat.

Merci par avance pour votre action.
Bien cordialement,

Nicolas Laarman
Délégué général
Pour accéder à la pétition, cliquez ici

Références :
Guidance document (Gd) on the risk Assessment of plant protection products on bees (Apis mellifera, Bombus spp. and solitary bees) EFSA Journal 2013;11(7):3295
Décision de refus d’accès aux documents concernant le vote du ScoPAFF, DG SANTE 4 mai 2018
Bee Guidance Document and Practical Approach, ECPA 2017 « En pratique, cela voudrait dire que même en ne prennant en compte que les abeilles à miel, 77% de toutes les substances ne passeraient pas les tests du tier 1 et nécessiteraient des études des tiers supérieurs, qui demandent beaucoup de ressources »
Documents de l’ECPA, principal représentant d’intérêts de l’industrie phytosanitaire auprès de l’UE, en préparation des réunions du ScoPAFF :
• 22-23 Mars 2017
• 12-13 décembre 2018
Miles, M., et al. (2018). « Improving pesticide regulation by use of impact analysis: A case study for bees. » Julius-Kühn-Archiv 462: 86-90.
« Risk Assesment of Pesticides on Pollinators in Europe : Obsolete Procedures and Conflicts of Interest », POLLINIS 2018
« Impact des pesticides sur les pollinisateurs en Europe : La France doit réformer de toute urgence son système d’évaluation », POLLINIS 2018
Argumentaire au soutien de la saisine du Médiateur Européen, POLLINIS 2018

POLLINIS Association Loi 1901
10, rue Saint Marc 75002 Paris www.pollinis.org

Pétition à
Monsieur Didier Guillaume, Ministre de l’Agriculture
Monsieur François de Rugy, Ministre de la Transition écologique
Messieurs les ministres,
Attendu que les abeilles et pollinisateurs sauvages disparaissent à un rythme alarmant, mettant en péril l’ensemble de la chaîne alimentaire et nos productions agricoles à l’avenir, et que les scientifiques du monde entier s’accordent sur le rôle déterminant des pesticides dans cette hécatombe ;
Attendu que de l’aveu même des entreprises de l’agrochimie, moins de 15% des effets connus des pesticides sur les pollinisateurs sont aujourd’hui testés avant d’autoriser la vente d’un nouveau produit sur le marché européen ; que les études qui démontrent de nouveaux effets délétères ne sont pas prises en compte par les autorités sanitaires dans leur procédure d’autorisation des substances chimiques ;
Attendu que pour pallier à ces lacunes gravissimes pour les pollinisateurs, l’environnement et notre sécurité alimentaire, l’EFSA (l’autorité sanitaire européenne), mandatée par la Commission européenne, a publié dès 2013 les recommandations d’une trentaine d’experts pour l’élaboration de nouveaux “tests abeilles” permettant d’évaluer véritablement l’impact des nouveaux pesticides et de mieux protéger les pollinisateurs ;
Attendu que ces recommandations ont été frontalement attaquées par les lobbies des firmes agrochimiques et rejetées à plusieurs reprises par un vote collégial des représentants des Etats membres réunis en comité;
Nous, citoyens français et européens, soucieux de préserver les pollinisateurs, l’environnement et le système alimentaire que nous lèguerons aux générations futures, vous exhortons à :
–   Adopter de toute urgence en France les “tests abeilles”, comme la Belgique vient de le faire au niveau national ;
– Voter au niveau européen en faveur de l’adoption de l’intégralité des recommandations scientifiques de l’EFSA concernant les pollinisateurs et encourager fortement l’ensemble des pays européens à agir dans ce sens.

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L’orientation des puffins, un mystère élucidé ?

                 Dr François Burnier, médecin

Aquarelle 1

Un groupe de puffins survole une mer agitée au mois d’avril en Ecosse. Aquarelle d’Andrea AMBROGIO, 2018

« Vous allez avoir de la pluie toute la semaine » nous avait averti notre logeur. Exposée de plein fouet aux vents humides de l’Atlantique, la côte ouest de l’Ecosse est habituée aux intempéries et, en ce mois d’avril, il faut s’attendre à tout. Nous sommes sur l’île de Skye, bien connue des touristes qui s’y rendent surtout en été pour en admirer les paysages grandioses où se rejoignent montagnes de granite et de basalte, landes vallonnées parsemées de cottages blancs aux toits noirs, falaises dominant des étendues de mer dont la couleur varie au cours de la journée et des caprices du vent.

Sur la carte, un endroit nous attire plus particulièrement : Neist Point, un promontoire situé sur la côte occidentale de l’île. Nous suivons le sentier descendant vers la pointe où se dresse un phare que les marins guettent de loin. Nous nous installons à un endroit vaguement abrité des rafales venant du large. La mer est grise, les vagues sont couronnées de crêtes blanches parmi lesquelles nous distinguons des centaines d’oiseaux décrivant des courbes, des arabesques, volant les ailes tendues, agitées parfois de quelques battements rapides. On en voit disparaitre au creux des vagues, réapparaitre plus loin… Noirs dessus, ils sont d’un blanc éclatant dessous, leur couleur variant ainsi du tout au tout au cours de leurs virevoltes incessantes. Certains se posent brièvement sur la surface et paraissent picorer devant eux, puis ils rejoignent le grand carrousel majestueux, parfois traversé par le passage d’une mouette tridactyle ou d’un fulmar, autres maîtres du grand large, alors que le grondement de la mer se mêle au sifflement du vent.

Ces oiseaux sont des puffins des Anglais (Puffinus puffinus). Ils sont apparentés aux albatros de l’hémisphère austral, aux pétrels, aux océanites et aux fulmars, espèces que l’on rassemble sous le terme de procellariiformes. En anglais, on parle de tubenoses, en référence à la forme tubulaire de leurs narines. Tous les membres de ce groupe sont d’excellents voiliers, couvrant des milliers de kilomètres à la recherche du plancton dont ils se nourrissent; ils ne viennent à terre que pour se reproduire.

C’est ainsi que le puffin des Anglais dépose un œuf unique au fond d’un terrier creusé dans la terre sablonneuse ou tourbeuse d’un îlot rocheux. Cet œuf sera couvé sept ou huit semaines par l’un ou l’autre des parents pendant que son congénère parcourra les mers à la recherche de pitance. Lors du retour au nid de l’un des partenaires, les deux oiseaux se salueront par toute une série de cris gutturaux rythmés, qui ont été l’objet de bien des interprétations et de superstitions au cours des temps.

Après plus de deux mois passés au fond de son terrier, le jeune prendra son envol vers la haute mer, qu’il ne délaissera que pour nicher à son tour, vers l’âge de cinq à six ans.

Oiseaux pélagiques par excellence, les puffins défileront alors au large des côtes françaises et ibériques, se dirigeront vers Madère et les Canaries, d’où, poussés par les alizés, ils se rapprocheront des côtes brésiliennes pour remonter vers Terre Neuve et enfin traverser l’Atlantique Nord et rejoindre leurs lieux de nidification situés pour la plupart dans les Iles britanniques. Dotés d’une grande longévité, les puffins retournent souvent nicher dans la colonie où ils ont vu le jour. C’est ainsi qu’un individu bagué en 1957 a été capturé (puis relâché) dans une colonie galloise en été 2002 alors qu’il nichait encore, ce qui démontre non seulement une grande longévité mais aussi une durée de fertilité remarquablement longue. On a estimé que, au cours de ses vols à la recherche de nourriture ainsi que lors de ses migrations, cet individu avait dû couvrir quelque huit millions de kilomètres.

 

Depuis toujours, on s’est étonné de voir les puffins revenir aux mêmes sites après leurs longues errances hivernales.

Beaucoup d’études ont été faites pour chercher à élucider le mystère du sens de l’orientation chez les oiseaux. On connaît le rôle de la position du soleil qui, corrélée avec leur horloge interne, leur permet d’apprécier leur longitude, tandis que l’élévation du soleil par rapport au plan horizontal leur permet d’évaluer leur latitude. Toutefois, une boussole et un sextant ne sont guère utiles si l’on ne dispose pas d’une carte géographique.

 

Autant les puffins sont à l’aise sur l’eau ou dans les airs, autant ils sont maladroits sur terre. Leurs pattes disposées loin en arrière leur permettent de nager sur l’eau ou sous l’eau, alors qu’ils ne peuvent guère que se traîner sur terre. La prudence est donc de rigueur lorsqu’ils approchent leurs terriers, face aux goélands, labbes et autres prédateurs.

C’est donc à l’approche de la nuit, ou du moins des quelques heures de vague pénombre régnant en été aux hautes latitudes, qu’ils se rassemblent à proximité de leurs colonies, nageant tranquillement en grands groupes. Le moment venu, ils rejoindront chacun son conjoint dont ils reconnaissent individuellement les émissions vocales.

 

Reste donc à comprendre comment ils peuvent rallier les abords des îlots où se trouvent leurs terriers. C’est là que les progrès technologiques des dernières décennies ont permis d’entrevoir des explications.

Contrairement aux pigeons voyageurs, chez qui on a démontré l’existence d’une sensibilité particulière au champ magnétique terrestre, les puffins, curieusement, ne semblent pas disposer d’une telle faculté.

Et si c’était l’odorat. Le sulfure de diméthyle (DMS) est un gaz libéré par le phytoplancton marin, qui lui-même constitue la base de l’alimentation des calamars dont se nourrissent notamment les pétrels, capables de le détecter à des concentrations infimes, de l’ordre d’une part par dix milliards (0.0001 ppm). Les oiseaux de ce groupe eux-mêmes, jeunes et adultes, sont imprégnés de cette odeur pénétrante. Je me souviens du jour où je parcourais, sur l’île de Heimaey, au large de l’Islande, une vaste colonie mixte de macareux (Fratercula arctica), de pufffins des Anglais et d’océanites culblancs (Oceanodroma leucorrhoa) : j’ai vite appris à reconnaître à l’odeur les terriers de ces deux dernières espèces, toute différente de celle des terriers des macareux.

Au cours des étés 2010 et 2011, Anna Gagliardo, de l’Université de Pise, fit une expérience originale avec 24 puffins cendrés (Puffinus diomedaea) prélevés dans une colonie située sur l’île de Faial, dans l’archipel des Açores. Huit de ces oiseaux furent munis d’une petite boîte de PVC collée aux plumes de leur tête contenant un aimant mobile de trois grammes. Ces oiseaux se trouvaient ainsi entourés d’un champ magnétique variant continuellement, brouillant pour eux le champ magnétique terrestre. Huit autres individus subirent un traitement de leurs narines au moyen de sulfate de zinc, ce qui les prive pour quelques semaines de leur sens de l’olfaction. Enfin, huit oiseaux, constituant le groupe témoin, ne subirent aucune intervention.

Ces puffins furent relâchés isolément, un à un, à partir d’un cargo, à 800 km à l’est de leur colonie. Précisons enfin que, à ce moment, le vent ne soufflait pas du secteur où se trouvait la colonie.

 

Alors que les oiseaux des deux premiers groupes prirent immédiatement la bonne direction, les individus privés de leur odorat errèrent sur plus de 6000 km. En prévision de ce comportement, ils avaient été équipés de PTT (platform transmitting terminals) permettant un suivi continu par satellite ainsi que de GPS (global positioning systems), qui fournirent de précieux renseignements jusqu’à leur disparition des écrans après quatre à six semaines. Certains de ces oiseaux toutefois finirent par atteindre leur but après plusieurs semaines ou mois, leurs narines ayant probablement fini par récupérer leur fonction à ce moment.

 

Tout porte donc à penser que ces oiseaux se souviennent de la géographie des océans au moyen d’odeurs, celles du DMS ou celles d’autres substances chimiques, que le plancton produirait différemment en fonction du relief sous-marin ou d’autres facteurs qui nous échappemt. Cette mémoire olfactive serait l’équivalent des images dont nous gardons le souvenir au terme d’un voyage.

*   *   *   *

Le spectacle d’un vol de puffins se jouant des airs au-dessus d’une mer agitée peut donner l’impression d’une       errance. Or on le voit: ces oiseaux savent parfaitement où ils sont, où ils vont. Au cours des millions d’années de leur existence, les puffins sont parvenus à pérenniser leur mode de vie, s’adaptant sans cesse à un monde qui ne restait pas immuable: que l’on pense seulement aux glaciations, dont la dernière s‘est terminée en Europe il n’y a qu’une douzaine de milliers d’années. Le cycle de vie d’un puffin, aboutissant à la production d’un seul descendant par année, paraît terriblement risqué. Par analogie, on peut dire qu’un ingénieur proposant un système aussi sophistiqué et aussi fragile aurait sans doute de la peine à trouver des investisseurs prêts à y risquer des capitaux. Or les puffins sont toujours là, et avec eux d’innombrables autres êtres vivants dont l’existence ne nous étonne même pas.

 

Pour nous, les vagues ne sont que des vagues, alors qu’elles recouvrent un monde dont nous n’avons qu’une idée très sommaire. Il en va de même de la nature en général, dont le fonctionnement, les équilibres dynamiques, nous émerveillent, mais nous échappent encore largement. « La nature », nous dit Robert Hainard, « c’est le monde hors de nous, le vivant agissant par lui-même ». Cela doit susciter notre respect et notre prudence à son égard. Notre pouvoir, nos moyens ont une ampleur dont nous n’avons pas réellement conscience, et, de plus, nous sommes le type même d’une espèce invasive.

 

Observer un vol de puffins se jouant des turbulences, c’est un spectacle rare et merveilleux. C’est aussi l’occasion de méditer sur notre place dans la nature.

Ce qui compte vraiment

par Fabrice Nicolino

Editions Les liens qui libèrent, Babel, 2017, 221 pages.

Compte rendu par

Ivo Rens

Professeur honoraire

Université de Genève

Genève, décembre 2018

 

L’auteur part du contraste existant entre la multiplication des nouvelles angoissantes pour l’avenir et la poursuite pour la plupart du train-train quotidien.

Il y a le basculement du climat, mais aussi la très grave crise de la biodiversité, l’érosion des sols fertiles alors que la population humaine approche des dix milliards, l’exposition des humains et de tout le vivant aux dizaines de millions de molécules nouvelles créées par la chimie de synthèse…

“Oui, il est vrai, et chacun le sait, que tout disparaît à vive allure. Les espaces, les espèces, la forêt, l’océan, l’éléphant, l’abeille, le requin, le papillon. Dans ces conditions, et sauf phénoménal sursaut, l’homme va connaître les heures les plus terribles de son existence terrestre. Y a-t-il de l’espoir ? Je le pense contre certaines évidences.”

Tel Don Quichotte, l’auteur entreprend de s’attaquer à cinq thématiques accablantes pour esquisser des pistes de sorties de crise requérant certes de l’espoir, mais aussi de l’imagination, de l’énergie et du courage. Nous reproduisons ci-après le titre de chacun de ces cinq chapitres, parfois elliptique mais toujours évocateur et stimulant.

 

Chapitre I. Et si les paysans et les grenouilles revenaient.

Fabrice Nicolino s’appuie ici sur une phrase trouvée dans l’ouvrage posthume du grand historien Fernand Braudel, décédé en 1985, intitulé L’identité de la France : “Le chambardement de la France paysanne est, à mes yeux, le spectacle qui l’emporte sur tous les autres, dans la France d’hier et, plus encore, d’aujourd’hui.” De fait, la France de 1945 comportait 10 millions d’actifs agricoles sur une population de moins de 40 millions, en métropole, et celle de ce début de XXIe siècle n’en compte plus qu’un demi-million. L’industrialisation de l’agriculture imposée par un très petit nombre de décideurs a transformé les paysans en “exploitants agricoles”, assujettis à un endettement permanent pour se doter des machines agricoles imposées par la concurrence.

L’industrialisation de l’agriculture a transformé le paysage de la France rurale, elle a entraîné la désertification des villages, elle a aussi créé des nuisances inconnues jusque là, comme l’invasion du littoral breton par des algues dont la prolifération est due au lisier du bétail cloîtré et des engrais chimiques. La gabegie se double d’une tragédie tant le sort des agriculteurs s’est dégradé. Les coûts “externalisés” et donc cachés de l’industrialisation de l’agriculture sont supportés par les collectivités publiques qui sont à l’origine d’une “tornade de subventions” et cela pour la production de denrées de mauvaise qualité car gorgées de poisons.

Mais en riposte à cette dégradation, une agriculture bio est née et a progressé dernièrement en multipliant par cinq sa production en cinq ans. En réalité, c’est dans cette direction que réside l’espoir. Et l’auteur d’imaginer un “conclave” qui durerait des mois pour obtenir le consensus de la majorité des agriculteurs qui décideraient de réduire leur recours aux pesticides et se verraient attribuer des subventions inversement proportionnelles à la quantité de pesticides qu’ils utiliseraient encore. Cet accord historique serait conclu pour une durée de vingt-cinq ans au terme de laquelle l’agriculture française achèverait sa révolution de désindustrialisation.

 

Chapitre II. Restaurer l’antique beauté du monde.

Comme l’indique le titre, dans ce chapitre l’auteur se veut tout à la fois réaliste et utopiste car, sans un rebroussement de l’histoire récente, l’humanité est perdue ainsi d’ailleurs qu’une bonne partie du vivant.

Déjà, à considérer le seul changement climatique, un article de Johannes Lelieveld du Max-Planck Institut, paru au printemps 2016 dans la revue Climatic Change, établit qu’un bande de terre allant du Maroc à l’Iran, en passant par l’Algérie, La Libye, la Palestine, Israël, le Liban, la Syrie, l’Irak et l’Arabie Saoudite est en train de devenir inhabitable, et qu’elle le sera, rebus sic stantibus, au courant de ce siècle. Chassées de leurs pays par une température de 50°C le jour et plus de 30°C la nuit, plus d’un demi-milliard de personnes tenteront de s’installer en Europe. La cause fondamentale de la dérive climatique réside dans l’industrialisation. Et cette dernière ne s’est mondialisée qu’après la IIe Guerre mondiale. L’origine peut en être retracée dans le discours que prononça le Président Truman le 29 janvier 1949, lorsqu’il annonça un programme concernant l’aide à apporter aux “pays sous-développés”. S’appuyant sur le livre de Gilbert Rist, Le Développement. Histoire d’une croyance occidentale, l’auteur estime que le mythe du développement par l’industrialisation est la cause fondamentale non seulement de la dérive climatique, mais de l’effondrement de tant de nos écosystèmes, comme le relate le rapport commandé par les Nations Unies en 2000 et publié en 2005 sous le titre Evaluation des écosystèmes pour le millénaire.

De cet effondrement en cours, l’auteur donne plusieurs exemples. Nous n’en citerons qu’un, celui du Nil, particulièrement en Egypte qui “est un peu notre ancêtre à tous”. Le haut barrage d’Assouan, construit avec l’aide de l’Union soviétique entre 1960 et 1970, a singulièrement accéléré la dégradation de l’écosystème millénaire du pays. Certes, le barrage d’Assouan donne l’électricité qu’on en attendait et régularise le débit du fleuve. Mais il retient les limons qui sont à l’origine de la fertilité proverbiale de la vallée et du delta, ce qui a conduit les paysans à recourir aux engrais de synthèse, puis aux pesticides, ce qui a dégradé et pollué les sols. “Tous les connaisseurs du dossier savent que le Nil, de miracle, est devenu en cinquante ans une menace de mort… La vérité du Nil, c’est qu’il est à l’agonie.”

Est-ce à dire qu’il faut se résigner ? En aucun cas ! L’auteur cite plusieurs exemples de contre-attaques victorieuses. Ici, à nouveau, nous n’en citerons qu’un, celui de la ferme de 7oo hectares du photographe Sebastião Salgado et de sa femme Lélia, au Brésil, dans l’Etat de Minas Gerais. Cette ferme est située dans ce qui fut l’un des plus beaux écosystèmes de la Planète, la Mata Atlántica, une forêt tropicale humide le long de l’Océan qui, “avant que ne débute la destruction du monde” couvrait probablement 1’290’000 km2, mais dont il ne reste que 90’000 km2. Le pater familias Salgado y avait pratiqué l’élevage, ce qui l’avait conduit à pratiquer la déforestation de son exploitation qu’il a finalement vendue alors qu’elle était écologiquement ruinée. Son fils Sebastião et sa femme Lélia ont racheté cette ferme dans le but de la faire revivre, mais sur d’autres bases. Pour ce faire, ils ont dû recourir à l’Instituto Terra, au lancement d’une souscription internationale et à une pépinière chargée de recueillir des graines dans un rayon de 200 kilomètres. Ils ont planté deux millions et demi d’arbres de 300 espèces différentes. Tout n’est pas réparé, ni réparable. “Il n’empêche. Les oiseaux sont revenus – on recense près de 200 espèces – , de même que le caïman et les singes, sans compter le seigneur des lieux, o jaguar.”

Entreprendre le sauvetage de l’écosystème de la planète, c’est-à-dire de la biosphère, nécessitera la mobilisation d’une immense force de travail et des ressources financières considérables. Il existe dans les pays dits du sud une force de travail inemployée ou sous-employée de l’ordre d’un milliard d’individus.

Pour ce qui est des ressources financières, l’auteur rappelle que, lors du dernier krach, “entre octobre 2008 et octobre 2011, la Commission européenne a approuvé environ 1’500 milliards d’euros d’aides d’Etat en faveur des établissements financiers, ce qui équivaut à 37% du PIB de l’UE.” Cet exemple montre bien que les fonds existent et qu’ils peuvent être mobilisés. “Il faudra bien s’emparer, pour le bien commun et la survie collective, d’une fraction de ces milliers de milliards d’euros de l’économie financiarisée qui ne font que détruire chaque jour un peu plus les équilibres vitaux. En somme, mon projet, si j’ose l’appeler ainsi, consiste à saisir une partie des sommes volées à notre avenir d’humains.” Le salut “passe nécessairement par un hold-up géant au détriment des abrutis qui jouent le destin des hommes à la Bourse.”

A qui confier la gestion de ces fonds ? L’auteur pense, bien sûr, à l’ONU. Mais cette institution et ses agences, telle l’OMS et la FAO, sont tellement gangrénées par les lobbies industriels qu’il n’est pas sûr qu’elles soient à même de gérer le fonds planétaire de restauration issu de ce “hold-up”. Il pense aussi à l’ébauche d’un monde tout autre qu’incarne le réseau mondial paysan appelé Via Campesina qui regroupe 164 organisations de 75 pays et auquel appartient en France la Confédération paysanne.

A ceux de ses lecteurs qui trouveraient ses propositions démentielles, Fabrice Nicolino répond : “Attendre la fin du monde, qui ne peut se concevoir sans guerre de tous contre tous ? Ou bien tenter la voie du courage ? Cette pointe de folie que je revendique est la seule capable de nous sauver encore.”

 

Chapitre III. Ce qu’est un seul siècle pour la mer.

L’industrialisation a eu sur la pêche des conséquences peut-être encore plus catastrophiques que sur l’agriculture. En un siècle, et parfois en quelques dizaines d’années seulement, une zone abondamment peuplée de diverses espèces peut être pratiquement dépeuplée. L’auteur a pris la peine d’embarquer sur un chalutier à Dakar pour se rendre compte des modalités de la pêche industrielle. “Il s’agissait – écrit-il – de repérer sur écran, via un satellite, un banc de thons et de s’en approcher.” On est loin des pratiques rapportées par Pierre Loti en 1886 dans Pêcheur d’Islande.

Certains chalutiers sont des usines flottantes. A la fin des années 1990, un chantier naval norvégien a construit un chalutier géant long de 144 mètres, l’Atlantic Dawn, devenu l’Annelies Llena, pouvant pêcher 400 tonnes de poisson par jour – près de 700 selon d’autres sources – et en rapporter au port en un seul voyage 7000 tonnes. “C’est grossièrement ce que 7000 petits pêcheurs africains peuvent prendre en une année complète. Ou encore de quoi nourrir près de 300’000 Sénégalais. Sans compter les 70 à 80 % de prises accessoires, non rentables sur le marché et aussitôt rejetées en mer.” Mais il y a encore plus grand : le Lafayette devenu Damanzaihao mesure 228 mètres de long et il est capable de rapporter 14’000 tonnes de poisson à la fois.

Fabrice Nicolino a eu la chance de rencontrer un ancien directeur d’une école de plongée sous-marine de Dakar du nom de Haïdar El Ali qui, lors d’une plongée, fut témoin d’un cas de pêche à l’explosif qu’il eut l’occasion de filmer, ce qui fit de lui un défenseur de la mer qui se chargea de sensibiliser les Sénégalais à la préservations des ressources halieutiques. En 2012, Haïdar devint ministre de l’Ecologie et de la Protection de la nature, puis ministre de la pêche et des Affaires maritimes. “Le 4 janvier 2014, un rafiot des modestes garde-côtes sénégalais approche d’un majestueux chalutier russe de 120 mètres de long, l’Oleg Nydenov. Ses hommes montent à bord et demandent aux Russes de venir mouiller dans le port de Dakar, car il pêche illégalement dans les eaux territoriales du Sénégal.” Les Russes refusent d’abord, mais sont obligés de s’exécuter après l’intervention d’un deuxième patrouilleur sénégalais. Arrivé à Dakar, le navire russe fut empêché de repartir.

S’ensuit une crise diplomatique entre le Sénégal et la Russie. Haïdar décide alors de faire appel “au pirate écologiste le plus célèbre au monde, Paul Watson de Sea Shepherd, l’association d’écologie marine dite du Berger de la mer. Watson promet de prêter au Sénégal, pour de longs mois, un navire de surveillance côtière.” Au terme de difficiles négociations, le navire russe fut autorisé à quitter le Sénégal, mais après avoir acquitté une amende de près d’un million d’euros. Et l’auteur de citer l’Agence des Etats-Unis pour le développement international (USAID) qui “a calculé que ce pays pauvre perdait chaque année 230 millions d’euros à cause de la pêche illégale.” En réalité la pêche industrielle est une guerre d’extermination contre les espèces dont dépendent les populations des pays jouxtant l’Atlantique.

Ce n’est qu’en juillet 2013 que Le Monde et Le Nouvel Observateur révélèrent le contenu d’un Rapport de la Cour des comptes de 2010 consacré aux subventions françaises à la pêche entre 2000 et 2009. “En 2008, les aides publiques ont atteint un milliard d’euros pour un chiffre d’affaires du secteur de 1,2 milliard d’euros. Et quatre fois le résultat net des entreprises de la pêche. Encore les magistrats de la Cour des comptes s’en sont-ils tenus aux subventions de l’Europe et de l’Etat français, incapables qu’ils étaient d’apprécier l’insondable manne octroyée par les collectivités locales, qualifiées de « trou noir ».”

En passant, Fabrice Nicolino se démarque de Jean-Luc Mélenchon qui avait déclaré : “La mer est notre nouvel espace de réussite et d’exploits scientifiques et techniques ! C’est ma proposition.” Il accuse Mélenchon d’adhérer à l’industrialisation de la pêche et d’être aveugle à ses dégâts.

Le chapitre s’achève par une contestation des estimations de zones surpêchées selon la FAO. Cette agence des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture qui a constamment misé sur l’industrialisation de la pêche publie chaque année un Rapport annuel sur la situation mondiale des pêches et de l’aquaculture fondé sur les seules déclarations officielles des Etats membres. Or, les données fournies par certains de ces Etats dont la Chine ne sont manifestement pas fiables du tout. L’auteur donne sa préférence à une étude que Daniel Pauly et Dirk Zeller ont publiée en 2016 dans la revue Nature Communications autrement plus inquiétante que les estimations de la FAO. “En 2010, les pêcheurs de la planète n’auraient pas capturé 77 millions de tonnes, comme annoncé, mais 109 millions de tonnes ! Un écart de 30 %.” Il en résulte que, si le rythme de pêche industrielle se poursuit, l’effondrement de nombre de zones de pêche est inéluctable.

“On a le droit, et je le prends ici, d’imaginer une coalition mondiale prenant de la force de mois en mois, qui réclamerait la fin immédiate de toute subvention au crime. Qui lancerait l’idée, fatalement très minoritaire au début, d’un boycott de tout poisson pêché par un chalutier de plus de 12 mètres de longueur. Je ne me prétendrai jamais spécialiste, et cette limite peut aisément être changée pour une autre. L’important, le crucial, c’est de commencer à dire non par milliers, puis par millions, à cette marche vers l’abîme, qui est en fait une marche vers les abysses, où nous périrons tous noyés.”

 

Chapitre IV. Ces si nombreuses larmes d’eau douce.

L’eau vive, offerte par la nature, a fait place à l’eau industrielle dont la production est, en France, de facto monopolisée par trois transnationales : Veolia, Suez-Lyonnaise et la Saur.

L’auteur met cette production en relation avec la domestication plus ou moins aboutie des fleuves, notamment de la Loire et du Rhône, … et celle de nombreux maires de grandes et petites villes, tributaires des transnationales. Il initie le lecteur aux techniques de la fabrication de l’eau potable. Où qu’elle soit prélevée, l’eau est soumise à un “grand hachoir physico-chimique” qui compte plusieurs étapes : “dénitrification par usage de résines échangeuses d’ions”, ultrafiltration puis nanofiltration par membranes ou par osmose inverse, et nettoyage au chlore, substance qui a la singularité de réagir fortement au contact avec toute matière organique. De cette étape résultent quantités de molécules diverses nommées SPC, sous-produits de la chloration tant elles sont multiples et variables.

“Je citerai deux SPC qui, à la différence de la plupart des autres, sont (un peu) étudiés : les trihalométhanes (TMT) et les acides haloacétiques (AHA). Les premiers comme les seconds peuvent conduire chez l’animal – on attend encore les études chez l’homme -, à des cancers, et sont toxiques pour le fœtus.”

Depuis des années, Fabrice Nicolino boit l’eau en bouteille de plastique nonobstant ses préventions contre le plastique “tiré du pétrole, si coûteux à fabriquer et à détruire, si plein de toxicité”.

Suit la présentation de trois contre-exemples. Le premier est celui d’un plan hydroélectrique pharaonique lancé en Espagne en l’an 2000 qui projetait la construction de 118 grands barrages et de 863 infrastructures dont des canaux, des ponts et des réservoirs, visant notamment à irriguer l’Andalousie. Toutefois, ce plan fut vigoureusement combattu et officiellement abandonné en 2005. Le second est celui, plus démentiel encore, qui est en cours “dans la Chine totalitaire” où, en vingt ans, 27’000 rivières ont tout simplement disparu. Le troisième est celui enduré par les deux millions d’habitants de Gaza où “les analyses de l’eau « potable » montrent des concentrations effarantes de polluants majeurs”.

Viennent ensuite trois exemples, à première vue, très inattendus que l’auteur présente comme des modèles de ce qui pourrait être fait ailleurs.

Le premier est celui de la ville de Freising, en Bavière, au nord de Munich, pourtant une région très à droite et même un haut lieu du conservatisme. “En 1990, les zones de captage où l’on puisait l’eau destinée à la consommation affichaient des taux de nitrates qui dépassaient la limite légale de 50 mg par litre …(et) on s’approchait également de la limite autorisée pour les pesticides. Contre toute attente, la municipalité ne choisit pas la voie technique, mais décide de s’attaquer au fond du problème. En passant un contrat avec les agriculteurs de son territoire. L’histoire est passionnante, mais un peu trop longue. En deux mois, 95% des agriculteurs ont accepté de modifier leurs pratiques – moins d’engrais et de pesticides, assolement, mise en place d’un couvert végétal toute l’année – en échange de généreuses subventions. La ville paie 90’000 euros par an, mais bien moins que si elle avait dû abandonner, ce qui était inévitable, le puits de captage pollué. La réussite est là, avec un taux de nitrate divisé par deux et toujours orienté à la baisse.”

Le second n’est autre que Munich – qui curieusement devrait être le premier car il est de dix ans antérieur à celui de Freising – et le troisième est celui de New-York, métropole de dix millions d’habitants. Dans ces trois villes on boit une eau non traitée !

Selon l’auteur, sous l’emprise de sa technocratie et du syndicat des agriculteurs industrialisés, la FNSEA, la France, hélas, tourne le dos à ces exemples en violant impunément jusqu’ici une directive de l’Union européeenne. “Mon pays, mon pauvre pays perdu laisse mourir avec autant de légèreté la Camargue et le Marais poitevin – nos deux grandes zones humides survivantes -, abandonne aux pollutions extrêmes la fantastique nappe phréatique d’Alsace – l’une des principale réserves d’eau douce en Europe -, tolère que les sédiments du Rhône et de quantité de rivières soient gorgés de PCB – l’un des poisons chimiques les plus difficiles à éliminer…”

Le chapitre s’achève sur une évocation nostalgique de la Grèce antique, celle qui fêtait les nymphes et les naïades, évocation qui amorce la conclusion que voici.

“La seule voie encore ouverte, entrouverte, nous la connaissons tous. Il ne faut plus polluer aucune source d’eau. Et, avant cela, pour y parvenir, il faut considérer toutes les eaux de la Terre, douces ou salées, comme intouchables. Donc, décréter qu’il y a crime dès lors qu’il y a dégradation. Ce qui n’arrivera que lorsque notre culture de l’eau et de la vie aura écrasé à jamais les basses valeurs industrielles de la destruction. L’industrie de l’eau vit de son empoisonnement. Je propose qu’à l’avenir aucun procédé industriel ou agricole d’aucune sorte ne puisse exister s’il enfreint cette règle absolue : on ne salit pas l’eau dans laquelle baigne notre passé comme notre avenir.

En attendant, l’eau, leur eau, est morte.”

 

Chapitre V. Vivre enfin avec nos frères lointains.

Plutôt que de présenter les différents tableaux de la condition animale que nous dépeint l’auteur, rapportons l’excellent résumé qu’il en fait lui-même en tête de ce cinquième chapitre.

“Nous partageons le même arbre généalogique. Les animaux, quoiqu’on en puisse dire, c’est la famille. Or nous les traitons comme de la chair à saucisse, nous les affamons, nous les brûlons, nous les torturons. Comme nous l’avons fait aussi avec des hommes aussi humains que nous. Le retour du loup en France nous donne la chance historique de faire mieux qu’autrefois. Y arriverons-nous ? Oui, à condition de nous battre.”

En réalité, Fabrice Nicolino estime que la condition animale a considérablement changé au cours de l’histoire. Dans l’Egypte antique, les animaux étaient valorisés. Ensuite leur sort s’est dégradé. Mais la condition animale n’a jamais été pire que dans les sociétés industrielles. Il fait sienne la pensée de Tolstoï : “Tant qu’il y aura des abattoirs, il y aura des champs de bataille.”

Les pesticides ont décimé non seulement les populations d’insectes, y compris nos précieuses abeilles, mais nombre d’oiseaux. “Le printemps est devenu silencieux, comme l’écrivait Rachel Carson, mais qui tend l’oreille peut entendre le cri de désespoir de centaines de millions de sacrifiés.” Moins audibles et moins visibles, le ver de terre, cet assistant bénévole du paysan, se fait, lui aussi, de plus en plus rare.

L’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) tient une Liste rouge des espèces menacées qui interpelle le genre humain. Mais l’auteur fait observer que le nombre d’individus parmi les oiseaux non menacés est lui-même en voie d’effondrements. 70% des oiseaux marins ont disparu. Il en va de même dans quantité d’autres espèces.

Tout aussi affligeante est la violation flagrante de la protection juridique accordée par la France à certaines espèces, conformément à un traité international. C’est le cas du blaireau, outrageusement chassé dans des conditions particulièrement sinistres et, bien sûr, du loup qui avait disparu de France entre les deux guerres après y avoir séjourné pendant des millions d’années. Comment espérer pouvoir empêcher la disparition de l’éléphant d’Afrique, le tigre de l’Inde et les requins des océans si on renonce à protéger le loup et en France ?

Curieusement, l’espoir que dévoile Fabrice Nicolino sur nos relations avec les animaux ne se trouve pas dans ce cinquième chapitre mais dans la Conclusion de son livre. “Oui, les animaux sont une clé. Il n’est que temps de leur offrir un statut digne de leur intelligence, de leur élégance, de leur incomparable présence au même monde que le nôtre. En leur accordant des droits ? Mais pardi, évidemment !” Pour ce faire, il s’appuie sur l’avis de trois philosophes : Pythagore, il y a 2’500 ans, Plutarque, il y a 1’900 ans et Florence Burgat, l’auteur notamment de Animal, mon prochain, paru en 1997, dont toute l’œuvre est consacrée à nos relations avec les animaux. “Mon sentiment profond est que, inéluctablement, raisonnables ou pas, les animaux finiront par obtenir des droits reconnus par tous les pays du monde.”

 

 

Conclusion

“Bien entendu, tout ce que je viens d’écrire est fou… ” écrit Fabrice Nicolino au début de sa conclusion. Mais, c’est la folie industrialiste de l’humanité qui nous a conduit à notre époque où tout ne peut manquer de basculer. Le lecteur qui s’attendait à voir l’auteur condenser son message, lequel est aussi un appel, risque d’être quelque peu décontenancé par la multiplicité des thèmes abordés dans cet épilogue. Nous nous limiterons ici à résumer le second des deux thèmes principaux, sans revenir sur celui concernant les droits des animaux que nous venons de traiter.

Etant à la recherche d’“accélérateurs de conscience” pour faire face aux échéances écologiques imminentes, l’auteur relate les circonstances dans lesquelles, lui le mécréant assumé, avait été amené à co-éditer avec un prêtre catholique dix numéros d’une revue religieuse trimestrielle qui toutefois portait en sous-titre “Ensemble face à la crise écologique”. Il juge miraculeuse l’encyclique Laudato si “sur la sauvegarde de la maison commune”, publiée par le pape François en 2015. “L’Eglise catholique a beaucoup de choses à se faire pardonner parmi lesquelles de grands massacres –” mais si elle reste fidèle à son virage écologique…

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Je terminerai ce compte rendu par quelques remarques critiques sur cet ouvrage. Le style, tout d’abord, en est toujours leste, parfois superbe. Fabrice Nicolino, qui avait publié en 2009 Bidoche, l’industrie de la viande menace le monde, se trouve significativement à la confluence de l’écologie politique et du mouvement animaliste mondial.

Cela dit, je m’étonne qu’il ne dise pratiquement rien de la problématique électronucléaire, particulièrement préoccupante en France ; avec un parc de centrales vieillissantes ce pays est toujours plus à la merci d’un accident majeur ; au surplus son projet d’enfouissement à des centaines de mètres sous terre des déchets radioactifs est considéré par nombre de scientifiques indépendants comme annonciateur d’une pollution radiologique définitive d’un immense territoire. De fait, c’est toute la problématique énergétique qui est absente du livre. Enfin, je regrette que l’auteur ne dise pratiquement rien des relations internationales, minées par des guerres continuelles, dont on peut craindre qu’elles ne débouchent demain sur la “der des der”. En effet, la paix mondiale nous importe vraiment aussi.

Il n’en reste pas moins que ce livre de Fabrice Nicolino constitue un apport constructif précieux à la réflexion politique à une époque ou les idéologies bégayent entre la reprise de formules périmées et les mirages du néolibéralisme. Je ne puis qu’en recommander vivement la lecture.